Deux eurodéputés belges, Elio Di Rupo (socialiste et démocrate) et Hilde Vautmans (Renew Europe), somment l’Union européenne de cesser ses atermoiements et de traduire en sanctions ce qu’elle déplore depuis des mois dans ses communiqués officiels. Leurs cibles : l’ancien président rd congolais Joseph Kabila et les dirigeants rwandais soupçonnés d’alimenter la guerre dans l’Est du Congo.
L’actualité leur donne une matière nouvelle. Le 12 octobre, dans sa propre résidence de Goma, ville tenue par le M23 depuis janvier 2025, Joseph Kabila a été proclamé président du Front pour la refondation de la nation, structure politico-militaire qui absorbe l’AFC/M23 et le Twirwaneho. Nangaa, Bisimwa, Kaniki et Makenga, chefs de la rébellion, lui servent d’adjoints. Le mouvement dit vouloir mettre fin à la «tyrannie» par tous les moyens, y compris par la force. Les autorités congolaises accusaient de longue date Joseph Kabila d’être le principal sponsor de la rébellion, ce qu’il démentait fermement. Désormais, il est sorti du bois. Sa situation judiciaire n’est pas moins lourde. La Haute cour militaire de Kinshasa l’a condamné à mort par contumace en octobre 2025, pour trahison, crimes de guerre et autres infractions graves. L’intéressé récuse ces accusations et y voit une manœuvre politique. Cette contestation ne dispense pas l’Europe de mesurer ce que son ralliement à Goma représente.
Kigali, un dossier mieux documenté
Le dossier rwandais est très bien documenté. L’ONU et plusieurs gouvernements occidentaux accusent Kigali de soutenir le M23, ce que le Rwanda dément. Un rapport des experts onusiens, rendu en juillet 2025, concluait que Kigali exerçait directement le commandement et le contrôle de la rébellion de l’AFC-M23. L’ambassadeur américain auprès de l’ONU, Mike Waltz, a dénoncé en décembre dernier l’ampleur et l’impressionnante sophistication de cette implication, évoquant de 5.000 à 7.000 soldats déployés, un chiffre porté à 18.000 près d’un an plus tard selon des évaluations plus récentes.
Le calendrier achève de peser sur Kigali. Le M23 s’est emparé d’Uvira le 10 décembre 2025, quelques jours après que les présidents Tshisekedi et Kagame eurent réaffirmé à Washington, devant le président Trump, l’accord de paix négocié sous l’égide américaine. La chute de la ville a conduit le Burundi voisin à fermer sa frontière. Plus de 84.000 réfugiés congolais avaient alors gagné ce pays, selon l’agence des Nations-Unies. Human Rights Watch qui a interrogé des dizaines d’habitants des villages désertés, rapporte des fouilles de maison en maison, des exécutions et des enlèvements d’hommes et de garçons lors de l’entrée du M23 et des forces rwandaises. Kinshasa, de son côté, avance un bilan de plus de 1.500 civils tués et de plus de 500.000 déplacés, chiffres que Kigali n’a pas reconnus.
Washington a été plus pro-actif. Le 2 mars 2026, il a sévèrement sanctionné les Forces de défense rwandaises et quatre de leurs officiers supérieurs pour leur soutien opérationnel direct à la rébellion. Quelques jours plus tard, la principale raffinerie d’or du Rwanda était à son tour frappée, pour avoir facilité le pillage de minerais congolais. Kigali a dénoncé des sanctions unilatérales et reproché à Kinshasa de ne pas avoir neutralisé les FDLR. Le Rwanda devait, aux termes de l’accord, retirer ses forces du territoire congolais d’ici à la mi-juillet 2026.
Une Europe en retrait
L’Europe, elle, est restée en retrait, et la chose est d’autant plus remarquable que son parlement a donné de la voix à maintes reprises à ce sujet. Le 13 février 2025, il avait adopté, par 443 voix contre 4, une résolution condamnant l’occupation de Goma par le M23 et les forces rwandaises, et appelant le Rwanda à retirer ses troupes. Le texte demandait la suspension du protocole d’accord sur les matières premières, le gel de l’aide budgétaire et de l’assistance militaire à Kigali, ainsi qu’un renforcement des sanctions contre les hauts responsables des deux pays. Mme Vautmans y réclamait déjà un gel complet de l’aide européenne au Rwanda.
Les gouvernements ont été moins prompts. L’UE a bien sanctionné, en mars 2025, plusieurs chefs du M23, des responsables rwandais et une société aurifère ; mais Human Rights Watch constatait, un an plus tard, qu’aucune mesure concrète nouvelle n’avait suivi. À Bruxelles, au Conseil des affaires étrangères de décembre comme de février, l’inaction avait été justifiée par la nécessité de se coordonner d’abord avec Washington. Plus embarrassant : l’Union européenne finance, par la Facilité européenne pour la paix, la mission de l’armée rwandaise au Mozambique.
Ce que réclament les deux élus
C’est ce contraste que Di Rupo et Vautmans entendent faire cesser. Ils demandent des sanctions ciblées contre Joseph Kabila et les cadres du nouveau front, ainsi que contre les responsables rwandais impliqués. Ils exigent l’application intégrale et vérifiable de l’accord de Washington : neutralisation des FDLR, retrait des forces rwandaises, levée des mesures défensives. Ils veulent enfin le maintien de l’aide aux civils, qui paient le prix le plus lourd, avec 18,5 millions de personnes ayant besoin d’assistance et 6,4 millions de déplacés selon leurs chiffres.
Leur avertissement tient en une phrase : «Condamner ne suffit pas, et les lamentations sont stériles !». Reste à savoir si le Conseil, qui a attendu Washington, voudra cette fois le précéder.
FIDEL SONGO