Depuis plusieurs mois, le débat autour d’une éventuelle révision de la constitution revient avec insistance dans l’espace politique congolais. Dans un pays confronté à une guerre persistante dans l’Est depuis trois décennies, à une pression géopolitique régionale et globale croissante et à des expectations sociales immenses, la question mérite d’être posée : la Constitution actuelle est-elle encore adaptée aux défis du moment ? Derrière cette interrogation légitime, se cache une autre, plus délicate : une révision constitutionnelle dans la situation de crise sécuritaire et humanitaire provoquée par l’agression militaire du Rwanda à l’Est répond-elle à une nécessité historique ? Ne risque-t-elle pas d’ouvrir une nouvelle crise politique dans un pays déjà fragilisé ?
Il faut d’abord retenir que la Constitution de 2006 est la résultante d’un contexte très particulier : celui de la sortie de la bien nommée ‘’première guerre mondiale africaine’’ qui a étouffé le Congo et de la transition politique. Son architecture institutionnelle avait un objectif clair : empêcher la concentration du pouvoir dans les mains d’un seul des belligérants et garantir un équilibre fragile entre institutions. Ce texte a permis au pays d’organiser des cycles électoraux, même si elles furent copieusement chahutés, et de stabiliser progressivement son système politique. Mais près de vingt ans après, d’aucuns estiment que la RDC ne se trouvent plus dans la même configuration. Aujourd’hui, l’État congolais fait face à une guerre féroce dans sa partie Est et nombreux sont les acteurs politiques qui estiment que les institutions constituées il y a vingt ans manquent de cohérence dans les temps présents.
Un débat qui transcende la question du pouvoir
La question constitutionnelle ne peut pas être réduite à une simple bataille politique autour du pouvoir. Elle pose en réalité un problème plus profond: celui de la capacité de l’État congolais à prendre efficacement à bras le corps les défis du XXIᵉ siècle. Faiblesse administrative, lenteur institutionnelle, chevauchement de compétences entre institutions, gouvernance territoriale vicieuse, autant de dysfonctionnements qui alimentent le débat sur la nécessité d’une modernisation du cadre constitutionnel.
Dans ce contexte, certains juristes et analystes estiment qu’une révision constitutionnelle bien réfléchie pourrait permettre de renforcer l’efficacité de l’action publique, clarifier les rapports interinstitutionnels et mieux adapter l’État aux enjeux socioéconomiques et sécuritaires actuels. Mais en RDC, toute discussion autour de la Constitution ravive immédiatement moult suspicions. L’histoire politique du continent africain est jalonnée de révisions constitutionnelles destinées exclusivement à prolonger des mandats de chefs d’État en place ou à consolider leur pouvoir en face des autres institutions. C’est ce qui alimente le scepticisme d’une partie de l’opposition et de la société civile qui observent avec réserve ce débat. Pour justifier leur défiance, ils expliquent que la priorité devrait être ailleurs : réforme de l’armée, lutte contre la corruption, redressement de l’économie et restauration de l’autorité de l’État dans les zones sous influence des groupes armés.
Dans ce pays marqué par une profonde méfiance envers les institutions, il existe une lourde tendance à percevoir toute réforme constitutionnelle comme procédant d’une démarche opportuniste susceptible de provoquer une nouvelle crise politique.
Un débat national sincère, la voie préconisée
La Constitution n’est pas un simple texte juridique. C’est le pacte fondamental entre l’État et la nation. La modifier exige donc un consensus national solide. Si réforme il doit y avoir, elle ne peut se faire dans l’opacité ou dans la précipitation. Elle devrait passer par un débat national inclusif, associant les forces politiques, le monde scientifique, la société civile et les citoyens. Car l’enjeu dépasse largement les intérêts d’un régime ou d’une opposition : il s’agit de définir le modèle d’État que la RDC veut bâtir pour les décennies à venir.
La RDC se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Entre guerre à l’Est, rivalités régionales et pressions économiques, le pays doit renforcer ses institutions sans compromettre ses maigres acquis démocratiques. La véritable question n’est donc pas seulement de savoir s’il faut changer la Constitution, mais pourquoi et dans quel but.
Dans un contexte marqué par la guerre, les tensions régionales et les attentes sociales croissantes, le débat constitutionnel pourrait devenir l’un des grands chantiers politiques des prochaines années.
Il est donc de la responsabilité de la classe politique congolaise de converger les intelligences autour de cette question à travers un véritable débat devant conduire à une réforme structurelle destinée à renforcer l’État et non à en faire un simple sujet de confrontation politique.
José Mbembo