Félix Tshisekedi a pris le pari d’un dialogue national qui ne serait plus l’affaire exclusive d’une poignée d’acteurs. Face aux réserves de l’opposition qui cherche par tous les moyens que le prochain dialogue se traduise comme les précédents en un partage du pouvoir, l’initiative du président est adossée sur une réalité historique apodictique. Le passé récent démontre que les arrangements particuliers entre quelques célébrités n’ont jamais abouti à une paix durable. Félix Tshisekedi a été bien inspiré de vouloir donner une place au ‘’petit peuple’’ souvent regardé avec condescendance.
Le Congo connaît par cœur les cérémonies de sortie temporaire de crise. D’élégantes délégations flanquées d’une panoplie de conseillers et influenceurs qui arrivent avec leurs porte-documents ; des médiateurs qui pontifient en distribuant onctueusement la parole aux participants ; des missi dominici de puissances étrangères qui s’efforcent de ménager les intérêts de leurs pays et in fine un accord consensuel présenté à grand renfort de publicité comme le point de départ d’une nouvelle ère. Puis le temps passe. Les engagements restent partiellement appliqués, les frustrations s’accumulent et la crise reprend ses droits. À l’alerte suivante, les mêmes acteurs ressortent la même recette devenue rituelle autour des mêmes protagonistes dans le but d’élargir autant que possible le cercle des convives du festin de la République. «Si c’est ça l’arbre à palabres pour des issues pérennes, alors je suis le Pape !» ironise Jean-Louis Kasongo, analyste politique à Lubumbashi. Les congolais le savent. Cette mécanique a accompagné presque toutes les étapes de la vie politique nationale depuis l’indépendance et particulièrement depuis les premiers jours de l’agression militaire du Rwanda contre la RD Congo en 1996. La jeune République avait déjà expérimenté les conférences et les arrangements depuis son accession à l’indépendance chaque fois qu’il fallait contenir les crises institutionnelles et les sécessions. Sous la deuxième République de Mobutu par exemple, la Conférence nationale souveraine avait porté l’espoir d’une refondation de l’État. Puis, la transition issue des accords négociés au forceps à Pretoria (Afrique du Sud) avait permis de sortir de la guerre, sans toutefois supprimer les fragilités qui accablaient l’État. Plus récemment, les concertations nationales et les différents accords politiques dont ceux de Sun City ont contribué à calmer les tensions sans empêcher leur retour.
Un pansement sur une plaie purulente ?
Dans un pays marqué par de multiples conflits et confronté à une guerre hybride d’origine extérieure, la négociation vaut toujours mieux que l’affrontement. Mais l’histoire oblige à tout Congolais de regarder les résultats avec lucidité afin d’éviter de tomber dans un mimétisme redondant. Depuis la nuit des temps, les dialogues dans les formats proposés de 1960 aux temps présents ont souvent été généralement conçus pour éteindre un incendie, non pour traiter les causes du sinistre. Ils ont réparti les responsabilités, rapproché les principaux dirigeants et repoussé les échéances dans l’espoir illusoire que le temps agirait comme un baume apaisant. De fait, leurs conclusions n’ont pas toujours permis de rétablir la confiance entre les institutions publiques et la population, socle d’une paix pérenne.
C’est précisément sur ce terrain que se joue la pertinence de la proposition du président Félix Tshisekedi qui refuse de présenter le dialogue comme une nouvelle opération de partage du pouvoir. L’approche originale qu’il a dépeinte lors de sa dernière adresse à la nation vise à élargir la discussion aux forces sociales et au bas peuple, afin que les problèmes examinés ne soient pas réduits aux ambitions égocentriques de quelques personnalités. Cette orientation est d’autant plus intéressante qu’elle annonce des signaux qui rompent avec les pratiques obsolètes d’exercices réservés aux contestataires les plus bruyants et visibles de la classe politique, aux anciens seigneurs de guerre ainsi qu’aux détenteurs du pouvoir. C’est un véritable déplacement du curseur longtemps confisqué par les états-majors politiques et de la société civile.
Depuis des années, la politique congolaise a été le théatre des candidats aux strapontins gouvernementaux et des criminels de guerre en quête d’immunités. Les discussions s’ouvrent sur des questions importantes, notamment la sécurité, la constitution ou la gouvernance, mais elles se terminent souvent par la négociation des postes et les amnisties à accorder aux seigneurs de guerre fatigués de massacrer leurs compatriotes. Pendant ce temps, les citoyens attendent des réponses sur l’emploi, les routes, l’école, les soins de santé, la justice et la sécurité de leurs familles. Un dialogue qui ne les associe pas à la définition des priorités nationales ne peut prétendre parler au nom du peuple congolais.
Plusieurs congolais estiment que le choix d’un format plus ouvert opéré par le président de la République menera le processus vers un résultat différent. Il ne suffit plus de mettre face à face la majorité et l’opposition. Il faudrait écouter l’arrière-pays (territoires, communes, provinces), les organisations de la société civile à la base, les confessions religieuses, les jeunes, les femmes, les organisations professionnelles et toutes les composantes dont la parole est habituellement sollicitée après que les décisions soient déjà prises. La République ne peut pas être reconstruite dans les seuls bureaux climatisés de Kinshasa.
Après maints conciliabules qui se sont soldés par le partage du gâteau et des solutions temporaires à la crise, le peuple est cette fois-ci sur le point d’être directement concerné et impliqué dans le dialogue dont il est logiquement le point de gravitation. Il ne voudrait surtout plus assister à des assises solennelles dont les résolutions finissent dans les tiroirs.
L’initiative présidentielle intervient à un moment où l’opposition cherche encore une ligne commune. Une frange de l’opposition rejette le dialogue, alors qu’une autre réclame des conditions préalables, pendant que d’autres souhaitent élargir le processus en y associant des acteurs auteurs impénitents des crimes contre la République en collusion avec l’agresseur rwandais. Non seulement que cette dispersion affaiblit sa capacité à imposer son propre agenda, mais elle dévoile au grand jour les véritables intentions de ceux qui prétendent proposer mieux que l’USN. Le fait pour le chef de l’État de fermer la porte à tous ceux qui continuent à verser le sang des Congolais et à leurs mentors, déjà engagés dans les processus de Washington et de Doha en perspective d’une cessation des hostilités pour le Rwanda) et du désarmement/réinsertion pour les supplétifs de l’AFC-M23 donne une nouvelle dimension au prochain dialogue annoncé par Tshisekedi par rapport aux précédents processus connus.
L’opposition non armée a donc intérêt à comprendre que le débat ne devrait pas être enfermé dans les intentions prêtées à Félix Tshisekedi. Elle devrait renoncer à la politique de la chaise vide. C’est dans la confrontation des propositions, et non dans d’interminables procès d’intentions que le pays pourra mesurer la valeur réelle du format proposé.
Signe non négligeable : la formule du dialogue proposé par le président Félix Tshisekedi est favorablement cotées au-delà des frontières congolaises. Washington a salué l’ouverture du Dialogue national, estimant qu’un processus inclusif et constructif pouvait contribuer au renforcement de la confiance, à la paix et à la stabilité. En Afrique, João Lourenço, le président de l’Angola et acteur majeur des initiatives de paix dans la région, a lui aussi salué l’annonce du prochain dialogue. Bien que cette convergence ne constitue nullement un blanc-seing international au processus, elle donne du poids à l’option défendue par Kinshasa, celle faire du dialogue un instrument de règlement des causes profondes des crises congolaises, plutôt qu’un simple mécanisme de partage des responsabilités politiques. Le fait que le processus national soit appelé à évoluer parallèlement aux cadres de Washington et de Doha renforce d’ailleurs cette architecture.
FIDEL SONGO