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DE LA SOCIETE CIVILE AU PERCHOIR DU SENAT : Jusqu’où ira Bahati ?

Sauf surprise de dernière minute, Modeste Bahati Lukwebo devrait logiquement succéder à Alexis Thambwe Mwamba au perchoir de la chambre haute du parlement congolais. On sait que ce dernier avait été préféré à l’élu des élus de Bukavu en début de législature par Joseph Kabila, malgré le poids politique de son regroupement, l’AFDC-A, 2ème force du FCC qui lui permettait de briguer ce poste après l’attribution de la présidence de l’Assemblée nationale au PPRD.
Mais c’était sans compter avec l’obstination du sénateur Bahati qui résolut alors de faire cavalier seul pour en découdre avec ATM au cours d’un scrutin très disputé, en vain.
Bahati était, selon plusieurs membres de l’entourage de JKK, ‘‘incontrôlable’’ et porté à la contestation la plus virulente chaque fois que ses intérêts étaient en jeu.
On rappelle que la première fronde à son actif remonte à l’époque de la coalition AMP-PALU-UDEMO. Elle était emmenée par un caucus constitué de Bahati Lukwebo pour le compte des indépendants, Olivier Kamitatu pour son propre parti l’Alliance pour le Renouveau du Congo (ARC), Mbusa Nyamwisi pour leRCD/K-ML et José Endundo Bononge pour le PDC. Tous fustigeaient un déficit de leadership de la primature confiée pour les cinq ans de la première législature de la 3ème République au PALU en vertu d’un accord préélectoral au deuxième tour de la présidentielle entre l’AMP de Kabila et le PALU du patriarche Gizenga, arrivé 3ème au premier tour, et dont le report des 13% de voix suffit largement à Joseph Kabila, premier avec 44%, pour se maintenir au pouvoir.
Les frondeurs estimaient qu’il était temps de rebattre les cartes en cours de mandature (Gizenga venait de démissionner du fait du poids de l’âge) alors qu’entre-temps Bahati venait de perdre son poste de questeur à l’Assemblée nationale dans la vague de la chute du bureau de Vital Kamerhe.
Modeste Bahati  a été une figure de proue de la jeune société civile des années 90 sponsorisée par la coopération internationale. C’est dans le dernier cabinet Kengo Wa Dondo qu’il intégra pour la première fois le gouvernement en tant que ministre du Budget avant de broyer du noir sous Mzee Laurent Désiré Kabila qui le fit embastiller en compagnie de quelques caciques mobutistes accusés de détournement de deniers publics.
C’est à l’avènement de Joseph Kabila que Modeste Bahati a renoué avec la vie politique en redevenant une des pièces maîtresses de la société civile pro-gouvernementale lors du dialogue intercongolais de Sun City (Afrique du Sud). Il devient pendant la transition 1+4 Administrateur directeur général de la Société Nationale d’Assurance (SONAS). Fort de ses compétences et grâce au soutien de Joseph Kabila, il parvient à remettre à flot cette entreprise publique moribonde avec des ressources additionnelles provenant de la flotte aérienne et du charroi automobile de la mission des Nations-Unies au Congo (MONUC) en convaincant le gouvernement d’imposer un partenariat entre la SONAS et la MONUC qui jusque-là assurait ses engins en Afrique de l’Est. Un gentleman agreement rondement négocié avec l’Office des Douanes et Accises (OFIDA) faisant obligation à tous les importateurs de véhicules de les assurer à partir de la douane améliorera davantage les recettes de l’assureur national.
Après ces performances indéniables, l’alors ADG de la SONAS s’était présenté comme candidat indépendant dans son Kabare natal et y remporta facilement un siège de député national. Lors de la constitution du bureau de la chambre basse du parlement, les critères de poids politique et de géopolitique n’empêchèrent pas Bahati d’occuper la questure de l’Assemblée nationale en dépit du fait que le speaker Vital Kamerhe, alors secrétaire général du PPRD qui avait été adoubé par ce parti et lui, étaient tous deux de l’ethnie Shi du Sud-Kivu. Après la démission forcée du bureau Kamerhe ordonnée par Joseph Kabila, Bahati refusa de quitter son poste et affronta le candidat de l’AMP Dieudonné Bolengetenge (MSR) qui ne parvint à le battre que d’une très courte tête. C’est alors que Bahati signa avec Mbusa Nyamwisi, Kamitatu et Endundo une lettre au vitriol contre l’équipe Muzito nouvellement installée par JKK.
Bahati vs Kamerhe : la naissance de l’AFDC
Avec la dissidence créée par Vital Kamerhe, l’AMP perdit un poids lourd à l’Est du pays. Redoutable animal politique, Kamerhe lorgnait déjà le strapontin présidentiel tant sa popularité était grandissante et son bilan en tant que speaker de l’Assemblée nationale élogieux. Kabila combla le vide créé par son éviction en encourageant et en soutenant la création d’un parti politique par Bahati dont le procès en infidélité fut mis sous le boisseau.
De nouveau dans les bonnes grâces de la Majorité présidentielle (MP) et toléré dans les arbitrages de la centrale électorale où siégeait un certain Norbert Bashengezi Kantintima, Shi et grand démineur devant l’Éternel, le nouveau parti politique de Modeste Bahati se retrouva avec une trentaine de sièges à l’Assemblée nationale, loin devant des cadors comme le PALU de Gizenga ou le MLC de Bemba.
En termes de nombre d’élus, l’AFDC du leader sud-kivutien trouvait ainsi sa place dans la cour des grands. Pour le principal intéressé, ce succès inattendu n’était que le fruit de ses qualités de fin manager politique, un argument qui contribuait à enrager bon nombre de caciques du PPRD.
G7 ou G8 ?
Bis repetita, après les propos célèbres du non moins célèbre ex-gouverneur de l’ancien Katanga, Moïse Katumbi Chapwe sur le ‘‘troisième faux penalty’’ dirigés contre Kabila, 7 acteurs politiques majeurs écrivirent à ce dernier pour lui exiger de respecter la constitution et de ne pas dépasser les délais des élections générales prévues en 2016 dans l’espoir que le richissime Katumbi ramasse la timbale. En effet, le portrait-robot du candidat de la MP dressé par les pétitionnaires ressemblait comme deux gouttes d’eau à Moïse Katumbi qui multipliait alors des procès d’intention à Kabila. Parmi les signataires de cette lettre distribuée à plusieurs chancelleries, figurait au départ Modeste Bahati. Face à la fureur provoquée chez Kabila et ses lieutenants par cette initiative, Bahati fit faux bond aux autres signataires à l’instar d’Alphonse Ngoy Kasanji, gouverneur du Kasaï Oriental et Julien Paluku, gouverneur du Nord-Kivu. La lettre ne fut en fin de compte signée que par Dany Banza, José Endundo Bononge, Olivier Kamitatu, Christophe Lutundula Apala, Modeste Mutinga, Charles Mwando Nsimba et Pierre Lumbi Okongo alors conseiller spécial du président pour les questions de sécurité.
La MP décréta leur ‘‘auto-exclusion’’ de ses rangs et les obligea à démissionner des postes qu’ils occupaient au parlement et dans l’exécutif. C’est ainsi que naquit le G7, principale structure de soutien à la candidature de Moïse Katumbi à la présidence de la République. Les officines occidentales qui apportaient leur appui au groupe en faisant miroiter à ses membres une victoire écrasante de Katumbi à la présidentielle firent choux blanc. Bien que soutenu par de puissants lobbies à Washington, Londres, Paris et Bruxelles pour succéder à Joseph Kabila, l’ancien gouverneur du Katanga qui faisait campagne en Occident contre Kabila accusé de refuser de collaborer à la mise en œuvre d’une alternance au sommet de l’Etat, vit sa candidature recalée pour cause de nationalité douteuse. Ses amis qui avaient quitté Kabila pour se maintenir au pouvoir avec l’appui de la communauté internationale étaient inconsolables.
Après le baroud d’honneur de Genève où Katumbi soutenu par Alan Doss tenta vainement de voler la vedette au leader de l’opposition radicale Félix Tshisekedi, c’est ce dernier qui sortira vainqueur de l’élection présidentielle du 30 décembre 2018.
L’avenir dira si les katumbistes ont bien placé leurs espoirs en cédant aux sirènes de la bien-pensance occidentale ou si ce sont des acteurs politiques comme Bahati Lukwebo qui ont eu raison de ne pas les suivre sans s’assurer au préalable que le momentum était favorable.
Un vieux briscard du landerneau politique congolais s’exprimant sous le sceau de l’anonymat croit savoir que «Bahati est un habitué des couloirs diplomatiques où il rencontre régulièrement les décideurs internationaux qui estiment avoir le fin mot de la politique intérieure de la RDC. Il avait vu juste en comprenant que le momentum du divorce définitif d’avec Joseph Kabila ne devrait pas coïncider avec la période où ce dernier tenait encore les rênes du pouvoir suprême. Il fallait attendre qu’il perde une partie des leviers du pouvoir qu’il détenait pour s’en émanciper. L’élection présidentielle de 2018 a donné à la RDC un président autre que Kabila. C’est avec celui-là que Bahati a décidé de dealer aux dépens de Kabila qui n’aura été pour lui qu’un allié de circonstance. Modeste (Bahati) n’a jamais partagé l’idéologie souverainiste de Joseph Kabila. C’est un libéral pragmatique». Pour le sud-kivutien Justin Bitakwira, «Bahati qui a reçu suffisamment d’argent et de logistique du FCC n’a jamais battu campagne pour le candidat de Kabila Ramazani Shadary. C’est ça Bahati. Jamais là lorsqu’il faut se mouiller la chemise pour accéder au pouvoir. Il n’apparaît avec ses enchères qu’au moment du partage du gâteau».
Les enchères, précisément, Bahati sait comme nul autre comment les faire monter depuis qu’il engrange des succès électoraux avec son AFDC qui lui a décidément donné ce qui lui manquait naguère, à savoir le ‘‘poids politique’’.
Depuis le début de la success-story de l’AFDC, Bahati Lukwebo met un point d’honneur à faire respecter son poids politique qu’il jette volontiers dans la balance à chaque partage de postes. «Pendant les âpres négociations qui précèdent la nomination de tout nouveau gouvernement ou de mandataires publics, Bahati ne se prive jamais de mettre sur la balance son poids politique arithmétique même lorsqu’il était le mieux servi de tous», confie un proche de Joseph Kabila.
Lors d’une conférence organisée à l’Institut Supérieur de Commerce (ISC) après l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi, Vital Kamerhe, alors directeur de cabinet du nouveau président de la République couvrait Bahati d’éloges: «le professeur Bahati est un homme complexe. Il est à la fois un scientifique, un homme d’affaires et un fin politicien que je ne saurais égaler moi-même. Pendant les négociations politiques, il est difficile de le rouler dans la farine». Depuis sa cellule à Makala, Kamerhe qui ne croyait pas si bien dire doit aujourd’hui admirer la virtuosité quasi artistique de son frère sud-kivutien qui va enfin réaliser son rêve de devenir le dauphin constitutionnel du président de la République.
Tête de gondole de la nouvelle majorité mise en place par Tshisekedi en sa qualité d’informateur, Bahati a été d’un apport en industrie certain dans le succès de l’initiative de renversement de table prise par le président de la République.
Après la chute du bureau Mabunda à l’Assemblée nationale, la dynamique des victoires politiques n’a cessé de pencher à l’avantage de Fatshi si bien que l’élévation de Bahati comme informateur peut être considérée comme un privilège et une consolation après deux ans de traversée de désert. Sauf que c’est mal connaître l’homme qui sait à la perfection optimiser ses chances en misant grand même en périodes de vaches maigres. «Au lieu de faire rapidement son rapport au président de la République sur le constat d’une majorité Union sacrée que l’on savait effective avant même sa désignation, il a ainsi pris tout son temps pour montrer que les choses n’étaient pas aussi faciles qu’elles n’y paraissaient. En réalité, en produisant et en faisant signer les fiches d’adhésion à l’Union sacrée dans une sorte de liturgie politique au fleuve Congo Hôtel, Bahati tenait tout simplement à montrer que sans son apport, les choses ne seraient pas aussi simples pour le chef de l’État», grommèle une source au cabinet du président de la République. «Comme à son habitude, Modeste Bahati tente toujours de viser haut pour obtenir le minimum conforme à ses ambitions. En se mettant dans la posture d’un premier ministrable, il visait certainement déjà la présidence d’un corps constitué. Maintenant qu’il est désigné candidat de l’Union sacrée au perchoir du Sénat, il a finalement obtenu ce qu’il voulait. D’une manière ou d’une autre, il aura réussi à influer sur le pouvoir discrétionnaire du chef de l’État», conclut-il.
Cahin cahan, Bahati Lukwebo qui va sans aucun doute être élu par ses pairs à la présidence du bureau du Sénat aura gravi tous les échelons du pouvoir sans qu’on l’ait catalogué par rapport aux grands courants politiques ayant pignon sur rue au pays de Lumumba.
Il est clair que dans sa tête, il ne doit son triomphe à personne d’autre qu’à son étoile ainsi qu’à son aptitude à saisir les opportunités qui se présentent. A l’évidence, Bahati n’est ni lumumbiste, ni kabiliste, ni katumbiste, encore moins tshisekediste. Le voici, pourtant, bien placé pour devenir le dauphin constitutionnel du chef de l’Etat.
JBD

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