Parmi ceux qui se désolidarisent aujourd’hui de Joseph Kabila, tous ne sont pas nécessairement animés par un refus de rejoindre l’agression. Pour certains, la rupture procède d’une découverte autrement plus humiliante : celle de leur véritable valeur aux yeux de l’homme auquel ils ont consacré tant d’années de fidélité. C’est-à-dire, absolument rien.
Ils ont appris sa décision sur les réseaux sociaux, comme le tout-venant. Il faut dire que le PPRD n’avait plus guère d’existence politique en dehors d’un groupe WhatsApp, dernier vestige d’un appareil politique autrefois tentaculaire. Chacun s’employait à entretenir l’illusion de sa propre importance, multipliant les apparitions télévisées et les déclarations de fidélité, moins pour convaincre l’opinion que pour rappeler au « leader » qu’il pouvait encore compter sur lui.
Mais le leader, lui, avait déjà tourné la page. Il a pris ses décisions sans les consulter, sans les prévenir, sans même se soucier de ceux qu’il laissait derrière lui, à Kinshasa, exposés aux conséquences de choix hasardeux auxquels ils n’avaient pas été associés. Ils découvrent ainsi, dans la brutalité d’une indifférence longtemps dissimulée sous les apparences de la loyauté réciproque, qu’ils n’étaient ni des compagnons de lutte, ni des associés, encore moins des héritiers politiques de JKK. Tout au plus des figurants, utiles tant qu’ils pouvaient servir dans les brigades d’applaudisseurs.
Il y a ensuite cette autre catégorie, plus pittoresque encore : les revenants. Des personnalités sans envergures, éteintes depuis longtemps, jamais allumées pour quelques-unes, sans perspective, dépourvues de véritable assise et dont la proximité passée avec Joseph Kabila relevait parfois davantage de la politique du canapé et du fion que d’une quelconque conviction idéologique. Elles trouvent dans cette agitation une occasion presque providentielle de rappeler au monde qu’elles existent encore. Leur désolidarisation d’avec le nouveau seigneur de guerre de Goma tient moins de la conscience politique que d’une tentative désespérée de réapparaître sur le marché des opportunités. Elles que Kabila ne prenait plus en compte et que Tshisekedi n’a jamais jugé utile de récupérer cherchent désormais à monnayer les derniers débris de leur ancienne contiguïté avec l’ancien pouvoir.
Enfin, il y a les véritables pièces de la subversion politique à Kinshasa. Ceux qui, dans cette lecture des événements, n’ont pas encore renoncé au projet, mais ont simplement été pris de court par la vitesse de son calendrier. Incapables de quitter la capitale à temps, ils choisissent la désolidarisation comme couverture provisoire. Non pour rompre avec Joseph Kabila, mais pour gagner du temps, laisser retomber l’attention, attendre que la vigilance des redoutables services d’intelligence de Kinshasa se relâche et qu’un vol vers Kigali leur permette, finalement, de rejoindre Goma. Pour eux, la rupture publique ne serait qu’une étape tactique, une fidélité mise entre parenthèses pour les besoins de la clandestinité.
En somme, pour reprendre la formule de Mzee Laurent-Désiré Kabila, un conglomérat d’aventuriers. Mais ce qui frappe, au-delà du ridicule de certaines postures, c’est l’indigence intellectuelle et morale de cette conception de l’engagement politique. Des pères et des mères de famille, des adultes ayant parfois traversé plusieurs décennies de vie publique, qui hypothèquent leur existence, leur réputation, leur avenir et jusqu’à leur dignité au service des ambitions égocentriques d’un seul homme. Ils ne défendent plus une doctrine, ne portent plus en bandoulière un projet de société, ne représentent plus une conviction. Ils préfèrent appartenir corps et âmes à quelqu’un.
Nos aventuriers, pour beaucoup, n’ont même plus cette ressource. Ils finiront donc comme finissent les carrières sans perspective : les uns, usés et devenus indésirables et inopérants, découvriront que personne ne les attend plus nulle part ; les autres chercheront un nouveau maillot, un nouveau vestiaire, un nouveau ‘’guide suprême’’ à acclamer. Parce qu’ils auront passé les meilleures années de leur vie à confondre la fidélité à un individu avec le service de la nation. Jusqu’au jour où cet homme leur aura lui-même démontré qu’ils ne comptaient pour rien à ses yeux.
Litsani Choukran