Entre Kinshasa et Nairobi, les relations n’ont jamais été au plus mal. Dans la région, et même sur le continent, peu d’États en sont arrivés à ce niveau de détestation réciproque sans affrontements armés. Depuis trois ans, Kinshasa refuse d’accréditer le moindre ambassadeur kényan en RDC. Un message aveuglant de clarté.
Le sommet Africa Forward Summit, tenu du 11 au 12 mai 2026 à Nairobi n’a pas amélioré les rapports entre Félix Tshisekedi et son homologue kényan, William Ruto pourtant hôte de l’événement. Ce n’est pas passé inaperçu. Le chef de l’État congolais a littéralement snobé son alter ego kényan en évitant toute rencontre en tête à tête avec lui, alors que de nombreux chefs d’État, à l’instar du Français Emmanuel Macron, ont multiplié des rencontres bilatérales avec leur homologue congolais.
48 heures auparavant, le 10 mai 2026, le président congolais avait ostensiblement réitéré son refus d’accréditer, pour la seconde fois en 3 ans, l’ambassadeur désigné par son homologue kényan.
Au cours d’une cérémonie officielle retransmise sur les antennes de la télévision officielle, Félix Tshisekedi avait pourtant reçu les lettres de créance de plusieurs diplomates étrangers. A l’exception notable de celles de Peter Tun, le diplomate envoyé par Nairobi pour le représenter en RDC.
Ceci explique-t-il cela ? Le 12 mai dernier à Nairobi, la police kényane avait interpellé 104 ressortissants de la RDC alors qu’ils s’apprêtaient à accueillir avec chaleur le chef de l’État de leur pays venu participer à l’Africa Forward Summit 2026. Des arrestations préventives et non répressives, dictées par des mesures de sécurité renforcées liées au sommet France-Afrique, selon les autorités kényanes. Même si les infortunés, libérés le même jour (entre 16 et 19 h locales), ont néanmoins dû attendre l’activation de la protection consulaire sollicitée et obtenue par l’ambassade de la RDC à Nairobi pour avoir droit aux visites des diplomates de leur pays dans les lieux de détention.
Dans ce pays où des représentants de l’opposition armée au pouvoir en place à Kinshasa ont pignon sur rue et s’adonnent quotidiennement à leurs activités subversives, s’offrant même le luxe d’organiser des rencontres on ne peut plus officielles avec le président William Ruto en personne, les commentaires sur cet incident sont allés bon train, et pas que dans le meilleur sens pour l’avenir des relations entre les deux pays.
Vers un gel des relations bilatérales ?
L’Africa Forward Summit a révélé au grand jour la grave détérioration des relations entre la RDC et le Kenya, qui tendent carrément vers un gel de tout rapport bilatéral. Avec son homologue kényan, Félix Tshisekedi se limite à ce qui s’apparente à une sorte de « service minimum » et évite d’entretenir la moindre relation bilatérale, semble-t-il.
En cause, la complicité de Nairobi avec les rebelles de l’AFC/M23.
William Ruto n’avait pas particulièrement ménagé ses rapports avec son homologue congolais en permettant au renégat Corneille Nangaa de lancer les activités de sa rébellion armée contre les institutions légales établies en RDC depuis le territoire kényan à la fin de l’année 2023.
Deux ans plus tard, au mois d’août 2025, le président kényan nommait Judy Kiaria Nkumiri au poste de Consule générale de son pays à Goma, une ville sous occupation des rebelles de l’AFC/M23. Le gouvernement de la RDC avait dû rejeter cette nomination intervenue sans concertation préalable (sans l’agrément diplomatique).
Dans ces conditions, entre la RDC et le Kenya ne subsiste qu’une sorte de «paix froide» marquée par des relations officielles réduites à la plus simple expression, via des chargés d’affaires et des canaux consulaires basiques, selon des observateurs. «Aucun tête-à-tête Tshisekedi-Ruto n’est envisageable à court terme en l’absence de solides garanties kényanes sur sa neutralité dans le conflit qui oppose la RDC au Rwanda», explique-t-on.
Et si le Kenya continue d’offrir le gîte aux opposants armés congolais ou de légitimer l’AFC/M23 et ses intermédiaires, il y a lieu de craindre que Kinshasa n’utilise le levier économique en guise de représailles pour punir Nairobi, selon des analyses. Notamment, en incitant ses opérateurs économiques à contourner le corridor Nord et le port de Mombassa au profit du port de Dar es Salaam en Tanzanie pour ses marchandises. Et en faisant pression sur le secteur bancaire congolais fortement dominé par les capitaux kényans (Equity BCDC, Equity Bank), à travers le durcissement des régulations financières par la Banque centrale du Congo (BCC).
Déclarations
belliqueuses
En marge de l’Africa CEO Forum organisé à Kigali les 14 et 15 mai 2026, William Ruto a renforcé les appréhensions de ceux, très nombreux au Congo, qui l’accusent d’accointances avec Kigali. Dans une déclaration à la presse, le président kényan a soutenu que la crise du M23 exigeait une solution congolaise et qu’elle n’était nullement de la responsabilité du Rwanda, selon le journal ougandais en ligne, Chimpreports.com. «Puisqu’il est établi que le M23 est congolais, il s’agit d’un problème congolais et, par conséquent, nous avons besoin d’une solution congolaise», avait-il déclaré avant d’appeler au dialogue entre Kinshasa et les rebelles en précisant qu’il n’y avait «pas de meilleur solution que celle d’une population qui a des griefs, qui a des problèmes avec son gouvernement et qui est disposée à dialoguer avec lui afin de résoudre ces griefs. Personne n’a rien à perdre à engager le dialogue avec ses citoyens».
Pourtant, lorsque lundi 18 mai 2026, 4 personnes ont été tuées par la police kenyane au cours de manifestations de protestation contre l’augmentation du prix du carburant et que les transports ont été perturbés, particulièrement à Mombassa, où les manifestants ont bloqué les routes, on n’a pas vu Ruto dialoguer avec sa population. Il a envoyé la police rétablir l’ordre. C’est ce que Tshisekedi fait avec les renégats de l’AFC/M23.
Ruto bénéficiaire de l’insurrection AFC/M23
Selon certains observateurs, William Ruto trouve son compte dans la rébellion de l’AFC/M23 soutenue par le Rwanda. «Le groupe rebelle est un groupe rebelle d’affaires visant à la vente et l’exportation de minerais ainsi que le traitement des Banyamulenge comme réfugiés en Europe et dans des pays Occidentaux. William Ruto est donc bénéficiaire du mouvement insurrectionnel qui sévit en RDC», selon Government of East Africa, un compte X qui se consacre aux relations entre États dans la région.
Entre Kinshasa et Nairobi, les perspectives immédiates sont donc plus sombres que jamais. En refusant d’accréditer d’ambassadeur kényan sur son territoire tout en se déplaçant à Nairobi pour des sommets internationaux, Félix Tshisekedi envoie un message clair : la RDC dissocie ses obligations multilatérales africaines de ses relations bilatérales avec le régime de William Ruto, désormais traité comme un partenaire non fiable. Seul bémol dans cette tendance au gel des relations diplomatiques, les deux États font partie de la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC) et le pragmatisme géographique et l’interdépendance commerciale les obligent à ne pas rompre irrémédiablement les ponts.
Le bémol commercial
De ses relations commerciales avec le Kenya, la RDC tire d’importantes facilités logistiques via le port de Mombassa, des investissements massifs (notamment bancaires avec Equity BCDC) et un approvisionnement régulier en produits de première nécessité (dont les hydrocarbures).
Depuis l’intégration de la RDC à l’EAC, le partenariat économique entre Kinshasa et Nairobi s’est fortement accéléré. Une rupture totale et un blocage des échanges entraîneraient une dépendance logistique à la réduction de ses alternatives portuaires, et des engorgements du Port de Dar es Salaam consécutives à la saturation. Ce qui aurait pour effet, par exemple, d’allonger les délais des dédouanements, augmentant ainsi les coûts d’acheminement des produits vers les provinces de l’Est et de Kinshasa.
Des ruptures d’approvisionnement en carburants et autres produits alimentaires importées via le Kenya pourraient entraîner une flambée immédiate des prix à la consommation, impactant le pouvoir d’achat des Congolais.
Les observateurs estiment aussi qu’un éventuel retrait des entreprises kényanes de la RDC priverait le pays de capitaux étrangers majeurs et mettrait en péril des milliers d’emplois directs dans certains secteurs clés (finances, commerce de détail).
Sans compter le fait que rompre avec un géant économique comme Nairobi nuirait à l’intégration de la RDC dans le marché Est-africain et limiterait ses débouchés pour le bois et le café, entre autres.
Néanmoins, une désescalade ne pourra s’amorcer que si le Kenya pose des actes forts, tels que l’expulsion formelle des figures de l’AFC/M23 ou une collaboration judiciaire transparente avec Kinshasa, estiment des observateurs.
J.N.