Dix jours après «La Nation en péril. Dressons nos fronts, prenons le plus bel élan», la déclaration publiée par 37 des 46 évêques de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), le 20 juin 2026, les princes de l’église catholique de la RDC sont passés à la vitesse supérieure. Sans coup férir.
Mardi 30 juin 2026, date anniversaire de l’accession à l’indépendance du pays, des célébrations eucharistiques annoncées avec force publicité ont été organisées ci et là. A Kinshasa, à Lubumbashi et à Kindu, les ordinaires du lieu ont délivré des homélies plus politiques qu’évangéliques dénonçant tout changement constitutionnel et appelant au dialogue avec les égorgeurs de l’AFC-M23.
Le seul son discordant dans cette offensive concertée contre la réforme constitutionnelle est venu de l’archevêché de Kananga au Kasaï central, fief naturel du président de la République en fonction. A Kananga, chef-lieu de la province, 16 prêtres catholiques ont fait une déclaration annonçant leur soutien au changement de la constitution. Le dernier message de la CENCO n’empêche en rien un possible changement de la loi fondamentale, ont-ils affirmé dans une déclaration citée par nos confrères d’Actu30.
A Kindu au Maniema, fief de l’ancien premier ministre Matata Ponyo, opposant aujourd’hui en exil pour échapper à la justice dans le cadre d’un procès pour détournement de deniers publics (Projet Bukangalonzo), Mgr François Abeli Muhoya s’est déclaré opposé à la révision constitutionnelle et à la loi référendaire au cours d’une homélie prononcée en swahili.
A Lubumbashi dans la Haut-Katanga le même jour, Mgr Fulgence Muteba, dont la proximité avec un autre opposant en exil, Moïse Katumbi, est de notoriété publique en RDC, y est allé du même type d’homélie. Au cours d’une messe d’actions de grâce à la cathédrale Saint Pierre et Paul de la capitale du cuivre, le président de la CENCO a, dans un bilan critique des décennies post indépendances vitupéré contre l’affaiblissement de l’État, les conflits et la corruption. Mgr Muteba a ainsi appelé un «dialogue sincère et inclusif» entre Congolais, qu’il présente comme un préalable incontournable à la réconciliation nationale. Le prélat katangais assure que sans une telle démarche, «ce pays risque de se perdre définitivement».
Célébrations militantes
A Kinshasa la capitale, la plateforme CENCO-ECC a rendu public une déclaration commune, dont une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. Le document, signé par Mgr Fulgence Muteba et son alter ego de l’ECC, Mgr André Bokundoa-bo-Likabe, appelle à un «dialogue inclusif et républicain». «Le Congo peut encore guérir de ses blessures», à condition de privilégier l’intérêt supérieur de la Nation au détriment des calculs partisans, disent encore les deux clergymen.
A la cathédrale Notre-Dame du Congo à Kinshasa, le cardinal Fridolin Ambongo a réuni tout ce que la capitale compte d’opposants politiques au pouvoir en place autour d’une célébration eucharistique très militante. Outre les ténors du C64, le regroupement politique qui a lancé une croisade contre le changement de la constitution et la loi référendaire adoptée au parlement, des kabilistes comme l’ancien premier ministre Bruno Tshibala, Marie-Ange Mushobekwa ou encore Théophile Mbemba Fundu ont renoué avec le Christ pour la circonstance. Ancienne ministre des Droits humains, Marie-Ange Mushobekwa a profité de l’occasion pour annoncer solennellement que «tous les partis et plateformes qui composent le FCC participeront à toutes les manifestations pour empêcher tout changement de la Constitution et appeler le peuple congolais à défendre la démocratie, l’unité et l’intégrité territoriale de la RDC».
L’homélie prononcée par Fridolin Ambongo n’a rien eu à envier à un manifeste politique. D’une voix de stentor, l’archevêque de Kinshasa a réitéré son opposition au projet politique de la majorité au pouvoir en RDC. Un changement de la constitution visant un troisième mandat présidentiel pour le président de la République en place n’est pas «la réponse la plus adéquate au drame» que vivent les populations congolaises, selon le prélat. Reprenant à son compte la position commune des évêques de la CENCO du 20 juin dernier, le cardinal Ambongo a déclaré qu’il ne voyait «ni la nécessité, ni l’urgence, ni l’opportunité» d’une telle réforme. La priorité demeure la paix et le bien-être social du peuple congolais, selon lui. «Notre nation est aujourd’hui en péril», a encore scandé le prélat devant une assistance toute ouïe, ajoutant que «on dirait que tous les malheurs se sont donnés rendez-vous dans notre pays».
Prédications apocalyptiques intéressées
Le parti-pris flagrant des princes des églises dites traditionnelles de la RDC est assez mal perçu par nombre d’observateurs et acteurs politiques de la majorité, qui leur reprochent de ne pas se tenir en dehors de la mêlée entre acteurs politiques. A l’instar du travailliste Stève Mbikayi, qui regrette que les évêques catholiques aussi bien que les fidèles sont de plus en plus divisés en raison de la croisade d’une partie des prélats catholiques contre la majorité au pouvoir.
Ou encore de Joel Ndondoboni Kasongo qui déclare avoir suivi «avec une profonde déception» les propos de Tata cardinal. «Ce Monsieur constitue aujourd’hui un facteur de division sociale : l’église ainsi que les fidèles devraient d’urgence se désolidariser de lui. C’est un militant», déclare-t-il. Pour sa part, Jean Kapitene, un fidèle formé à l’université catholique du Congo s’en désole franchement : «que reste-t-il encore de valeureux dans notre Église avec ce discours politique qui remplace l’Évangile ? Elle est complètement politisée. Et nous, catholiques favorables au changement de la Constitution qu’allons-nous faire ? La CENCO au service de l’ennemi», écrit-il sur son compte X, mardi 30 juin. Un point de vue partagé par le député national Lambert Mende Omalanga qui déplore sur son compte X «le silence tonitruant des pères évêques sur les intrusions hégémonistes et prédatrices du Rwanda en terres congolaises depuis ces 30 dernières années».
A grand renfort de prédications apocalyptiques, les princes de l’église catholique ont mis l’accent sur le danger qui guette la RDC sous Félix Tshisekedi. De manière excessive, au goût de certains analystes qui leur reprochent de trop en faire. A l’instar de Roger K. qui dénonce une manipulation cléricale. «Il veut faire croire aux naïfs que le Congo est un enfer et le reste du monde un paradis. Alors qu’à ce jour, même l’Afrique du Sud, 1ère économie du continent, est secouée par des manifestations contre la pauvreté et le chômage» note-t-il.
D’autres encore accusent les princes des églises catholique et protestante de réduire au temps présent une crise déplorable certes, mais qui dure depuis trois décennies. Les analyses de la situation politique, sécuritaire et socio-économique qui ne tiennent pas compte de plus de 30 années d’agressions ourdies par quelques États voisins, d’exterminations des populations congolaises, de pillages des ressources minérales du pays et d’occupation d’une partie du territoire nationale sont sophistes. Elles tendent invariablement à nier ou à minimiser l’interventionnisme militaro-économique du régime rwandais et ses conséquences sur la sécurité de la RDC depuis la fin de l’ère Mobutu. La crise congolaise n’est pas une actualité. C’est une permanence depuis 1996. C’est le président rwandais Paul Kagame qui en est le vrai déclencheur. Pourquoi le dissimuler ?
«Le dialogue ne peut être détourné de son sens»
Face à l’offensive des princes des églises catholique et protestante, la position de la majorité au pouvoir ne faiblit pas. Dans un discours à la Nation diffusé dans la nuit du 29 au 30 juin 2026, le président de la République a réitéré son point de vue sur le dialogue politique. « La violence et la désinformation ne peuvent constituer un mode d’expression politique ni ouvrir un droit à la négociation», faisant allusion à la rébellion AFC/M23 fomentée par le président de la République honoraire, selon la justice militaire congolaise qui l’en a condamné par contumace, aussi bien qu’aux manifestations de la C64 de ces dernières semaines.
Plusieurs heures avant les cultes «religieux» du 30 juin, Félix Tshisekedi semblait avoir déjà pris la mesure de l’enjeu. «À ce stade, je voudrais surtout insister sur un point, avec la grande fermeté : le recours à la violence, aux armes, à la haine, à la désinformation ou à toute forme d’atteinte à notre souveraineté et à notre intégrité territoriale ne saurait constituer un mode d’expression politique. Il ne peut, en aucun cas, ouvrir un droit particulier à la négociation, ni placer ceux qui menacent la République au-dessus de ceux qui respectent ses lois. Nous pouvons débattre, diverger et nous opposer dans le cadre républicain. Mais nous n’avons pas le droit d’affaiblir la Nation au moment où elle fait face à des menaces existentielles. Face aux défis qui pèsent sur notre pays, l’unité nationale n’est pas une option : elle est une exigence historique, elle est un impératif absolu !», avait-il prévenu.
Pour Félix Tshisekedi, «la République ne ferme la porte à aucun de ses enfants, dès lors qu’ils choisissent la voie de la paix, du dialogue, du respect des institutions et de la loyauté envers la Nation. Mais le dialogue ne peut être détourné de son sens. Il ne saurait devenir un instrument de pression, de contournement des institutions ou de remise en cause de la volonté du peuple, telle qu’elle s’exprime conformément à la constitution et aux lois de la République». Réponse du Berger à la Bergère ?
J.N.