Des accords de Sun City aux récentes reconfigurations sécuritaires et diplomatiques entourant la crise rd congolaise qui impacte toute la région des Grands Lacs, les interactions d’influence régionales et globales soulèvent une interrogation cruciale : la pacification en RDC ne s’apparente-t-elle pas, en réalité, à une rivalité systémique des puissances tierces pour le contrôle des ressources naturelles stratégiques dont ce pays regorge ? Le surgissement du Front pour la refondation de la nation (FRN) comme nouvel instrument de l’agression rwandaise du Congo, porté par l’ex-chef de l’Etat Joseph Kabila et l’approche de l’Union africaine dans le choix des acteurs engagés dans le processus de paix doivent être appréhendés à l’aune d’une architecture géopolitique complexe dont les implications transcendent les frontières du pays de Lumumba.
La référence historique aux accords de Sun City, le positionnement stratégique de certains États africains, les interactions opérationnelles entre le noyau militaire et la couverture politique de la rébellion, ainsi que les récents réalignements diplomatiques initiés sous l’égide de Washington, constituent des variables d’une grille de lecture primordialement géo-économique du conflit. L’enjeu de cette conflagration s’articule autour d’une compétition plus vaste relative à l’hégémonie politique régionale et la sécurisation des voies d’accès aux matières premières critiques.
L’implication d’anciens chefs d’État mandatés par l’Union africaine (UA) pour faciliter le règlement du conflit invite à une réévaluation des précédents historiques et à la prise en compte des vecteurs relationnels entre Kinshasa et certaines capitales de la sous-région et des intérêts multidimensionnels que les différentes puissances s’efforcent de préserver dans cette zone devenue un véritable champ clos de leurs rivalités.
Il convient d’examiner la position de quatre États pivots engagés dans la médiation, leurs relations bilatérales avec le Rwanda, leurs trajectoires politiques respectives et leur participation aux dynamiques régionales pour mieux saisir la rationalité de la démarche entreprise par l’Union africaine à travers le Panel de haut niveau des facilitateurs au processus de paix en RDC, composé d’anciens chefs d’État Sahle-Work Zewde (Éthiopie), Uhuru Kenyatta (Kenya), Catherine Samba-Panza (RCA) et Mokgweetsi Masisi (Botswana).
L’Éthiopie a des intérêts économiques durables convergents avec le Rwanda depuis 2013. Les flux commerciaux bilatéraux, matérialisés notamment par l’Accord de support technique et de maintenance (MRO) signé entre les deux Etats le 18 décembre 2013, lequel avait formalisé le déploiement d’experts éthiopiens à Kigali pour s’occuper de la flotte de RwandAir. Cette coopération pourrait expliquer les postures diplomatiques actuelles dans cette tragédie dans laquelle le Rwanda est empêtré depuis 1996.
Le Kenya de William Ruto est notoirement connu pour l’hostilité de son dirigeant vis-à-vis de la RDC. Deux épisodes l’illustrent: l’affectation d’un représentant consulaire dans une zone congolaise sous contrôle des forces d’occupation rwandaises, et l’hébergement sur son sol de la plupart des groupes armés qui ont mis la RDC sens dessus dessous à l’instar de l’Alliance fleuve Congo, créée le 15 décembre 2023 à Nairobi.
La République centrafricaine (RCA) constitue, quant à elle, un modèle d’externalisation de la sécurité, caractérisé par un accord bilatéral de défense avec Kigali signé en 2019 visant le déploiement des forces spéciales rwandaises pour la sécurisation et la protection des institutions en place à Bangui, dans un contexte de forte pénétration d’investissements directs étrangers.
Quant au Botswana, sa présence dans cet aréopage revêt une dimension singulière du fait de l’implication déterminante d’un de ses anciens chefs d’État, Sir Ketumile Masire, dans la négociation et la signature de l’Accord global et inclusif de Sun City en 2002, destiné à fédérer l’ensemble des acteurs civils et des factions armées impliqués dans la crise. Le bilan de Sun City suscite depuis lors, de vives controverses, notamment quant à la reconfiguration de l’appareil sécuritaire à travers les opérations de brassage et de mixage des forces armées. Ce panachage des milices rebelles et des forces loyalistes a favorisé l’émergence d’allégeances divergentes au sein de ces dernières, entravant dès lors l’édification d’une armée républicaine et unifiée.
Accords RDC-USA : la posture ambiguë de l’Union européenne
Plusieurs experts en relations internationales estiment que l’alignement diplomatique de Kinshasa sur Washington, formalisé par l’accord de partenariat stratégique USA – RDC signé le 4 décembre 2025 à Washington, est susceptible de redéfinir les équilibres géopolitiques régionaux. Cette perspective provoque le courroux de plusieurs tierces puissances, principalement du bloc européen qui estimait que cette reconfiguration constituait une menace pour ses intérêts stratégiques.
Le refus catégorique de la Belgique, membre influent de l’UE, de partager les archives de l’Africa Museum de Tervuren susceptibles d’aider à la localisation de minerais stratégiques en RDC à la société américaine KoBold Metals malgré un accord dûment signé avec le gouvernement congolais à ce sujet ainsi que le rétablissement le 22 septembre 2026 des relations diplomatiques Rwanda – Belgique qui avaient été rompues depuis mars 2025 confortent cette thèse. Autant que le silence embarrassant de l’UE après les récentes coming out de Joseph Kabila qui a assumé sans fioritures sa qualité de seigneur de guerre à la tête du FRN ainsi que les surprenantes perquisitions menées à Bruxelles dans les résidences de proches du président Félix Tshisekedi.
La complaisance de l’Union africaine dans le dossier du processus de la pacification de la RDC semble influencée par la dépendance budgétaire de l’organisation continentale vis-à-vis des bailleurs de fonds internationaux, singulièrement de l’Union européenne qui limite la souveraineté décisionnelle de cette organisation. Début 2025, Mahmoud Ali Youssouf, président de la Commission de l’UA a déclaré que les apports extérieurs du budget-programme de l’UA étaient à hauteur de 77 %.
En octobre 2013, un rapport de la Commission des affaires étrangères du Sénat français, présenté par le sénateur Jeanny Lorgeoux avait souligné que «l’UE est le premier bailleur de fonds de l’Union africaine, dont elle assure 60 % du budget annuel».
En somme, pour la République Démocratique du Congo, une paix authentique s’avère indissociable de la sauvegarde de l’intégrité territoriale, l’indépendance décisionnelle et l’exploitation rationnelle des ressources nationales au profit du bien commun constituent les conditions sine qua non d’une résolution structurelle et durable de la crise.
José Mb.