Après «Rwanda, l’éloge du sang. Les crimes du Front patriotique rwandais», la Canadienne Judi Rever récidive avec un autre ouvrage intitulé «30 ans d’agression rwandaise contre la République démocratique du Congo», un livre de 😯 pages paru aux éditions Baraka. Tout aussi révélateur.
Cette fois-ci, la Canadienne, spécialiste de la région des Grands Lacs, «va droit au but», de l’avis d’Ann Garrison (Black Agenda Report), qui en a fait un compte rendu, le 1er avril dernier. Elle introduit son livre par une citation du jugement du Tribunal militaire international de Nuremberg après la Seconde Guerre mondiale : «Déclencher une guerre d’agression n’est pas seulement un crime international ; c’est le crime international suprême, ne différant des autres crimes de guerre qu’en ce qu’il renferme en lui-même le mal accumulé de tous». Une sentence sans appel qui tranche avec les accommodements dans lesquels la communauté internationale verse depuis trois décennies.
«Une guerre injuste», tel est le titre du premier chapitre du livre. Il y est démontré que «la première guerre du Congo, qui a débuté en octobre 1996, n’a pas été déclenchée uniquement par le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi, qui ont envahi la République démocratique du Congo (alors Zaïre), mais aussi par les États-Unis. Ces derniers ont conçu et orchestré cette guerre afin de renverser le kleptocrate vieillissant et incompétent Mobutu Sese Seko, qu’ils avaient installé au pouvoir après l’assassinat du premier Premier ministre congolais, Patrice Lumumba. La guerre froide était terminée et Mobutu n’avait plus aucune utilité». Les Etats-Unis «ont dissimulé leur rôle dans l’éviction du président Mobutu Sese Seko et l’installation d’un régime fantoche loyal au Rwanda et à son chef militaire, Paul Kagame». Les États-Unis et les intérêts économiques qu’ils représentent avaient en réalité désigné Kagame et son élite tutsie pour gérer l’exploitation des vastes ressources du Congo et maximiser leurs profits, révèle J. Rever.
Poursuivant, la Canadienne explique que, cependant, la population réfugiée rwandaise était bloquée sur le chemin de Kagame à travers la jungle qui séparait la frontière orientale du Zaïre avec le Rwanda et sa capitale, Kinshasa, située près de sa frontière occidentale. «Les Hutus s’étaient historiquement alliés à Mobutu et, de plus, Kagame les voulait morts ou renvoyés au Rwanda pour y mourir ou y être persécutés. Il ne voulait pas qu’ils restent en vie comme réfugiés au Zaïre ou dans les pays d’accueil où ils pourraient révéler les crimes qu’il avait commis ou s’organiser pour le renverser». Son armée entreprit donc de les massacrer, poursuivant finalement des centaines de milliers de personnes d’Est en Ouest, semant la mort et la désolation sur leur passage. C’est connu et documenté. Suffisamment. Le miracle? C’est que ça ne soit pas (encore) qualifié de génocide.
Selon Mme Rever, la technologie américaine a été utilisée pour commettre les violations des droits de l’homme les plus abominables, comme cela a été le cas récemment à Gaza. Les forces rwandaises ont utilisé des stratégies d’«appât et de mise à mort» pour piéger et massacrer des réfugiés hutus rwandais dans la jungle congolaise.
Les vivres et les fournitures médicales distribués par les humanitaires aux réfugiés fuyant les soldats de Kagame servaient d’appât. Ces derniers utilisaient des satellites pour intercepter les communications des humanitaires, localiser les Hutus dans la jungle, puis les massacrer. La plupart étaient de toute façon trop malades et trop faibles pour se déplacer. Ceux qui en étaient capables avaient déjà réussi à fuir. Les troupes de Kagame creusaient des charniers, mais exhumaient ensuite les corps et les incinéraient pour faire disparaître les preuves de leurs crimes, révèle encore la Canadienne. Elle rappelle que des humanitaires, des journalistes et des Congolais ont rapporté ces faits, mais les responsables américains dans la région ont détourné le regard et prétendu ne rien savoir. Particulièrement, Robert Houdek, un diplomate ayant longtemps travaillé pour la CIA. «Je n’ai eu aucun contact avec l’armée américaine», a-t-il déclaré à Rever. «Ce que vous avez découvert… je ne peux pas me prononcer. Je n’en sais absolument rien. Étions-nous contents de voir le régime de Mobutu partir ? Oui, comme le reste du monde».
Autrement dit, il ne s’agissait pas d’une opération de changement de régime menée par les États-Unis, mais Rever démontre clairement le contraire. Newsweek a relaté les manœuvres de Washington à l’époque, sous le titre «L’intervention africaine de Washington» en mai 1997. Bien sûr, les responsables américains ont prétendu n’être au courant de rien, écrit Rever, car si leur connaissance et leur collaboration avaient été révélées, ils auraient pu être tenus pénalement responsables.
Nombreux sont ceux qui connaissent les crimes de Kagame et le soutien de Washington, mais rien de tout cela n’a jamais été porté devant la Cour pénale internationale, comme cela aurait dû être fait, estime Judi Rever.
Après que le Zaïre redevient la République démocratique du Congo, les violences ont persisté et l’exploitation illégale des ressources naturelles a commencé et se sont rapidement intensifiant rapidement. L’un des criminels, Bosco Ntaganda, a finalement été traduit devant la CPI pour donner l’illusion que la communauté internationale agissait enfin. Ntaganda se déclarait Congolais, mais il était né au Rwanda et avait servi officiellement sous les ordres de Paul Kagame pendant la guerre et le génocide rwandais. Après son retour dans l’Est du Congo, il devint l’un des chefs de guerre les plus puissants et les plus impitoyables de la région, servant secrètement sous les ordres de Kagame.
La CPI l’inculpa d’abord comme Rwandais, mais dès son premier jour de procès, Ntaganda se leva et jura être Congolais. Le tribunal accepta son témoignage sans broncher, provoquant l’indignation des Congolais. Le fait qu’il ait fait partie du réseau de Kagame impliqué dans le vol, le trafic et la vente de minerais congolais n’a jamais été évoqué devant le tribunal.
Rever analyse en profondeur les crimes de Ntaganda, qu’elle qualifie de «pire seigneur de guerre du Rwanda», et dénonce la dissimulation orchestrée par le tribunal au nom de la justice. «Le tribunal», écrit-elle, «souvent accusé d’être un instrument politique de l’Occident, s’est livré à des omissions, des effacements et des manœuvres d’obstruction. Ntaganda n’était pas un seigneur de guerre isolé agissant à ses propres frais. Son parrain criminel était le président du Rwanda, Paul Kagame». Et bien sûr, le tribunal ne s’est jamais soucié du fait que les États-Unis et leurs alliés européens aient couvert les crimes de Kagame par appât du gain.
«La vérité, écrit Rever, c’est que l’exploitation violente du Congo a été un moteur économique pour le monde développé. Pendant des décennies, des entreprises internationales se sont livrées à un commerce illicite, mais institutionnellement autorisé, de minerais congolais blanchis par le Rwanda, un pays qui ne connaît aucun conflit violent à l’intérieur de ses frontières, où les routes sont bien entretenues et la logistique des chaînes d’approvisionnement est efficace».
Et Ann Garrison de conclure que l’ouvrage de Rever est une excellente introduction pour ceux qui trouvent la République démocratique du Congo trop lointaine et trop complexe à appréhender. Les bombes ne tombent pas du ciel comme à Gaza, et maintenant en Iran, et la presse ne s’y intéresse que de manière superficielle ; il est donc facile de l’ignorer. Pourtant, la souffrance humaine n’en est pas moins grande, et l’Occident n’en porte pas moins la responsabilité. Ces 80 pages éclairent la situation de front sans noyer le lecteur sous un flot de détails inédits.
J.N.