L’information est tombée lundi 18 mai 2026. L’ancien commissaire européen et homme d’affaires belge, le Vicomte Etienne Davignon, est décédé le même jour à 93 ans. L’homme était devenu, depuis mars dernier, la première personne inculpée dans le cadre du procès sur l’assassinat du leader indépendantiste et premier 1er ministre congolais, Patrice-Emery Lumumba. Figure de proue de la diplomatie et de l’industrie belges, son décès a été confirmé par l’Institut Jacques Delors, dont il était membre du conseil d’administration.
Accusé d’implication dans l’assassinat de Lumumba il y a 65 ans, Davignon avait été renvoyé devant un tribunal belge pour crimes de guerre, dans le cadre d’une ultime tentative pour faire la lumière sur l’un des assassinats politiques les plus marquants du XXème siècle. Un meurtre demeuré une page sombre de l’histoire coloniale belge et un tournant dans les luttes de libération des pays africains, selon une dépêche de Reuters.
Alors jeune diplomate, Davignon avait participé à la détention ou au transfert illégal de Patrice Lumumba et l’avait privé de son droit à un procès impartial, selon l’accusation.
L’ancien diplomate colon était également accusé d’implication dans les meurtres de deux alliés politique de Patrice Lumumba, Maurice Mpolo et Joseph Okito. Mais l’homme a toujours nié tout et s’était pourvu en appel contre son renvoi devant le juge pénal.
Dernière personne encore en vie sous
poursuites
Etienne Davignon était la dernière personne encore en vie à faire l’objet d’une enquête dans ce procès ouvert il y a près de 15 ans. Le tribunal avait décidé que les poursuites contre les autres suspects ne resteraient pas ouvertes après leur décès.
Le 18 mai 2026, la famille Lumumba a déclaré que la décision du procureur et du tribunal de renvoyer l’affaire devant un tribunal était désormais de jurisprudence constante, et que «le décès du dernier accusé vivant ne met pas fin à l’histoire». Dans un communiqué, les avocats de la famille ont annoncé d’autres actions en justice, notamment une plainte au civil contre l’État belge.
Après sa mission au Congo, Davignon est devenu une figure importante de l’establishment belge, occupant le poste de chef de cabinet du premier ministre Paul-Henri Spaak à la fin des années 1960 et celui de commissaire européen de 1977 à 1985. Il a également siégé à plusieurs conseils d’administration de sociétés belges et étrangères.
Né vicomte, il avait été élevé au rang de comte par le roi Philippe en 2018, rapporte Reuters. A l’annonce de son décès, le 18 mai dernier, la Belgian Royal Palace a déclaré que « la Belgique perd un très grand homme d’Etat. Le Roi perd un ami très cher », sur son compte X.
La gestion du procès des assassins de Patrice-Emery Lumumba par la justice belge s’est étalée sur plus de quinze ans de procédures complexes, marquées par de longues phases d’instruction, des débats sur l’imprescriptibilité des faits et la qualification pénale des accusations.
La procédure est lancée en 2011, lorsque la famille de Patrice Lumumba dépose une plainte officielle en Belgique, visant une dizaine de hauts responsables, fonctionnaires et anciens militaires belges suspectés d’avoir joué un rôle actif dans les événements de janvier 1961.
La fin de 15 ans
de procédures
Face à l’obstacle juridique relatif au temps écoulé (plus de 50 ans au moment de la plainte) et pour éviter que l’action publique ne s’éteigne, les magistrats et les avocats de la famille ont qualifié les faits incriminés de « crimes de guerre ». En vertu du droit international et des engagements de la Belgique en la matière, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles. Cette stratégie judiciaire a ainsi permis de maintenir l’enquête ouverte, malgré les décennies passées.
Après une très longue instruction compliquée par la disparition progressive de la quasi-totalité des suspects, le parquet fédéral belge a franchi un cap jugé décisif en juin 2025, en requérant officiellement le renvoi d’Étienne Davignon – alors âgé de 92 ans et unique survivant du dossier – devant le tribunal correctionnel de Bruxelles. La participation active à la «détention illégale et transfert illicite» de Lumumba vers ses bourreaux au Katanga, la privation du droit à un procès équitable, et la complicité de traitements inhumains et dégradants sont les charges retenues par le parquet contre l’ancien diplomate belge. L’intention directe de tuer (le meurtre) n’ayant pas été retenue, le parquet concluait ainsi à un non-lieu sur l’assassinat proprement dit.
Le 17 mars 2026, la chambre du conseil de Bruxelles ordonne formellement le renvoi d’Étienne Davignon devant le tribunal. Les juges ont validé l’argumentaire du parquet, estimant que les preuves accumulées (telles que les télégrammes diplomatiques de l’époque) et le rôle de Davignon, bien que jeune diplomate stagiaire en 1961, constituaient des indices de complicité suffisants pour justifier l’ouverture d’un procès pénal public.
La fin d’une longue bataille familiale ?
C’est cette longue bataille menée par la famille auprès des institutions belges, qui s’est brutalement arrêtée sur le plan pénal deux mois plus tard avec le décès du prévenu.
Sur les assassins du Héros national congolais, Il n’y aura finalement jamais de procès pénal en Belgique. Bien qu’aucun verdict ne sera rendu, les derniers développements judiciaires et historiques permettent de tirer plusieurs conclusions majeures :
Un crime reconnu : La Belgique a officiellement reconnu une «responsabilité morale» dans la disparition du héros de l’indépendance congolaise.
L’aboutissement manqué: La justice belge avait franchi une étape historique en mars 2026 en ordonnant un procès pour crimes de guerre à l’encontre d’Étienne Davignon, accusé de détention et transfert illégal.
La fin des espoirs : Avec la disparition du dernier acteur clé mis en cause, la perspective d’établir des responsabilités pénales directes s’est éteinte, laissant désormais place à d’éventuelles actions civiles contre l’État belge.
Pas certain que l’opinion congolaise s’en satisfasse.
J.N.