Félix Tshisekedi a tranché. Il n’y aura pas de dialogue politique tant que les Congolais de l’Est ploieront sous le joug de l’occupation armée rwandaise. Le président de la République l’a déclaré mercredi 6 mai 2026 au cours d’une conférence de presse animée à Kinshasa. Quelques heures après que Martin Fayulu eût relancé l’idée de conciliabules politiques inter congolaises sous l’égide des évêques catholiques. Les propos présidentiels ont déclenché de virulentes réactions de l’opposition politique qui a embouché, quasiment à l’unisson, les trompettes de la dénonciation d’une tentative de ‘’coup d’État institutionnel’’.
«Le dialogue, je le veux. Mais je veux un dialogue conditionné par la paix totale et véritable sur tout l’ensemble de la RDC», a déclaré le chef de l’État congolais. «On ne doit pas insulter nos compatriotes de l’Est qui ont besoin de nous (…) Nous devons leur montrer, leur envoyer des signaux positifs, leur faire comprendre qu’on ne les a pas oubliés. Alors, tenir un dialogue comme si eux n’existaient pas, comme si leur situation était normale, je trouve que c’est indécent», a martelé un Félix Tshisekedi droit dans ses bottes.
La fin de la guerre, le retour de la paix et le recouvrement de l’intégrité territoriale d’abord donc. Les conciliabules sur la paix, que la fin de la guerre devrait assurer logiquement, et le partage du pouvoir que d’aucuns considèrent comme consubstantiel à cette palabre sont relégués au second plan.
Au sujet de la constitution, le président de la République s’est défendu de vouloir la modifier dans l’unique but de se maintenir au pouvoir, appelant à ne pas toujours voir dans le besoin de rediscuter certains passages du texte fondamental une tentative de prolongation des mandats présidentiels. «Je n’ai pas demandé un troisième mandat, mais je vous dis, si le peuple veut que j’aie un troisième mandat, j’accepterai», avait-il soutenu.
Sur ces questions qui déterminent l’avenir politique de l’opposition politique, les boucliers n’ont pas tardé à s’élever.
Levée de boucliers
A commencer par ceux de Martin Fayulu Madidi, déjà monté au créneau quelques jours plus tôt, devant les caméras du Journal de l’Afrique pour en appeler à un dialogue politique sous l’égide des évêques catholiques de la Conférence épiscopale nationale (CENCO). «Moi, ce qui m’intéresse, c’est le Congo. Ce n’est pas Tartempion, Fayulu, Tshisekedi, Kabila, Katumbi. Est-ce que nous pouvons nous mettre ensemble pour trouver des solutions pour le Congo et trouver des solutions durables ?», bûcheronnait-il, grand-seigneur-rassembleur. Selon lui, les acteurs politiques devraient se mettre d’accord autour d’une «réunion sur la vérité, réconciliation et cohésion nationale» qui étudierait, entre autres, la question de l’organisation d’élections libres et transparentes.
«C’est la vielle carte stratégique du leader-rassembleur que rejoue le président de l’Ecidé», estime ce combattant du parti présidentiel rencontré le 8 mai au siège du parti à Limete. «Fayulu se positionne opportunément comme un acteur du consensus qui cherche à fédérer autour de solutions pacifiques plutôt que par la confrontation frontale. L’homme entend ainsi renforcer son image morale et de présidentiable en se présentant comme celui qui cherche le dialogue face aux blocages politiques», déclare-t-il. Point d’intérêt pour le Congo dans cette stratégie. Tout au moins, pas plus qu’il n’y en a dans la décision présidentielle de s’assurer de la libération totale du pays avant de songer dialogue politique, estime-t-on ici.
Le sacrilège de Fayulu
D’autant plus que le même jour, Martin Fayulu s’est laissé aller à commettre ce qui est perçu chez les tshisekedistes, toutes générations confondues, comme un sacrilège. «En 2006, 2007, 2008, 2009, 2010 où était l’UDPS ? Quelqu’un parlait de l’UDPS dans ce pays ? (…) C’est moi qui ai ressuscité l’UDPS», s’était-il écrié devant une poignée de partisans. Des propos qui ont soulevé un tollé au siège du parti de la 12ème rue, Limete.
Au cours d’une conférence de presse, quelques heures plus tôt, Martin Fayulu avait réagi aux propos du président de la République du 6 mai en dénonçant une «tentative de coup d’État constitutionnel». Plus de posture de rassembleur. «Les propos de M. Tshisekedi avaient pour but d’annoncer qu’il veut demeurer au pouvoir à tout prix», selon le président de l’Ecidé.
«Avec la majorité du peuple congolais, nous allons barrer la route à tout projet de troisième mandat de M.Félix Tshisekedi, comme nous l’avons fait hier pour M. Joseph Kabila», tonne Fayulu.
Le candidat malheureux aux deux dernières présidentielles congolaises estime que «l’article 220 de notre constitution n’est pas une disposition comme les autres. C’est une clause de protection. Une digue contre les abus. Un verrou constitutionnel posé par le peuple pour préserver la démocratie, l’alternance, les libertés et l’équilibre des pouvoirs».
L’appel katumbiste
Même son de cloche, ou presque, dans le camp katumbiste où une déclaration intitulée «L’appel du 8 mai» – un plagiat du discours du général français Charles de Gaulle annonçant le 8 mai 1945 la fin de la deuxième Guerre mondiale par la capitulation de l’Allemagne – a été lue par Olivier Kamitatu dans une vidéo largement diffusée. Pas de circonlocutions : «Nous n’accepterons aucun glissement. Nous ne tolérerons aucune révision. Monsieur Félix Tshisekedi doit comprendre qu’il arrive au terme de son dernier mandat. En 2028, une nouvelle ère doit s’ouvrir. Ensemble pour la République prend devant l’histoire, devant le peuple congolais et devant Dieu l’engagement solennel de se mobiliser, de rester debout et déterminé, pour la défense des valeurs républicaines et constitutionnelles, jusqu’à la victoire définitive de la démocratie au Congo», assure le porte-parole de Moïse Katumbi dont le parti politique est accusé de collusion avec l’agresseur rwandais et les rebelles de l’AFC/M23 par une grande partie de l’opinion nationale.
Pour Moïse Katumbi, autre candidat malheureux à la dernière présidentielle congolaise, auto-exilé à la suite de soupçons d’atteinte à la sécurité intérieure de l’État, «en ouvrant délibérément à une révision des verrous de notre loi fondamentale, le régime de Monsieur Félix Tshisekedi ne propose pas une réforme : il organise un coup d’État institutionnel». «L’appel du 8 mai» rappelle que «le pacte de 2006 a été adopté par referendum à 85 %. L’invocation actuelle d’un nouveau referendum n’est pas l’expression de la souveraineté : c’est la tentative de contourner ce que cette même souveraineté a déjà décidé. On n’invoque pas le peuple pour défaire ce que le même peuple a déjà fait. On respecte ce qu’il a décidé».
Interdit sur X pour comportement incompatible avec les règles du Réseau social, Olivier Kamitatu a donc refait surface à la faveur de cette vidéo répercutée par des tiers. «Félix Tshisekedi n’est pas Volodymyr Zelensky. Les situations ne sont pas comparables. Le dire publiquement – clairement et sans ambiguïté diplomatique – est devenu une condition préalable à toute réorientation sérieuse de la politique occidentale à l’égard du Congo», éructe-t-il.
Réponse du Berger à la Bergère : «Certains ne savent vraiment pas raisonner. Sur la question du report des élections, les situations entre le président ukrainien Volodymyr Zelensky et le président congolais Félix Tshisekedi ne sont effectivement pas comparables, mais le report est inévitable en RDC. En Ukraine, la région du Donbass (Donetsk et Louhansk) a fait l’objet de referendums d’annexion organisés par la Russie en septembre 2022, qui ont officiellement donné plus de 98 % de votes favorables au rattachement à la Fédération de Russie», rétorque J-F Le Drian qui met en exergue la différence de l’Est de la RDC où il n’existe aucune indication d’une volonté populaire de sécession ou de rattachement au Rwanda, loin s’en faut.
Selon cet analyste, «depuis janvier 2025, le M23 – groupe rebelle largement soutenu par l’armée rwandaise selon les rapports de l’ONU et de Human Rights Watch – contrôle de vastes portions des Kivus, dont les capitales provinciales Goma et Bukavu, et y a mis en place une administration parallèle. Ce contrôle ‘de facto’ prive les électeurs de ces territoires d’une participation libre et équitable. On peut raisonnablement craindre que le mode de gouvernance instauré par le M23, calqué sur un modèle sécuritaire très centralisé et répressif (inspiré en partie des pratiques rwandaises), permette de décider à l’avance des résultats de tout scrutin. Des élections organisées sous occupation du M23 seraient donc nécessairement biaisées, voire truquées, et priveraient de facto une partie substantielle de la population congolaise de son droit de vote. Dans ces conditions, la décision du président Tshisekedi d’envisager un report des élections présidentielles de 2028 tant que le conflit à l’est n’est pas résolu apparaît non seulement logique, mais légitime».
Pacte républicain hypocrite
Ce qu’on n’entend pas de la même oreille dans le camp d’en face. « Il y a des gens ici pour qui la population, ce n’est pas celle qui meurt aux mains des troupes rwandaises dont ils cautionnent l’agenda criminel d’occupation et de déstabilisation. Ce ne sont pas ces petits enfants dont les têtes sont pilées dans des mortiers par le M23 et l’AFC. La population, c’est seulement deux, trois membres de leurs partis, ou les quelques dizaines de ‘likes’ sous leurs tweets. Et c’est eux qui doivent nous dire quoi penser, quel bréviaire retirer chez eux et comment le réciter», réagit dans un tweet sur X, Siméon Nkola Matamba, un essayiste congolais. Comme beaucoup d’autres, il estime que le fameux pacte républicain de Sun City fut un vaste enfumage qui n’a pas réussi à mettre un terme définitif aux massacres des Congolais, particulièrement dans la partie Est du territoire national.
S’agissant du referendum constitutionnel de 2005-2006, des observateurs rappellent qu’il fut marqué par un taux d’abstention notable de 30 % de votants sur un taux de participation d’environ 61,97 % des 25 millions d’enrôlés. Ils avaient répondu à l’appel au boycott de … l’UDPS/Tshisekedi. «C’est aussi une partie de l’opposition, qui s’était ainsi opposé à cette constitution et qui a droit à la parole elle aussi, quelques dizaines d’années après», estime ce politologue de l’Université Libre de Bruxelles, qui a joint les rédactions du Maximum.
Les rebelles de l’AFC/M23 soutenus par Kigali ne sont pas en reste au chapitre des réactions à la conférence de presse présidentielle du 6 mai dernier. Leur chef politique, Corneille Nangaa a laconiquement déclaré le 8 mai dernier: «Il (Tshisekedi) veut changer la Constitution ? S’il est un homme, qu’il le fasse». Même si sa propre ‘’masculinité’’ est soumise à rude épreuve depuis le 10 mai 2026, avec le retrait des troupes rwandaises et leurs supplétifs de l’AFC/M23 d’une partie des localités occupées au Sud-Kivu sur une injonction comminatoire de l’allié américain de Kinshasa.
Contre l’instauration d’un régime autoritaire
Lundi 11 mai 2026, le PPRD du président de la République honoraire, Joseph Kabila, déjà condamné à mort par la justice militaire de son pays pour sa responsabilité dans le déclenchement de la rébellion AFC/M23, a publié une déclaration politique. Pour dénoncer «la confirmation d’un projet politique longtemps dénoncé par le président honoraire Joseph Kabila Kabange : celui d’utiliser la guerre de l’Est, l’affaiblissement des institutions et un climat de peur pour instaurer progressivement un régime autoritaire en République Démocratique du Congo». Ce qui a provoqué une vive réaction d’un chercheur congolais de l’Université Libre de Bruxelles pour qui «il n’y a pas pire régime autoritaire que celui qui affirme vouloir s’imposer par les armes». Selon cet observateur, les récentes sanctions américaines contre l’ancien président congolais, ainsi que les aveux tout aussi récents du président rwandais Paul Kagame enlèvent les derniers doutes sur la collusion de Joseph Kabila avec l’AFC/M23. «En dénonçant l’instauration, même progressive, d’un régime autoritaire, le parti de l’ancien président devenu chef-rebelle se comporte comme un voleur qui crie au voleur», précise-t-il.
Mardi 12 mai 2026, les opposants Martin Fayulu, Delly Sessanga, Jean-Marc Kabund ainsi des représentants des camps katumbiste et kabiliste se sont réunis au Faden House, un établissement hôtelier de Kinshasa, pour tenter de former un front commun contre le pouvoir en place en RDC. «L’opposition républicaine vient de s’unir en bloc pour faire face au complot contre la République piloté par le régime du président Fatshi de : maintenir la guerre de l’AFC/M23 dans le statu quo pour ne pas organiser les élections dans les délais, vouloir changer la constitution afin de briguer un 3è mandat en violation de la constitution», déclare Promesse Matofali Yonama, un député de l’opposition, dans un tweet sur son compte X.
Le projet de révision ou de changement de la constitution, confirmé par Félix Tshisekedi, perçu et présenté à tort ou à raison comme un moyen de suppression de la limite des mandats présidentiels, sera le nouveau champ de bataille politique en RDC.
J.N.