Au Sankuru, la province d’origine du Héros National Patrice Lumumba, l’élection du gouverneur a jeté un froid perceptible au sein de l’opinion dans cette entité. Le 15 avril 2026, Jules Lodi Emongo (UDPS ?) et Charles Motomoke Yanape (UNC) ont été élus gouverneur et vice-gouverneur du Sankuru, selon les résultats provisoires proclamés par la Commission électorale nationale indépendante (CENIl) à l’issue du vote organisé à cet effet à Lusambo.
L’ancien-nouveau gouverneur de province l’a emporté par 15 voix contre 10 à son challenger, Joseph Lumu Akutu, sans susciter d’enthousiasme particulier parmi les sankurois. Loin s’en faut, même plusieurs jours après. Parce qu’il y a 2 ans et 4 mois, une autre personnalité, Victor Kitenge Kanyama, avait été préféré à Jules Lodi Emongo qui perdait ipso facto ses fonctions de gouverneur de province à la suite d’un vote de la même assemblée provinciale qui l’a élu le 15 avril dernier. Les députés provinciaux l’avaient alors accusé de détournement de fonds publics, de mauvaise gestion, d’incompétence notoire et de rapports conflictuels avec l’organe délibérant.
Porté par Mbata
contre Kabuya
Le gouverneur élu avait été porté à bouts de bras par André Mbata Betukumeso, ci-devant secrétaire permanent de l’Union sacrée de la Nation (USN), contre l’avis de la hiérarchie du parti politique UDPS/Tshisekedi, qui préférait un candidat du consensus entre les partis politiques de l’USN actifs dans la province, dans l’espoir de mettre un terme au cycle d’instabilité caractéristique de cette dernière. C’est cette occasion de tenter une expérience de gouvernance consensuelle qui a été ratée une fois de plus, selon nombre de sankurois mécontents de la tournure prise par les événements le 15 avril à Lusambo.
Dans une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux, l’euphorique André Mbata a démontré qu’il n’en avait cure des appréhensions des populations sankuroises qui, pour la plupart, digèrent mal le retour de l’ancien gouverneur. «Victoire de Félix-Antoine Tshilombo, président de la République, Chef de l’Etat, et Haute Autorité de l’Union sacrée de la Nation. Le candidat de Félix-Antoine Tshisekedi, le candidat de Félix-Antoine Tshilombo, notre haute autorité politique gagne contre un candidat d’une coalition et de gens qui sont du mauvais côté de l’histoire», déclamait-il avec force gesticulations. Se gaussant hors micro de Tony Kanku, le Haut Représentant du président Tshisekedi, que le professeur ‘’extraordinaire’’ de droit constitutionnel se fait fort d’éclipser des cercles d’influence autour du chef de l’Etat de la RDC.
Le spectre de la
fragilisation
Seulement, l’exploit qui a consisté à remettre sur orbite Jules Lodi n’est pas pour conjurer la fragilisation de la province du Sankuru, à l’approche des élections présidentielle et législatives prévues en 2028, selon la plupart des observateurs. Le retour au pouvoir du perdant de 2024 révèle des enjeux majeurs, notamment, la fragmentation manifeste de l’Union sacrée de la Nation, la plateforme politique qui porte Félix Tshisekedi. Le soutien d’André Mbata à Jules Lodi a été publiquement dénoncé par Augustin Kabuya, secrétaire général et président a.i de l’UDPS/Tshisekedi qui a déploré un manque de consensus au sommet sur le dossier. De même que par des leaders politiques du Sankuru, membres de la plateforme tshisekediste, à l’instar de Daniel Aselo, secrétaire général adjoint de l’UDPS/Tshisekedi, Christophe Lutundula Apala et Lambert Mende Omalanga, les deux membres sankurois du présidium de l’USN qui ont dénoncé la désignation cavalière de Lodi au forceps sans concertation préalable avec les partis alliés de la province. «Une telle désunion pourrait affaiblir la cohésion dans le camp présidentiel au moment opportun», explique-t-on.
Des députés
déjà en colère
L’autre défi majeur qui guette le nouveau patron de l’’exécutif provincial du Sankuru, c’est cette instabilité institutionnelle chronique dont souffre la province depuis 2006. A peine élu, le 15 avril dernier, Jules Lodi fait face à l’opposition radicale d’au moins 10 députés provinciaux (sur 25) qui l’ont formellement accusé, le 18 avril, de tentative de déstabilisation de l’organe législatif. Le risque d’une nouvelle crise institutionnelle avant 2028 n’est donc nullement exclu.
L’incidence directe de l’élection du protégé d’André Mbata consiste donc en une nouvelle période d’incertitude qui s’ouvre pour la province du Sankuru. «On n’est pas sorti de l’auberge», confie un député provincial, amer. Jules Lodi risque de provoquer et d’entretenir un désamour des sankurois vis-à-vis de l’Union sacrée de la Nation, en faveur d’une opposition politique à l’affût. Même si cette situation n’est pas pour déplaire et profiter au professeur Mbata qui ne cherche rien moins qu’à ‘’marquer des points’’, en redessinant l’équilibre dans le premier cercle du président Félix Tshisekedi en créant a volo une zone de friction avec Tony Kanku Shiku, haut représentant et parent du président de la République, qu’il a résolu de reléguer progressivement aux oubliettes.
L’anti «cercles
familiaux»
Le professeur Mbata s’impose comme l’architecte du projet de révision constitutionnelle, déplaçant ainsi le centre de gravité du pouvoir des «cercles familiaux», ainsi qu’il aime à les qualifier, vers une technocratie politique chargée de l’avenir institutionnel du régime.
L’imposition de Jules Lodi à la tête du Sankuru, malgré l’opposition d’Augustin Kabuya, illustre la volonté de Mbata de s’imposer comme le véritable commandeur de l’Union tshisekediste. Ce qui a le don d’agacer royalement le présidium de l’Union sacrée où certains membres dénoncent une gestion solitaire en électron libre.
Pas sûr que le président de la République y gagne, au finish.
J.N.