Trente ans ont passé, et les coupables présumés des grands crimes commis au Congo n’ont toujours pas répondu de leurs actes. Human Rights Watch (HRW) le rappelle à l’occasion de l’anniversaire de Lemera et demande la création d’un mécanisme judiciaire internationalisé, chargé de juger les auteurs des violations les plus graves.
Le 6 octobre 1996, l’hôpital de Lemera, au Sud-Kivu, était pris pour cible. Trente-sept personnes y avaient perdu la vie. L’attaque était l’œuvre de l’AFDL, que soutenait le Rwanda, et elle ouvrait, dans ce qui était alors le Zaïre, une longue période de guerres. Elle fait partie des 617 incidents que consigne le rapport Mapping des Nations unies sur les violations les plus graves commises en RDC entre 1993 et 2003.
Dans une tribune, Ida Sawyer, directrice de la division Crises, conflits et armes de HRW, voit dans l’impunité la raison pour laquelle les violences reviennent sans cesse. Massacres, viols, enrôlement forcé d’enfants, enlèvements, tortures, populations jetées sur les routes : tout cela a marqué les guerres qui ont suivi, et plusieurs camps en portent la responsabilité. Les civils ont payé le plus lourd tribut.
Rien n’a changé sur le fond, estime l’organisation. Au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, les atrocités d’aujourd’hui prouvent que les causes de l’instabilité n’ont jamais été traitées. HRW met en cause le M23, qu’elle dit soutenu par le Rwanda et qui tient de vastes territoires dans les deux provinces depuis janvier 2025. Elle n’épargne pas les autres : groupes armés, éléments des FARDC et alliés de l’armée se voient également reprocher des exactions contre les populations.
L’organisation dénonce encore le sort réservé à certains commandants soupçonnés de crimes graves. Ils changent de groupe armé, entrent dans les forces régulières, puis reprennent les armes. Faute de sanction, disent ses responsables, rien ne les arrête.
HRW regrette aussi que le sous-sol congolais attire davantage l’attention que la détresse des habitants. À ses yeux, plusieurs acteurs étrangers regardent d’abord les minerais, et l’exploitation de ces richesses, parfois avec la complicité présumée de responsables nationaux, entretient des systèmes de prédation contraires à la paix.
Elle demande donc aux gouvernements étrangers de presser Kinshasa et Kigali de cesser tout appui aux groupes armés qui s’en prennent aux civils. Elle réclame des autorités congolaises, avec l’aide de leurs partenaires, un contrôle des antécédents de ceux qui servent dans les forces de sécurité, les services de renseignement et l’administration, afin d’écarter les personnes impliquées dans de graves violations.
Sur le plan judiciaire, HRW juge insuffisant ce qui a été fait. La Cour pénale internationale et les juridictions militaires congolaises sont intervenues, mais beaucoup de responsables présumés restent hors d’atteinte, y compris parmi les hauts dirigeants politiques et militaires congolais, rwandais et ougandais. Elle recommande de soutenir les enquêtes de la CPI en RDC, de renforcer les juridictions militaires congolaises et de recourir aux tribunaux étrangers lorsque la compétence universelle le permet. Elle propose enfin un mécanisme judiciaire internationalisé, qui compléterait l’action des juges nationaux et de la CPI, ainsi qu’un programme général de réparations pour les victimes.
Sans une justice capable de désigner les responsables et de les punir, avertit HRW, les efforts de paix se heurteront aux mêmes mécanismes qui nourrissent la violence dans l’Est du pays.
FIDEL SONGO