Deux années après la signature d’accords, très chahutés, sur les minerais critiques avec l’Union européenne, le Rwanda a signé en mai dernier un mémorandum d’entente avec les Etats-Unis sur l’exploitation du nucléaire civil. Le pays des mille collines n’est pourtant pas connu pour posséder l’uranium, le minerai indispensable au nucléaire, civil et militaire. Comme avec l’UE, il semble évident que Kigali compte sur les ressources de son voisin congolais pour faire ses affaires et survivre.
En RDC voisine, Paul Kagame ne convoite pas uniquement les minerais, pourtant nombreux, des provinces congolaises voisines du Nord et du Sud-Kivu. En marge du Sommet sur l’Innovation en énergie nucléaire pour l’Afrique (NEISA 2026) tenu du 18 au 21 mai dernier à Kigali, le Rwanda et les USA ont quelque peu surpris les observateurs en signant un Mémorandum d’Entente portant sur la coopération stratégique dans le domaine de l’énergie nucléaire civile. Il s’agit, explique-t-on, d’un cadre de coopération civile à long terme sur le développement de l’énergie nucléaire, les technologies connexes et la formation. Il est accompagné d’un accord préliminaire entre le Rwanda Atomic Energy Board et la société américaine Holtec International pour le déploiement de petits réacteurs modulaires SMR-300, avec une capacité initiale de 680 mégawatts électriques pouvant atteindre 5 gigawatts. Kigali envisage la mise en fonction de son premier réacteur autour de 2035, mais aussi de porter à 60 % la part du nucléaire dans le mix énergétique rwandais d’ici 2050.
La structuration du programme nucléaire rwandais bénéficie du soutien de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) dont le directeur général Rafael Mariano Grossi a réhaussé de sa présence les assises rwandaises du mois de mai dernier. Les progrès enregistrés par Kigali dans son programme nucléaire civil ont été confirmés par une mission d’examen conduite début mars 2026 l’AIEA. Les experts soulignant l’implication des autorités ainsi qu’une coordination institutionnelle déjà amorcée en vue de l’intégration du nucléaire dans le mix énergétique national.
Un programme nucléaire vieux de 8 ans
Il est rappelé que c’est depuis 2018 que le Rwanda développe son programme de nucléaire civil. Kigali a signé plusieurs accords à cet effet, notamment avec la Russie et l’entreprise allemande Dual Fluid, visant entre autres à développer l’énergie nucléaire à usage civil et à construire un réacteur expérimental.
L’accord signé en mai dernier a été formalisé entre Renée Sonderman, secrétaire adjointe principale par intérim au Bureau du contrôle des armements du Département d’Etat américain et la ministre d’Etat rwandaise, Dr Usta Kayitesi. Selon un communiqué de l’ambassade américaine à Kigali, cet accord «marque une étape importante vers le renforcement de la coopération en matière d’énergie nucléaire civile et l’élargissement des possibilités de collaboration en faveur d’un développement énergétique fiable et sûr».
Le hic, c’est que le Rwanda ne possède pas de gisements d’uranium commercialement exploitables à grande échelle. Bien que des traces et des ressources dites «spéculatives» soient documentées, disent les études les plus «optimisées». Le Rwanda est dépourvu de réserves uranifères majeures comparables à celles de ses voisins de la région comme la RDC, ou d’autres pays africains comme le Niger, selon plusieurs sources.
Des estimations spéculatives en matière d’uranium
Selon des études géologiques, notamment celles de l’International Uranium Resources Evaluation Project (IUREP) et du Rwanda Mines, Petroleum and Gas Board (RMB). Elles font état d’estimations spéculatives modestes situées entre 500 et 5.000 tonnes d’uranium qui se trouveraient «de manière fortuite» (sous forme de traces) dans des mines artisanales de coltan, de cassitérite et de lithium, particulièrement dans l’Ouest et le centre du pays. Et, selon les mêmes sources, le pays de Paul Kagame ne dispose d’aucune infrastructure d’extraction ou de raffinage industriel de l’uranium.
Pour son programme nucléaire à long terme, Kigali miserait donc sur des partenariats. Des discussions ont ainsi été engagées avec le Niger, pays producteur d’uranium connu.
Car, la mise en œuvre des accords nucléaires signés avec les Etats-Unis ne repose pas sur l’extraction d’uranium rwandais, mais sur un tout autre modèle d’approvisionnement et de développement technologique. L’accord signé avec l’américaine Holtec International prévoit le déploiement de petits réacteurs modulaires (SMR-300), qui modifient radicalement la gestion du combustible : ils sont livrés avec leur propre combustible nucléaire enrichi aux Etats-Unis ou par des fournisseurs occidentaux agréés. Et, le protocole encadre le transfert de technologies civiles sûres sous le contrôle de l’AIEA qui, d’ailleurs, a validé l’arsenal législatif et sécuritaire du Rwanda pour accueillir cette technologie.
Devenir l’interlocuteur régional, malgré tout
Sans ressources uranifères connues et sans longue tradition industrielle nucléaire, Kigali s’est donc offert en mai dernier un cadre qui pourrait lui permettre de renforcer son rôle d’interlocuteur régional dans une filière nucléaire civile dont le Congo est et demeure l’un des principaux détenteurs historiques de ressources stratégiques en Afrique centrale. La perspective d’un approvisionnement guinéen, hors et loin de la région, pour s’imposer comme l’interlocuteur attitré en matière uranifère ne tient pas la route. Pas pour de nombreux observateurs qui doutent de la capacité (autant que de la volonté) du pays de Kagame, agresseur à répétition de la RDC voisine pour des raisons économiques (le pillage des ressources minières), d’envisager sérieusement de se contenter de si peu.
L’enjeu géopolitique de la stratégie nucléaire rwandaise saute donc aux yeux. C’est comme «Hub» et pas nécessairement comme producteur de minerais qu’il est loin de posséder que Kigali compte s’imposer dans la région de l’Afrique centrale et des Grands Lacs. En s’alliant à Washington et à Holtec, le Rwanda de Paul Kagame cherche à jouer un rôle de gestionnaire de l’énergie nucléaire civile, en compensant son manque de matières premières par une gouvernance et une sécurité attractives pour les investisseurs américains.
Et en mettant en œuvre une campagne de dénigrement d’éventuels concurrents sur ce terrain sensible, au besoin. A commencer par son voisin rd congolais.
Dénigrer la RDC
pour son uranium
Publiée simultanément par le consortium Lighthouse Reports, le Financial Times, et Le Monde, une «enquête majeure» relative à une fuite massive d’uranium a été livrée à l’opinion, le 30 juillet 2026 en même temps qu’elle paraissant dans les colonnes de la revue scientifique Nature et Communications. Elle aurait été déclenchée par la fuite d’un mémo confidentiel inédit de l’AIEA daté de 2009 et obtenu par le collectif en 2024. Le contenu du document n’était pas moins qu’une bombe atomique elle-même. Puisqu’il révélait que de l’uranium était présent en «quantités significatives» dans la majorité du minerai de cobalt extrait au Katanga en RDC et qu’il était exporté incognito en tant que sous-produit.
Associés à des chercheurs américains, les journalistes auteurs de «l’enquête majeure» ont révélé qu’un volume estimé entre 2.000 et 5.000 tonnes d’uranium naturel avaient quitté la RDC à l’insu des autorités et des instances internationales entre 2000 et 2024. Mais aussi, qu’il avait été massivement exporté vers la Chine, connue pour raffiner aujourd’hui quelque 80 % du cobalt mondial.
Selon les enquêteurs, les Chinois de CMOC qui contrôlent la mine géante de Tenke Fungurume produisaient et exportaient sciemment du cobalt fortement enrichi en uranium, contournant ainsi les douanes congolaises.
Même s’ils prennent la précaution de préciser qu’il n’y a pas de preuve que cet uranium soit utilisé à des fins militaires par Pékin, les enquêteurs n’en relèvent pas moins que sa circulation hors de tout contrôle international crée un précédent «hautement risqué».
Anticiper sur l’Accord de Washington
Face au séisme provoqué par ces révélations, quelques semaines seulement après que Kigali eût signé des accords nucléaires avec les Etats-Unis, Kinshasa a promptement réagi en annonçant le lancement d’une vaste contre-analyse scientifique et d’un audit de ses exportations minières. Objectif visé : vérifier la teneur exacte d’uranium dans les lots saisis ou exportés afin de déterminer les responsabilités des opérateurs industriels et faire respecter sa souveraineté économique. Vis-à-vis du Rwanda pilleur de ses minerais, qui ne dédaignerait de lui arracher un rôle déterminant le commerce de son uranium dans les années à venir.
Car, le protocole d’accord sur le nucléaire civil (NCMOU) entre le Rwanda et les Etats-Unis est intimement lié et couvert par l’Accord de paix de Washington, signé entre les présidents rwandais et congolais en juin 2025 sous l’égide de la Maison Blanche. Cet accord apparaît comme un prolongement stratégique et une contrepartie incitative aux engagements de paix pris par Kigali sous pression américaine. Il s’inscrit dans le Cadre d’intégration économique régionale (Regional Economic Integration Framework), une feuille de route bilatérale destinée à libérer le potentiel des Grands Lacs et à attirer les investissements du secteur privé américain. Il sert de levier d’incitation (la «carotte» diplomatique) par lequel Kigali se voit offrir l’accès à une énergie de pointe en échange de son respect continu de l’accord de Washington, qui exige notamment le retrait de ses troupes et la levée des mesures défensives à la frontière congolaise, selon les observateurs.
En sécurisant ce partenariat énergétique majeur avec l’entreprise américaine Holtec International pour déployer des petits réacteurs modulaires (SMR-300), le Rwanda concrétise et anticipe sur le volet de développement économique et de transition technologique prévu en marge de la normalisation des relations régionales, de ce point de vue. L’Accord de paix de Washington étant né de l’intérêt marqué des Etats-Unis pour la sécurisation de l’approvisionnement en minerais critiques de la région des Grands Lacs (coltan, cobalt…).
J.N.