«Les zélés du régime Tshisekedi ont encore jeté du discrédit sur l’État de droit », se désole l’activiste des droits de l’homme Jean-Claude Katende, président de l’Association africaine des droits de l’homme (Asadho) peu suspect d’hostilité à l’égard de Félix Tshisekedi.Il exprimait ainsi sa désapprobation à la suite de l’arrestation par l’Agence nationale de renseignements (ANR) de la talentueuse reine du mutwashi dont l’opus «Ingratitude» fait le buzz dans les réseaux sociaux en RDC et dans la diaspora congolaise à travers le monde. Même réaction inquiète de Me Georges Kapiamba de l’ACAJ réputé aussi proche du chef de l’État. «L’ACAJ exige la libération sans condition de l’artiste musicienne Tshala Muana, arrêtée par des agents de l’ANR. Son arrestation viole gravement l’article 17 de la constitution », a-t-il twitté.
La chanteuse, auteure de la chanson à polémique a été interpellée à son domicile par 7 agents et embastillée du lundi 16 au mardi 17 novembre 2020 dans un des cachots de l’ANR dont le président Tshisekedi a toujours affirmé qu’ils n’existaient plus. «Pensant faire du mal à Tshiala Muana, les zélés du régime Tshisekedi ont jeté encore un discrédit sur l’État de droit que prône le président de la République», s’est indigné Katende pour qui, «avant d’arrêter une personne pour ses opinions, un régime doit toujours se demander, ce qu’il gagne et ce qu’il perd sauf s’il s’agit de crimes de sang». Tshala Muana dit avoir été interrogée au sujet du tube “Ingratitude”, très largement partagé manifestement à son insu dans les réseaux sociaux et qui a été perçu par des partisans du président Tshisekedi comme «outrageant» du fait que les évocations faites par elle de l’histoire d’un individu manquant de reconnaissance envers son bienfaiteur, donnerait à croire qu’elle faisait allusion à l’attitude de M. Tshisekedi à l’égard de son prédécesseur Joseph Kabila, leader du Front commun pour le Congo (FCC), dont l’artiste et son compagnon Claude Mashala sont membres. Allusion au fait que Kabila qui avait rendu possible l’alternance politique grâce à laquelle l’actuel chef de l’Etat a accédé au pouvoir est en bisbilles avec ce dernier.
Selon des proches de la reine du mutwashi (danse traditionnelle kasaïenne), elle aurait été «arrêtée comme une criminelle prise en flagrant délit» avant d’être soumise à un interrogatoire musclé. Plusieurs femmes kinoises ont manifesté devant le QG de l’ANR pour réclamer sa libération.
Hormis un bref démenti du bouillant Augustin Kabuya, secrétaire général a.i. de l’UDPS, selon lequel « le chef de l’Etat et l’UDPS n’ont rien à voir avec cette affaire de Tshala Muana». Ni le gouvernement, ni le parquet, ni l’ANR n’ont communiqué sur les raisons de l’interpellation de l’artiste qui a été remise en liberté mardi 17 novembre. Selon l’analyste politique et activiste des droits de l’homme Olivier Ndua, «des sources dignes de foi au sein de l’ANR indiquent qu’Elisabeth Tshala Muana Muidikayi a été interpellée sur ordre personnel de l’actuel administrateur principal de l’agence Jean-Pierre Mbombo Tshibi, époux de la fille de la tante paternelle du président Tshisekedi, qui a envoyé des agents d’investigation pour procéder à son arrestation». La même source renseigne que Mbombo Tshibi était jusqu’à il y a peu chef de bureau à la 5ème direction, chargé de l’identification-service passeport située sur l’avenue Lukusa. «Il a été promu récemment au poste de chef du département intérieur de l’ANR par une ordonnance présidentielle promulguée au mois de mars 2019, ce qui a semé la déception et le désarroi dans ce service sensible car ce poste requiert une compétence, une expérience et une grande expertise d’analyse et d’anticipation sur des questions complexes de sécurité nationale alors qu’il n’était jusque-là qu’un employé subalterne ne disposant d’aucun de ces atouts. C’est ce qui explique les nombreuses bourdes reprochées à l’ANR à l’instar de l’arrestation et l’incarcération de la diva Tshala Muana».
La source indique que Mbombo Tshibi ne fait pas mystère du fait qu’il se considère aujourd’hui «plus au service d’un individu et de sa famille biologique à qui il doit son ascension fulgurante, qu’à l’Etat. Il estime être devoir de faire la chasse aux opposants et dissidents, ce qui lui a valu le surnom de ‘’fou du Roi’’». Et de préciser qu’il persécuterait régulièrement les katangais de son département supposés, à tort ou à raison, être de mèche avec l’ancien patron de l’ANR Kalev Mutond et le président de la République honoraire Joseph Kabila. Dans la même veine, on peut signaler des grossières insultes et menaces de mort vociférées au téléphone par un interlocuteur prénommé Eddy à l’encontre de Tshala Muana sans que ne soit annoncée la moindre enquête des services spécialisées de la police ou du ministère public pour en identifier et réprimer l’auteur.
A sa sortie des geôles de l’ANR, Tshala Muana a reçu un accueil chaleureux au siège du PPRD, le parti de Joseph Kabila où elle a reconnu être l’auteure de l’opus «Ingratitude» tout en niant l’avoir posté sur la toile et en avoir réalisé les illustrations imagées impliquant le chef de l’Etat.
S’exprimant au nom de la société civile du Kasaï-Central, Daniella Djuma a fait savoir que « l’arrestation de Tshala Muana pour des raisons politiques alors que sa chanson est impersonnelle risque de ressusciter le confit des années 60 entre Luba et Lulua. Nous exigeons sa libération ce mardi avant de faire une déclaration». Plusieurs observateurs constatent que Félix Tshisekedi qui ne ratait pas une occasion de fustiger les régimes précédents lorsqu’ils incarcéraient des personnes pour délits d’opinions s’entoure de collaborateurs allergiques à toute critique à son encontre.
Le Bureau Conjoint des Nations Unies pour les Droits de l’Homme (BCNUDH) en RDC a réagi à l’arrestation de celle que ses fans appellent affectueusement la ‘‘Mamu nationale’’ par un communiqué rappelant que cette situation intervenait «après la censure et les menaces contre un autre artiste, Jean Jacques Kibinda Pembele ‘’Le Karmapa’’ auteur de la chanson ‘’mama Yemo’’». Le BCNUDH s’inquiète de «cette dérive qui est contraire à la volonté de promouvoir et protéger les droits de l’homme, notamment la liberté d’expression des acteurs culturels».
Face au silence du gouvernement, de la justice et de l’ANR et après le démenti de l’UDPS, la question qui se pose est de savoir qui doit répondre de cette énième dérive. Elle vaut son pesant d’or dans la mesure où l’on constate que chaque fois que des proches du parti présidentiel se distinguent pas des excès, les technostructures chargées de réprimer de telles violations gardent un silence complice qui contribue à enfoncer le pays dans des pratiques surannées que les Congolais croyaient avoir définitivement oubliées. Cela a été le cas notamment avec les affaires des milices de Kasumbalesa dans le Haut-Katanga ou de Kingabwa à Kinshasa ou encore de la vandalisation politiquement motivées des véhicules et de propriétés de parlementaires et de proches du FCC par des individus se revendiquant de l’UDPS contre lesquels pratiquement aucune poursuite n’a été diligentée jusqu’à ce jour comme si l’appartenance au parti présidentiel constituait un refuge pour délinquants et criminels.
J.N.
AFFAIRE ‘‘INGRATITUDE’’ DE TSHALA MUANA : Qui est derrière l’ANR ?
