Il y a des images qui dérangent, des cris qui résonnent comme une trahison et des silences qui accusent. Aujourd’hui, en Afrique du Sud, pays récemment libéré du joug hideux de l’apartheid grâce à la solidarité africaine, des Africains s’en prennent à d’autres Africains. Parmi ces derniers, des Congolais.
Derrière chaque acte de xénophobie, c’est l’idée même d’une Afrique consciente de son histoire et solidaire qui s’effondre.
Les prétextes de «tensions sociales» et de «frustrations économiques» ne peuvent pas dissimuler des faits précis : des Africains sont insultés, menacés, parfois chassés de leurs lieux de travail ou de vie par leurs congénères dans un grand pays africain dont le président est allé à Washington protester contre le bon traitement réservé aux blancs.
Les Congolais, très actifs dans le petit commerce dans les quartiers populaires du Kwazulu natal, du Cap Oriental et de Durban, n’échappent pas à cette réalité. Ils deviennent, comme d’autres, des boucs-émissaires d’un malaise social.
Le projet sournois à l’origine du faux procès à l’encontre des migrants est d’un cynisme révoltant. Accuser des étrangers africains de tous les maux qui assaillent leurs frères sud-africains est une pirouette pour contourner les vraies questions qui sont : pourquoi le chômage reste-t-il si élevé? Pourquoi les inégalités persistent-elles dans l’une des économies les plus prospères du continent ?
La vérité est plus complexe, mais aussi plus dérangeante : les migrants africains ne sont pas la cause de la crise. Au contraire, ils en sont souvent les victimes collatérales.
Ironie ou oubli
de l’histoire ?
L’Afrique du Sud post-apartheid n’est pas née seule. Elle a été portée, soutenue et accueillie par de nombreux pays africains. Ce soutien n’était donc pas seulement politique. Il était également humain et fraternel. L’Afrique du Sud sous Apartheid trouvait refuge et soutien auprès des autres nations africaines. Des milliers de combattants, intellectuels, exilés avaient été accueillis à bras ouverts à travers le continent.
Aujourd’hui, voir des citoyens de ce pays africain se mobiliser pour fermer la porte aux enfants et petits-enfants de ceux-là même auprès de qui leurs parents réduits au rang de sous-hommes par l’apartheid, avaient trouvé soutien et réconfort.
Le phénomène ne se limite plus à des actes isolés puisque des sources concordantes font état de ce que des mouvements citoyens anti-immigration sud-africains s’organisent pour intimider, imposer leur propre vision de la société.
C’est un glissement dangereux. Car lorsque la rue remplace l’État, ce sont les principes mêmes de droit et de justice qui s’effondrent.
Risque d’un effet
domino
C’est ici que le danger devient majeur. Si les actes de xénophobie se multiplient en Afrique du Sud sans réponse forte, un réflexe de réciprocité pourrait émerger ailleurs sur le continent.
Dans plusieurs pays africains, des communautés sud-africaines vivent, travaillent et investissent, participant ainsi à l’économie locale, parfois de manière significative. Mais que se passerait-il si, demain, la colère prenait le dessus ailleurs ? Si certains décidaient de «répondre» à la violence par la violence ?
Partant de la logique qu’une injustice peut en légitimer une autre, ce scénario ouvrirait la porte à une spirale dangereuse, notamment par des représailles contre des Sud-Africains dans d’autres pays, des tensions diplomatiques entre États, de l’affaiblissement des échanges économiques intra-africains et de la montée d’un nationalisme hostile à toute intégration. Ce ne serait donc plus un problème local, mais une crise continentale à l’heure où le continent noir tente de renforcer sa coopération économique et politique, notamment à travers des initiatives comme la Zone de libre-échange continentale africaine.
Un silence qui inquiète
Face à ces dérives, les réactions restent souvent timides. Certes, les autorités condamnent. Mais les actes qui suivent sont plutôt sans consistance.
Et pendant ce temps, une peur quotidienne, silencieuse, difficile à mesurer mais bien réelle s’installe dans les communautés étrangères.
Au-delà de simples discours de condamnation, le gouvernement sud-africain a la responsabilité d’agir avec fermeté pour faire comprendre à ces manifestants surexcités que rien ne justifie la violence contre d’innocents Africains. Entre Africains, rien ne légitime la haine de l’autre en raison de son origine.
La communauté congolaise en Afrique du Sud dont 12 membres ont perdu la vie au cours de ces événements est aujourd’hui en première ligne. Demain, cela pourrait être le cas pour n’importe quelle autre communauté, dans n’importe quel autre pays africain.
Au-delà de tout, une seule question demeure : Quelle Afrique voulons-nous construire ? Celle des murs étanches ou celle d’une solidarité réelle ?
José Mbembo