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CRASH DE KENGE : Mort des deux chefs de la Justice militaire

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Du décollage de Kikwit aux drapeaux en berne, en passant par trois enquêtes ouvertes en trois jours, le drame qui a emporté deux généraux de la justice militaire déroule une chronologie officielle limpide. Ce qu’elle ne dit pas, en revanche, dessine un dossier bien plus dérangeant. Dix-sept morts, deux hauts magistrats militaires, un appareil d’une compagnie privée et une ville qui n’a plus de piste. Une semaine après l’accident de Kenge, le récit officiel est rodé, les hommages ont été rendus, les enquêtes sont ouvertes. Mais chaque question laissée sans réponse pèse désormais autant que le deuil.

Vendredi 25 septembre: le ciel se referme sur Manzau

Un Let 410 UVP immatriculé 9S-GUC, exploité par Tracep Congo Aviation, s’écrase vers 14 heures dans le quartier Manzau, à Kenge, chef-lieu du Kwango. Il avait quitté Kikwit pour rejoindre Kinshasa. À son bord, une délégation militaire, dont le lieutenant-général Joseph Mutombo Katalayi Tiende, premier président de la Haute Cour militaire, et le lieutenant-général Lucien-René Likulia Bakumi, auditeur général des FARDC. Il n’y a aucun survivant.

Le bilan, lui, se cherche pendant des heures. Les FARDC parlent de treize morts. Le président du conseil d’administration de la Régie des voies aériennes, Tryphon Kin-Kiey Mulumba, en compte seize. Le ministère des Transports arrête finalement le chiffre à dix-sept, dont treize passagers et quatre membres d’équipage. Les dépouilles ont été retrouvées au fur et à mesure que l’incendie était maîtrisé, mais cette arithmétique a laissé la communication officielle en difficulté dès les premières heures.

Samedi 26 : l’État se met en ordre de marche

En quelques heures, tout s’enchaîne. Le vice-premier ministre en charge des Transports fait suspendre le Certificat de transporteur aérien de Tracep Congo Aviation, ce qui cloue au sol ses appareils sur tout le territoire national jusqu’à la fin des travaux du Bureau permanent d’enquêtes d’accidents et incidents d’aviation (BPEA). Le ministre de la Défense, Guy Kabombo Muadiamvita, réunit en urgence le haut commandement des FARDC.

Le ministère de la Justice ordonne l’ouverture d’une enquête judiciaire préliminaire. Le premier avocat général des FARDC doit la lancer «sans délai». Le Conseil supérieur de la magistrature siège en session extraordinaire. Le procureur général près le Conseil d’État, Jean-Paul Mukolo, en sort avec un message de prudence : «À ce jour, nous ne pouvons pas certifier quoi que ce soit avant que les enquêtes n’aient été clôturées et avant que les corps n’aient été identifiés». Une délégation se rend ensuite auprès des familles, à la Gombe puis à Lingwala.

Le président de la République Félix Tshisekedi exprime sa «profonde douleur» et instruit les services compétents de mener une enquête approfondie. Le gouvernement décrète trois jours de deuil national. Les drapeaux seront en berne sur toute l’étendue du territoire à partir du lundi 28 septembre jusqu’à l’inhumation des deux généraux. La population est invitée au «recueillement, à la retenue et à la dignité» et priée de ne pas relayer d’images susceptibles de porter atteinte à la mémoire des disparus. Le président burundais Évariste Ndayishimiye présente ses condoléances à son homologue.

Un aérodrome vendu ?

Le lendemain, une autre piste s’ouvre, au sens propre. Selon Radio Okapi, la société civile réclame une enquête sur la vente présumée de l’ancien aérodrome de Kenge. L’ancien ministre des Travaux publics Kimbembe Mazunga affirme dans une tribune du Phare que la ville disposait autrefois d’une piste en terre de 900 mètres, morcelée puis transformée en espace résidentiel. Personne n’a encore confirmé ni démenti.

La presse de la capitale s’empare du dossier. Le Phare avance que l’appareil aurait subi une panne en vol, perdu le contact avec la tour de contrôle de Kinshasa, puis effectué plusieurs tours au-dessus de Kenge avant de s’écraser et de prendre feu. Ce récit n’est confirmé par aucune autorité et devra être confronté aux données techniques.

EcoNews relève une incohérence de taille : l’ordre de mission de la délégation prévoyait un déplacement par voie terrestre, alors que ses membres ont voyagé à bord d’un appareil de Tracep. Une source proche de l’Auditorat général des FARDC évoque sous anonymat «un rendez-vous incompressible des deux généraux avec une délégation de haut niveau du Haut-commissariat aux droits de l’homme des Nations-Unies arrivée à Kinshasa. Ils ont voyagé par avion pour rencontrer cette délégation qui devait prendre l’avion vers Genève le soir même du jour fatidique».

Le Phare relaie aussi la question de Kimbembe Mazunga sur le devenir de deux avions remis à l’armée en juin 2025 pour la mobilité des officiers de haut rang. Congo Nouveau parle de vingt ans de crashs et incrimine l’état des plateformes, le manque de radars de contrôle et l’insuffisance des stations météorologiques automatiques. Actualité.cd rapporte que le vice-premier ministre en charge des Transports, Jean-Pierre Bemba, demande des comptes à l’Autorité de l’aviation civile et à la RVA. L’opposant Claudel Lubaya s’en prend à la communication du pouvoir et réclame que les responsabilités politiques soient établies.

Ce que la chronologie ne dit pas

Trois enquêtes sont ouvertes, mais aucune ne dispose d’un calendrier public. Le BPEA doit expliquer ce qui s’est passé dans le ciel. La justice militaire doit déterminer les responsabilités éventuelles. Le chef de l’État attend des conclusions. Reste à savoir si elles se croiseront ou si elles se marcheront dessus.

D’autres questions attendent, elles, des réponses de l’exécutif. Pourquoi une délégation de cette importance a-t-elle emprunté un appareil d’une compagnie privée, alors que la Force aérienne dispose d’hélicoptères et d’aéronefs pouvant atterrir à Kikwit ? Qui a autorisé le vol, et après quels contrôles ? Que sont devenus les deux avions remis à l’armée un an plus tôt ?

Sinon, rien n’autorise, en l’état, d’affirmer qu’une piste moderne aurait évité la catastrophe. Mais Kenge n’est pas un cas isolé. Le Grand Bandundu a déjà été frappé en 2010 par un accident aérien à Bandundu-ville. Son réseau d’aérodromes reste limité, Kikwit demeurant surtout accessible aux petits appareils. Le drame de Kenge dit aussi cela : quand un chef-lieu de province n’a plus de piste, chaque déplacement se joue sans filet.

FIDEL SONGO

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