Une offensive lancée au Sud-Kivu après la signature de Washington, des civils tués, un M23 aux abonnés absents des séances de vérification à Doha, un retrait rwandais du sol congolais renvoyé aux calendes. Massad Boulos a rappelé à New York que les sanctions américaines ne tomberont que si Kigali tient parole. Washington a signé. Doha négocie. Et l’AFC/M23, soutenu par le Rwanda, continue de faire parler les armes. Le paradoxe n’est qu’apparent. Deux processus diplomatiques censés ramener la paix dans l’Est de la RDC se heurtent à un agresseur qui n’a jamais eu l’intention de leur obéir, et à des supplétifs qui poursuivent leur avancée en tuant des civils pendant que les diplomates rédigent leurs communiqués.
Les Nations unies le disent à leur manière, feutrée mais sans détour. Dans son rapport au Conseil de sécurité, le Secrétaire général relève que l’offensive de l’AFC/M23 dans le Sud-Kivu, lancée après la signature des accords de Washington, a illustré «le fossé entre les efforts diplomatiques et la réalité de la dynamique de sécurité sur le terrain». Autrement dit, le M23 a attaqué au lendemain d’un accord censé le contenir. En juin déjà, James Swan parlait d’une «voie convenue» ouverte par Washington, Doha et l’Union africaine, en appelant à la transformer en actes. Trois mois plus tard, la voie est tracée. Kigali et ses hommes refusent de s’y engager.
Doha, la table que le M23 déserte
À Doha, le mécanisme de surveillance et de vérification du cessez-le-feu se réunit. L’AFC/M23, elle, manque à plusieurs rendez-vous. Des protocoles de l’Accord-cadre n’ont pas repris leurs discussions et l’évaluation la plus récente du processus a relevé une mise en œuvre limitée et inégale des engagements.
Pendant ce temps, le M23 tue des civils. Ce n’est pas nouveau. En octobre 2025, le Bureau des affaires africaines du Département d’État américain dénonçait déjà les exactions perpétrées contre les civils, notamment par le M23, et réclamait que ceux qui compromettent la paix en subissent les conséquences. Les armes ne se sont pas tues depuis.
On ne cherche pas la paix quand on boycotte les séances où elle se vérifie, tout en gardant l’initiative sur le terrain. Pour le M23, Doha tient de la vitrine. Le mécanisme constate les violations, mais rien ne contraint celui qui les commet. Or, pour les déplacés et les communautés meurtries, la paix se mesurera à des armes qui se taisent, à l’aide humanitaire qui passe, aux villages où l’on peut rentrer. Aucune réunion ne remplace cela.
Boulos met Kigali au pied du mur
Le conseiller principal du président américain Donald Trump pour les affaires africaines, Massad Fares Boulos, a défendu la ligne de Washington sur France 24, en marge de la 81è Assemblée générale des Nations unies. Kigali crie à la médiation partiale et reproche aux États-Unis de sanctionner le Rwanda alors que Kinshasa n’en ferait pas assez de son côté. Boulos a répondu que les sanctions visant le Rwanda peuvent être levées dès lors que les engagements pris seront respectés, tout en insistant sur la complémentarité de Washington et de Doha.
Le procès en partialité est une vieille ficelle : brouiller les responsabilités pour gagner du temps. La réponse américaine la balaie. Les sanctions deviennent un levier et l’accord de Washington, un mécanisme de conditionnalité politique et sécuritaire. Le régime de Paul Kagame paie tant que ses engagements restent lettre morte.
La rhétorique, elle, ne manque pas de souplesse. À New York, le premier ministre rwandais, Justin Nsengiyumva, a salué les accords de Washington et le processus de Doha comme autant de pas dans la bonne direction. Sur le terrain, le discours change de nature : offensives et occupation.
FDLR, le prétexte
commode
Tout se joue sur deux engagements de l’accord de Washington : la neutralisation des FDLR par Kinshasa, d’un côté, la levée des «mesures défensives» rwandaises, de l’autre, ce qui suppose le retrait des troupes de Kigali du sol congolais. Le mécanisme de suivi traite les deux volets ensemble. Le Rwanda, lui, préfère les lire l’un après l’autre.
Kinshasa affirme avoir franchi une étape avec le protocole de désarmement, de démobilisation et de cantonnement des FDLR et le rapatriement, appuyé par la MONUSCO, de personnes associées au mouvement. Elle en déduit que le retrait rwandais peut désormais être exigé. Kigali rejette cette lecture. La question des FDLR ne serait pas suffisamment réglée, sa sécurité passerait avant tout, et les mesures prises ne répondraient pas aux exigences de l’accord.
Quoi que fasse Kinshasa, ce ne sera donc jamais assez pour Kigali, qui s’arroge le droit de décider seule à quel moment ses soldats partiront. Le retrait devient un horizon sans échéance, et les «mesures défensives» un prétexte durable. Pour desserrer l’étau, le mécanisme conjoint de sécurité veut renforcer le suivi et la vérification sur le terrain. À Genève, en août 2026, Kinshasa et Kigali ont convenu de travailler sur deux initiatives destinées à améliorer le monitoring de l’accord. Une conférence de planification est prévue en octobre.
Washington traite d’abord du dossier RDC-Rwanda, Doha du dialogue avec l’AFC/M23. Sur le terrain, les deux ne font qu’un. Un arrangement entre États qui laisserait le M23 dans ses positions ne réglerait rien du tout. Reste aussi la coordination. Plusieurs cadres, sans calendrier commun, sans suivi solide, sans sanction claire en cas de violation, multiplieront les réunions sans jamais rapprocher la paix.
Chacun est attendu sur ses actes. Kigali doit démontrer, preuves à l’appui, ce qui lui incombe, et le temps des assurances diplomatiques se réduit. Washington doit éviter toute apparence d’asymétrie, lui qui avait reconnu, lors des précédents mécanismes de suivi que les deux parties avaient des obligations sur les FDLR, le désengagement des forces et la cessation des actions susceptibles de compromettre le cessez-le-feu. Kinshasa, pour sa part, obtient un signal favorable mais pas un chèque en blanc. Elle devra documenter ses avancées : désarmement des FDLR, cantonnement, vérification, cessez-le-feu.
C’est d’ailleurs ce que réclame la première ministre Judith Suminwa, qui a plaidé à l’ONU pour un calendrier précis, une vérification indépendante et des conséquences en cas de violation, avec une coordination entre Washington, Doha et l’Union africaine.
Les deux processus entrent dans leur phase décisive, celle de l’exécution. Le capital diplomatique n’est pas illimité, et chaque semaine gagnée par Kigali et le M23 les conforte dans l’idée que les engagements se négocient, pendant que des civils meurent. Les signatures existent. Reste à imposer des résultats à ceux qui les refusent, sans quoi les accords iront rejoindre les archives pendant que la guerre continue d’écrire son propre calendrier.
FIDEL SONGO