Alors que les lampions de la rencontre de Bujumbura s’éteignent et que les leaders de la coalition article 64 (C64) ont regagné Kinshasa, un vent de discorde souffle dans les états-majors politiques de l’opposition. Accusations de trahison, reports de manifestations et exigences de transparence, cette plateforme qui s’était fixé l’objectif de faire barrage au changement de constitution semble se consumer de l’intérieur dans le méli-mélo pathétique d’une unité de façade qui vole en éclats avant même d’avoir véritablement pu affronter le pouvoir.
Le retour au pays de Martin Fayulu, Jean-Marc Kabund, Delly Sesanga et des émissaires de Moïse Katumbi et Matata Ponyo, après leur bref séjour burundais, n’a pas apaisé les tensions, loin s’en faut. À Kinshasa, le climat est électrique du côté de l’opposition. L’annulation de la marche initialement prévue le 8 juillet, puis reportée au 22 juillet pour cause d’invitation du président Burundais, a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase des controverses internes.
LeBât : Le coup de semonce
C’est du sein même de la matrice de la C64 que la première salve de contestation est partie. Le parti « Levons-nous et Bâtissons » (LeBât), l’une des formations politiques membres de cette coalition, n’a pas fait dans la dentelle. Par la voix de son secrétaire général a.i., Jérôme Mangila Nganyi, le parti a exprimé une méfiance à peine voilée. Alain Bolodjwa, leader de cette formation politique, a été encore plus incisif, n’hésitant pas à exprimer tacitement ses réserves vis-à-vis du déplacement de ses compères de la C64.
Les radicaux de la C64 estiment que ce voyage chez le voisin burundais est une compromission inacceptable. Ils y voient une manœuvre visant à diluer les objectifs initiaux de la coalition qui passe avant tout par la défense stricte de la constitution de 2006 dans des négociations dont les contours restent flous. Les quatre exigences formulées par LeBât sont : limitation stricte des discussions à l’ordre constitutionnel, aucun engagement sans mandat de la Conférence des présidents, et obligation de reddition de comptes in fine.
Kabila : L’ombre et la proie
Dans ce théâtre d’ombres, la posture de Joseph Kabila et de ses ouailles intrigue autant qu’elle inquiète. Les proches de l’ancien « Raïs » ont pilonné médiatiquement les opposants qualifiés avec mépris de « voyageurs de Bujumbura». On se perd en conjectures sur l’idée derrière cette démarche. Si même les négociations ne sont pas admises par le camp Kabila, quelles méthodes y pense-t-on pourraient s’avérer utiles en ce moment ? Manifestement le président de la République honoraire que la C64 tient à voir participer à un dialogue ‘’inclusif’’ ont une préférence pour l’activisme sanguinaire de l’AFC-M23.
Kabila joue une partition ambigüe, faite de contradictions apparentes. Veut-il le chaos par la rue ou une solution radicale imposée par les armes ? En s’inscrivant contre toute table ronde, il s’isole tacitement d’une partie de l’opposition qui, bien que malhabile, cherche une issue politique. Cette stratégie du « tout ou rien» fragilise davantage une coalition déjà minée par les suspicions de «deal» secret avec le pouvoir ou des parrains régionaux.
Opposition fragmentée face à un pouvoir compact
Pendant que l’opposition se déchire sur le sens à donner à un banal voyage à Bujumbura, l’Union sacrée de la nation affiche une cohésion de granit autour du président de la république Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo. Les fissures de la C64 ne sont pas seulement tactiques, elles sont structurelles et révèlent une opposition fragmentée, d’après plusieurs observateurs avertis, réunie par les circonstances mais divisée au sujet des objectifs poursuivis et des méthodes à mettre en œuvre pour y parvenir.
Comment inspirer confiance au peuple congolais quand les leaders sont incapables de s’accorder entre eux sur l’opportunité d’une marche ou d’une rencontre diplomatique ? La C64, qui se voulait le rempart de la démocratie, ressemble de plus en plus à un panier de crabes où chaque acteur essaye d’atteindre seul le sommet en tirant les autres vers le bas.
Le dialogue, s’il doit avoir lieu, risque de se faire sur les cendres d’une coalition déjà calcinée par ses propres démons. Le retour de Bujumbura n’aura pas apporté la paix, mais aura plutôt révélé l’ampleur du désastre. À ce rythme, le vrai combat avec le pouvoir n’aura même pas lieu, faute de cohésion entre les combattants.
FIDEL SONGO