L’ancien président de la RDC a accordé, le 20 mars 2026 à Goma, une interview à La Libre Belgique. Au cours de cette 4ème sortie médiatique depuis la fin de son deuxième mandat, Joseph Kabila s’est épanché sur la situation sécuritaire de la RDC lue et présentée sous le prisme de ses rapports en dents de scie avec son successeur Félix Tshisekedi, qu’il taxe de ‘’tyran’’. L’ancien locataire du Palais de la nation s’est laissé aller à prédire la ‘’soudanisation’’ du Congo-Kinshasa. Une rhétorique de l’intimidation qui a excédé plus d’un Congolais.
La dernière sortie médiatique de l’ancien Raïs semble avoir été entourée de tous les soins possibles pour produire l’effet désiré dans l’opinion publique en RDC. L’interview publiée dans les colonnes de La Libre Belgique le 23 mars a été répercutée par tous ceux qui sont perçus par la nuée d’influenceurs qui constituent l’armée numérique de Kigali et de la rébellion AFC/M23, comme une création de Joseph Kabila selon Kinshasa. Les points sujets essentiels abordés, au nombre de 10, ont ainsi été abondamment répercutés sur la toile.
Il s’en dégage que M. Kabila accuse son successeur à la tête du pays d’avoir trahi les termes de l’accord politique conclu en 2019 entre les plateformes CACH et FCC ; il redit sa préférence pour la négociation plutôt que le recours aux armes auquel les renégats congolais qu’il supervise et leur mentor rwandais ont choisi de recourir pour pousser leurs «revendications légitimes» ; il réitère son opposition à toute révision constitutionnelle, le texte fondamental adopté en 2006 étant à ses yeux ‘’sacré’’. Par ailleurs, Joseph Kabila accuse Félix Tshisekedi et sa majorité de fouler aux pieds la constitution du pays.
Selon lui, la révision constitutionnelle à laquelle Tshisekedi et son Union sacrée de la nation réfléchissent depuis peu constituerait «un tripatouillage dangereux» car visant l’élaboration d’une nouvelle constitution. Il s’est donc confié la mission de «mettre fin à la dictature» en mobilisant les Congolais contre le pouvoir en place, qu’il présente comme «une tyrannie qui vient de s’installer». Pour Joseph Kabila, le bilan des 5 dernières années, marquées par le retour des armées étrangères sur le sol congolais, l’embrasement de l’Ituri et des tueries au quotidien, est un désastre attribuable au régime au pouvoir.
A son point de vue, le Katanga, province la plus riche du pays, a un rôle à jouer dans l’envoi d’un message politique fort au reste du pays, mais aussi, qu’aucun changement n’est possible avec le système en place. Il appelle donc à «un balayage complet de la classe politique pour renouveler la gouvernance». Enfin, l’ancien chef d’État alerte sur la ‘’soudanisation’’, pire que la balkanisation, qui serait en cours. «Beaucoup évoquent la balkanisation, moi je parle de la “soudanisation” de la crise en RDC. Il y a des points communs entre ce que traverse notre pays et ce qui a amené l’implosion du Soudan», a-t-il déclaré en substance. Allusion à l’occupation militaire de pans entiers des provinces du Nord et du Sud-Kivu par les forces gouvernementales rwandaises dont il a banalisé l’intrusion en territoire congolais dans ses quatre dernières prestations publiques.
Alerte sur la soudanisation de la RDC
Pour une partie de l’opinion et des observateurs, l’alerte sur la soudanisation de la RDC est l’élément central du nouveau discours de Kabila, étant donné que rien de pire ne pourrait arriver à un Etat en guerre depuis quasiment trois décennies, balkanisé et occupé de fait par le Rwanda voisin. A ce sujet, Julien Paluku Kahongya, ancien gouverneur de la province martyre du Nord-Kivu a publié une réplique cinglante en trois angles aux propos incendiaires de l’ancien président de la République : «L’angle de la rupture : derrière le masque, la fin du système ancien ; l’angle de la souveraineté : contre la «soudanisation», l’unité derrière le président Félix-Antoine Tshisekedi ; l’angle de la vigilance : appel au Kivu : démasquer l’infiltration pour sauver la nation». L’actuel ministre du Commerce extérieur estime que «Joseph Kabila a enfin révélé sa vraie nature, et cela n’étonne plus personne. Ses récentes déclarations depuis Goma (dans La Libre Belgique du 23 mars), où il est protégé par les hommes de l’ex-colonel Makenga, principal proxy de l’agresseur rwandais, prouvent qu’il demeure l’acteur principal de l’infiltration et de la déstabilisation interne dans la mission lui confiée par Kigali depuis longtemps».
Le rôle de l’ancien président de la République
Ci-git le nœud du problème posé par la dernière sortie médiatique de Joseph Kabila, que de nombreux observateurs soulèvent : son rôle et sa responsabilité dans la situation sécuritaire catastrophique que connaît actuellement le pays. Car, le 20 mars 2026, alors qu’il s’entretenait avec nos confrères de la Libre Belgique, voyait le jour au Katanga une nouvelle rébellion. Le Mouvement Debout Katanga pour la Libération du Congo (MDKC), apparu dans le territoire de Mitwaba, a revendiqué l’attaque de localités de la région et du Parc de l’Upemba (Lusinga) qui a couté la vie à 5 agents du parc, le 3 mars dernier. Et les revendications du nouveau groupe rebelle ressemblent comme du copier-coller à celles brandies par l’ancien président de la République qui vante «le message que le Katanga doit envoyer à l’ensemble du pays». Si ce n’est pas de la synchronisation, cela y ressemble fort…
Dans ces conditions, en alertant sur la menace de soudanisation de la RDC et en insistant sur le fait que «si on ne gère pas bien la crise, on risque d’avoir des situations qui sont tout à fait incontrôlables», Joseph Kabila se rappelle au bon souvenir de la majorité au pouvoir en RDC à laquelle il essaye de forcer la main dans la perspective de négociations politiques. «M. Kabila présente insidieusement la balkanisation comme un risque moins grave que la soudanisation, synonyme de chaos total avec un pays qui reste formellement un sur la carte, mais qui s’autodétruit dans une guerre civile généralisée, factions contre factions, sans frontières claires, comme au Soudan depuis 2023.
La balkanisation (partition formelle du pays) ne serait donc pas le pire scénario», note à ce propos J-Y. Le Drian. L’astuce consiste ainsi à transformer subtilement la balkanisation comme un moindre mal dont la RDC pourrait s’accommoder, à la limite. «La technique utilisée est une combinaison de trois procédés rhétoriques : – L’argument du moindre mal (lesser evil argument) : on fait accepter une mauvaise option en la comparant à une option encore pire. – L’appel à la peur (argumentum ad metum) : on brandit le spectre du chaos absolu pour paralyser le raisonnement. – La fausse alternative / chantage politique : on réduit le débat à ‘‘soit vous négociez avec moi et mes réseaux (et on évite le pire), soit vous aurez l’horreur soudanaise’’», ajoute cet analyste. «Il ne s’agit de rien d’autre qu’un vil chantage à peine voilé déguisé en prétendue analyse lucide», selon J.Y. Le Drian pour qui «la nation n’a pas à choisir entre la peste et le choléra. Les deux sont des défaites totales».
Le dialogue ou l’enfer
«Acceptez mon retour dans le jeu, négociez avec moi et les forces qui me portent ou que j’influence, ou je vous promets une implosion à la soudanaise», tel est le fin mot de la 4ème sortie médiatique de l’ancien président de la RDC.
L’interview à La Libre Belgique du 23 mars apparaît comme une rhétorique de la peur qui utilise l’épouvantail de la soudanisation de la RDC comme levier : alerter sur un risque réel (instabilité sécuritaire dans un pays en guerre) en amplifiant volontairement la menace pour justifier l’urgence d’un dialogue politique qui lui permettra de réintégrer le jeu politique. Joseph Kabila met la pression sur le pouvoir en place, en réalité et tente un repositionnement qui lui assure de l’influence dans le jeu politique national.
Mais, en instrumentalisant ainsi la peur collective à des fins politiciennes, l’ancien président de la République tente de légitimer indirectement son retour sur la scène politique sans passer par des mécanismes démocratiques classiques. En réalité, des élections et de leurs résultats, Joseph Kabila n’a que faire. Pour lui, ce qui importe, c’est un dialogue entre belligérants, même s’il présente l’inconvénient de fouler aux pieds la volonté des Congolais qui aspirent à la démocratie.
Les desseins de l’occupant rwandais
Les propositions de Joseph Kabila épousent ainsi les desseins de l’agresseur et occupant rwandais de la RDC. L’opposition à toute modification constitutionnelle, alors que celle-ci prévoit et prescrit les mécanismes de sa modification, est une posture favorable aux belligérants qui avaient négocié la paix sur le dos du souverain primaire congolais à Sun City en 2003. La constitution à laquelle s’arcboute Joseph Kabila est considérée par beaucoup en RDC comme une constitution des belligérants, un texte d’armistice qui ne saurait éternellement figer l’évolution politique du pays.
Apparaît également convergent aux intérêts stratégiques du Rwanda, le dessein de mettre fin à ce qu’il présente comme une «tyrannie qui vient de s’installer» et à laquelle il se fait fort de mettre un terme. En RDC, nul n’a souvenance d’un quelconque mandat confié à l’ancien président de la République de mettre un terme à quoi que ce soit, à part les rébellions dont la clameur publique lui attribue la paternité. A cet égard, «le tyran, c’est plutôt celui qui s’attribue de manière tyrannique des pouvoirs et des missions que les Congolais ne lui ont pas confiés» comme l’écrit J. Kasongo, un étudiant de Goma occupé pour qui la tyrannie est co-substantielle à l’exercice du pouvoir conforme au système politique qui sévit au Rwanda depuis 1994.
La dernière sortie médiatique de Joseph Kabila est à considérer comme un non-événement.
J.N.