La majorité tshisekediste au pouvoir en RDC fait désormais face à une coalition de partis politiques qui se déclare farouchement opposée à toute modification de la constitution, plus précisément en ces dispositions réputées intangibles. La Coalition article 64 (C64), créée en réaction au refus du président de la République de convoquer un dialogue politique et d’organiser les élections tant qu’une partie du territoire national serait sous occupation rwandaise, a effectué une sortie officielle assortie d’une déclaration commune, le 19 mai 2026. A boire et à manger.
La coalition mise sur pied le 12 mai dernier à l’Hôtel Faden House de Kinshasa/Gombe, à l’initiative de Martin Fayulu, Delly Sessanga, Jean-Marc Kabund ainsi que des représentants de Moïse Katumbi et de Joseph Kabila n’aura pourtant pas brillé par excès d’ambition face à la grosse machine à mobiliser de l’Union sacrée de la nation tshisekediste. Pour sa première manifestation publique, le C64 a choisi la modeste salle des spectacles du Collège Boboto, d’une capacité d’accueil de moins de 1.000 personnes.
Mardi 19 mai, les militants de la trentaine de partis politiques, organisations de la société civile et personnalités politiques signataires de la déclaration commune pour la défense de l’ordre constitutionnel ont donc tôt fait de remplir la salle du Collège Boboto alors que quelques centaines d’autres sympathisants de l’opposition bivouaquaient dehors.
Il avait fallu attendre de nombreuses heures pour voir enfin arriver sur les lieux les principaux leaders de la nouvelle coalition politique de l’opposition congolaise. Jusqu’à 13 heures, la cérémonie prévue à 10 heures n’avait pas encore démarré.
Pour sa première manifestation publique, la C64a rendu publiques 4 pages de déclaration commune expliquant ses motivations. Principalement, «la dérive autoritaire engagée par le régime de M. Félix Tshisekedi à travers une initiative de changement de constitution». Elle constitue un acte de rébellion contre la République et une déclaration de guerre au peuple congolais, selon la coalition. Fayulu, Sessanga et Cie lancent ainsi un appel solennel au sens du devoir de tous les Congolais en vertu de l’article 64 de la constitution en vigueur en RDC qui dispose que «tout Congolais a le devoir de faire échec à tout individu ou groupe d’individus qui prend le pouvoir par la force ou qui l’exerce en violation des dispositions de la présente Constitution. Toute tentative de renversement du régime constitutionnel constitue une infraction imprescriptible contre la Nation et l’Etat. Elle est punie conformément à la loi», rappelle la déclaration commune de la C64, entre autres.
Contradictions
idéologiques
flagrantes
Ci-git la première contradiction idéologique qui entrave, comme un péché originel, l’adhésion d’une grande partie de l’opinion publique congolaise au projet des coalisés du 12 mai 2026. Dans les territoires de l’Est de la RDC, Goma et Bukavu au Nord et au Sud-Kivu sont occupés militairement par l’AFC/M23 soutenus par le Rwanda. La logique aurait commandé une mobilisation contre cette rébellion-agression qui remonte à près de 30 ans et dont la dernière saillie à partir de 2021 continue à faucher les vies d’inoffensifs Congolais, plutôt qu’à une messe noire au sujet d’un projet de modification constitutionnelle qui n’a pas encore vu le jour, selon plusieurs observateurs. D’autant plus que le même article de la constitution qui fonde les revendications de la C64 érige en infraction imprescriptible toute tentative de renversement d’un régime constitutionnellement établi, ce qui est le cas de celui de la majorité au pouvoir en RDC.
Ces contradictions internes impactent négativement l’adhésion des Congolais à une coalition dont les priorités politiques ne sont pas dirigées vers la lutte contre l’occupation militaire du pays par le Rwanda et ses supplétifs de l’AFC/M23. De ce fait, les sociétaires de C64 prêtent le flanc à des accusations de collusion avec l’agression rwandaise. Un péché mortel au pays de Lumumba ainsi que le souligne de Van Mutoka, un chercheur en droit de l’Université de Kinshasa. «Au moment même où la population attendait l’opposition au front contre l’agression rwandaise, celle-ci a perdu une grande partie de sa crédibilité pour mener un combat sérieux de défense des Congolais ou de la constitution qui est non seulement violée mais aussi suspendue par les rebelles de l’AFC/M23 qui gèrent Goma et Bukavu selon les caprices de Paul Kagame», écrit-il sur son compte X. Ou encore du Bureau d’Études sur le Rwanda (BER) qui se demande «pourquoi les faux opposants en RDC ne se sont jamais réunis pour manifester contre la RDF (M23/AFC) ou contre l’occupation de Goma et Bukavu ?».
Le succès de mobilisation des populations kinoises aura lourdement pâti de ces contradictions rédhibitoires, le 19 mai dernier au Collège Boboto où l’amphithéâtre de quelques centaines de places n’a été que laborieusement comblé. «La vérité est que le peuple n’est pas avec le groupe de Boboto», conclut péremptoirement, pour sa part,Honoré Mvula, un influenceur proche de l’Union sacrée au pouvoir.
Même son de cloche chez Jean Kapitene, qui stigmatise la faiblesse de la mobilisation du 19 mai dernier en signalant que les organisateurs qui avaient le choix, avaient fait l’impasse sur le terrain municipal de Masina, cinq fois plus grand que la salle du Collège Boboto.
Faible mobilisation
Il n’y aura donc pas eu match entre la majorité tshisekediste au pouvoir et l’opposition cornaquée par Martin Fayulu, Delly Sessanga, Jean-Marc Kabund et Dieudonné Bolengetenge. Un rapprochement beaucoup trop conjoncturelle selon certains observateurs,. «Le groupe (…) est trop hétéroclite pour fonctionner (…) cette coalition est davantage un bloc conjoncturel en vue du dialogue national à venir qu’un bloc d’action opérationnel faute de stratégie de mobilisation de masse cohérente. Le refus de la révision ou du changement de la constitution est leur plus petit dénominateur commun», selon l’analyste Laurent K. Mavinga.
«Sans intelligence stratégique, cette opposition restera spectatrice de sa propre marginalisation», conclut-il.
La sortie officielle de la C64 n’aura pas réussi à occulter durablement les dissensions qui minent la nouvelle coalition. Des sources rapportent que la camp du président de la République honoraire, Joseph Kabila, qui aurait assuré le financement de la manifestation du collège Boboto, reproche à celui de Moïse Katumbi une trop faible mobilisation de ses combattants.
Dans un tweet rageur, le 19 mai 2026, Louis France Kuzekisa, un influenceur proche du camp kabiliste, ne s’en cache pas. «Le lancement de la C24 (sic !) a révélé un échec cuisant d’Ensemble pour la République, tant sur le plan de la mobilisation que de l’organisation structurelle. Je prie le président Moïse Katumbi de réorganiser d’urgence son parti, parce qu’Ensemble que nous avions connu n’existe plus que dans une fiction politiquement illusoire», écrit-il.
Dissensions internes
D’autres sources font état de problèmes de partage de fonds destinés à l’organisation de la sortie officielle de la C64. «Certains auraient perçu d’importantes sommes et sont accusés de n’avoir pas suffisamment mobilisé. D’autres, qui auraient effectivement mobilisé, rejetteraient les sommes proposées pour ce faire, les jugeant modiques», rapporte-t-on.
En face, du côté de la majorité au pouvoir, on se frotte les mains. «L’activité de lancement de la coalition contre le changement de la constitution s’est tenue dans la salle Boboto à Kinshasa, dans la commune de la Gombe, non loin du Palais de la Nation où se trouvent les bureaux du chef de l’État. Elle s’est déroulée dans la quiétude, sans incident, sans gaz lacrymogène ni pertes en vies humaines. La police a fait preuve de professionnalisme et l’État de droit a été respecté sous la présidence de Félix Tshisekedi. Rappelons que cette coalition regroupe plusieurs leaders de l’opposition, notamment Joseph Kabila, Martin Fayulu, Moïse Katumbi et d’autres. Que vive la démocratie !», se contente de soutenir une communication non signée mais largement diffusée dans les médias et sur les réseaux sociaux.
J.N.