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BENI : GEC veut disculper les tueurs ADF

Je ne manque jamais une seule audience du procès contre les terroristes islamistes ADF. Pour deux raisons essentielles. D’abord, parce que je m’intéresse aux affaires du terrorisme depuis plus de dix années (ce qui m’a poussé à écrire un livre sur l’avènement du djihad en Rd Congo). Ensuite, ma présence aux audiences me permet de confronter les données que j’ai récoltées comme journaliste d’investigation, afin de rectifier s’il le faut ou d’enrichir mes propres observations à ce sujet. Enfin, la polémique doublée d’injures et d’attaques sur ma personne après la publication de l’ouvrage que j’y ai consacré tout cela, dans la curiosité du journaliste, me pousse à faire en sorte de vivre en live les audiences sur la nébuleuse islamiste ADF. Car, comme Aristote, tout commence avec la curiosité et l’étonnement.
La guerre reste un phénomène social encore bien plus complexe que le jeu d’échec, écrit Galula. Elle est une question de vie ou de mort pour les Etats et les nations. Sun Tzu abonde dans le même sens et estime pour sa part que « l’art de la guerre est vital pour l’Etat. C’est une question de vie ou de mort, la route vers la sécurité ou la ruine. C’est donc un sujet qui doit être étudié profondément ». Normal qu’il doit intéresser au premier point tout citoyen soucieux de l’existence de l’Etat dont il est un ressortissant.
Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est plus le contenu du dernier rapport du Groupe d’Etudes sur le Congo (GEC) au regard des révélations faites par elles peu avant le déroulement des audiences devant la justice militaire ; des audiences qui m’ont conduit à relire avec des lunettes neuves ledit rapport.
Constats malheureux
Les rédacteurs de GEC ont montré une très mauvaise connaissance de l’organisation d’une armée, singulièrement de l’armée congolaise et de son fonctionnement. Par paresse ou mauvaise foi, ils ont négligé la géographie des combats (et donc la planification et le déploiement).
Ils confondent à volonté une armée nationale et des groupes armés ou des Organisations non gouvernementales. Ceci pour accréditer la thèse selon laquelle la RD Congo n’a pas une armée mais des hommes en armes n’ayant aucune notion classique des tâches et des responsabilités de l’armée et qui fonctionnent comme des milices. Cela, bien que les Forces armées de la République démocratique du Congo compte en leur sein des hommes valables formés dans les meilleures académies et écoles militaires du monde.
GEC semble avoir recruté ses rédacteurs/enquêteurs dans une seule communauté ethnique sur les plus de 300 que compte la RDC, sans tenir compte des pesanteurs et de l’environnement et de la géopolitique de cette zone de conflits récurrents.
Lorsqu’on décortique le rapport de GEC, on note par exemple que pour ses rédacteurs, le colonel Muhima aurait rejoint les opérations Sukola I à la mort du général Bahuma (page 38). Faux : le colonel Muhima faisait partie des FARDC avant les opérations et exerçaient les fonctions de commandant secteur I. Tout comme le regretté colonel (élevé à titre posthume au grade de général de brigade) Mamadou Ndala qui n’a jamais été nommé commandant des opérations car il était à la tête d’un bataillon, une unité spéciale commando.
Parlant du général FARDC Muhindo Akili Mundos qui aurait, selon les fins limiers du GEC « conduit un véhicule dans la vallée de Mutara sur l’axe Mbau-Kamango où il a alimenté en armes, munitions et uniformes FARDC les éléments terroristes ADF » (page 43), GEC a tout faux. En effet, la fameuse vallée de Mutara ne se trouve pas sur l’axe Mbau-Kamango. Comme son nom l’indique. Elle se trouve en réalité en plein cœur du Parc national de Virunga et pour y accéder, il faut entre 7 à 8 jours de marche militaire. Aucun véhicule ne peut matériellement y accéder. De même, les rédacteurs du rapport de GEC ignorent totalement la mission confiée à une unité spéciale comme la Brigade de Défense Principale (31ème Bde) de même que les réalités de son déploiement. Au cours du procès de Beni, le général Mundos lui-même a indiqué lors de sa comparution comme renseignant qu’à cette brigade, il avait été assigné deux missions : « sécuriser notre frontière avec l’Ouganda grâce à un déploiement dans le Watalinga du 313ème bataillon et contrôler les anciens bastions des terroristes ADF récupérés, mission confiée au 311ème bataillon déployé à Medina donc à l’intérieur de la forêt et au 312ème bataillon à Kaynama ». Or, on n’a signalé aucun massacre de populations civiles dans tous ces lieux où la 31ème brigade a été déployée. « En tout état de cause, cette brigade n’a à aucun moment reçu la mission de se déployer dans une quelconque agglomération du Nord-Kivu (car) on ne peut pas combattre efficacement les terroristes islamistes ADF en restant dans des zones urbaines », a précisé l’officier général.
Par ailleurs, pour quelle raison un général de Brigade disposant sous son commandement de plusieurs milliers d’hommes armés et entraînés aurait eu besoin de procéder au recrutement d’inconnus sans peur d’être trahi si il avait réellement l’intention de commettre des actes criminels ?
Enfin, les rédacteurs de GEC ne font nulle part cas de nombreux otages rescapés, près de 600 libérés et récupérés par le général Muhindo Akili Mundos. A cet égard, l’impression qui se dégage est que GEC nie la réalité de la présence des terroristes djihadistes ADF au Nord-Kivu. Pire, ils leur font une véritable passe en or en jetant l’opprobre sur le procès mené de main de maître par la Cour militaire opérationnelle qui se tient à Beni et où sont jugés quelques uns de ces terroristes, lesquels eux-mêmes se reconnaissent tels et avouent avoir participé à des massacres.
GEC peut révèle ‘expressis verbis’ que parmi ses interlocuteurs privilégiés se trouvaient lesdits terroristes ADF. L’ONG offre une tribune à ces massacreurs de civils innocents lors de ses interviews. On peut légitimement s’interroger à ce sujet sur ce que cette organisation a fait des gens qui ont reconnu sans détours avoir massacré des non combattants, y compris des femmes et des enfants après les interviews. Les « enquêteurs » de GEC ne les ayant ni dénoncé, ni livré à la justice, force est de conclure qu’ils leur ont facilité le retour vers leurs maquis et bivouacs de la forêt. Ce qui n’est rien moins qu’une sorte de participation à un mouvement terroriste. On comprend aisément comment des images des égorgeurs se retrouvent entre les mains de certaines gens alors que les terroristes n’autorisent habituellement pas que les horreurs qu’ils infligent aux populations du Kivu soient filmées.
GEC feint d’oublier cette vérité fondamentale que l’on doit à Sun Tzu, à savoir que les armées peuvent s’affronter pendant des années, luttant pour une victoire qui peut se décider en une journée. La connaissance des intentions de l’ennemi ne peut être obtenue qu’à travers d’autres hommes. Et c’est grâce et avec le concours de quelques ADF capturés (tel que Bonge la Chuma) et des otages rescapés qui ont renseigné les forces loyalistes sur les positions des terroristes islamistes que les FARDC ont eu à découvrir les multiples coins et recoins de l’ennemi. Il est arrivé à l’armée congolaise d’utiliser les renseignements fournis par les ADF capturés en descendant avec eux au plus profond de la forêt pour vérification. C’est ce que recommande l’art élémentaire dans une guerre asymétrique comme celle-là.
Les colonels Muhumuza et David Lusenge
Né en Ouganda des parents congolais originaires des Uélé, Adrien Zambali alias Muhumuza, à la fois ADF et APC (branche armée du RCDK/ML de Mbusa Nyamuisi), s’était rendu à la MONUSCO/Butembo en août 2014, soit trois semaines avant le début des massacres. La MONUSCO l’a gardé près de deux mois avant de le remettre aux FARDC comme elle l’a fait avec Winny Bwanandeke Safari (officier des renseignements des ADF). Ce sont les informations que Zambali (alias Muhumuza) a fournies aux FARDC qui ont permis de descendre à Ndama chez le chef Muganda pour récupérer les armes jadis cachées par le colonel David Lusenge. Il y a lieu de rappeler que le Lusenge (un ancien de l’APC de Mbusa) était un renégat des FARDC qui avait déserté à partir de Dungu où il avait été affecté en remplacement du général Muhindo Akili Mundos pour traquer les hordes de la LRA (Lord Resistance Army, une autre rébellion ougandaise) pour se retrouver avec Muhumuza et Thomas Salongo dans le Parc National de Virunga ensemble avec quelques autres officiers ex-APC début 2013. Muhumuza s’y est retrouvé dans son milieu naturel avec les ex-APC dont Bwambale Kakolele, les chefs coutumiers de Mayangose et du secteur de Ruwenzori dans la planification de certains massacres. Le lien entre les ADF et l’ex-rébellion du RCD/K-ML étant resté intact. On note que c’est lorsque Adrien Zambali alias Muhumuza se rend à la Monusco, que les massacres contre les civils s’intensifient et que vont commencer les premières déclarations politiques sur la prétendue complicité des FARDC dans lesdits massacres, au moment où les forces loyalistes infligent des défaites cuisantes aux terroristes islamistes ADF. Cela a un nom en stratégie militaire : intoxication. C’est en effet à partir de cette période que la branche politique des ADF est signalée par les renseignements généraux congolais dans les grandes agglomérations du grand Nord-Kivu. Son objectif : créer la diversion au sein des FARDC et miner la confiance des populations congolaises dans les forces gouvernementales en présentant le commandement des opérations Sukola I comme « commandant des ADF » ( !).
En réalité, c’est la forte pression exercée sur les terroristes islamistes ADF par les troupes loyalistes dans la forêt du Ruwenzori qui a poussé les ADF à massacrer les populations civiles, et donc, à revenir vers les agglomérations habitées. Pour « punir » la population, car, disent-ils, sans elle, les FARDC n’auraient pas pu les découvrir. Une technique vieille comme toutes les guerres de guérilla…
Rapports d’experts de l’ONU et de GEC
Nombreux sont des anciens experts onusiens fin mandat qui sont devenus du jour au lendemain expert « indépendant » de la RD Congo au sein d’ONG et/ou groupes d’études budgétivores créés pour se trouver un job lucratif qui n’a rien à voir avec la passion du Congo et l’amour des Congolais. On ne peut pas expliquer autrement les réactions trop épidermiques de nombre d’experts des Nations-Unies à la seule évocation du nom d’Adrien Zambali, alias Muhumuza.
A partir du mois d’octobre 2017, un document interne à la MONUSCO a attaqué les services de renseignements de la Mission onusienne en RDC pour avoir fait foi aux déclarations de Zambali – Muhumuza qui a été présenté comme Congolais membre des FARDC et non comme un ancien de l’armée ougandaise ni ADF. GEC va jusqu’à écrire que le général Muhindo Akili Mundos l’aurait recruté dans sa 31ème brigade où le grade de lieutenant- colonel lui aurait été octroyé. Tout le passé de Zambali, alias Muhumuza est déconsidéré pour attribuer ses nombreux crimes aux FARDC. Pour accréditer la thèse du « général FARDC Muhindo Akili Mundos massacreur de la population », des ONG congolaises de pacotille ont été montées et certains ténors de la société civile du grand Nord-Kivu y ont activement contribué moyennant rétribution. On a assisté même à des campagnes de xénophobie à Beni et Butembo contre les personnes ayant une morphologie rwandophone. Et lorsque les manipulateurs qui tordent la vérité ont senti que la Cour militaire opérationnelle de Beni avançait inexorablement vers la vérité, GEC a pondu son deuxième rapport. Au niveau de la MONUSCO, on est alors revenu sur le fameux Adrien Muhumuza… Qui donc paie GEC pour discréditer ainsi l’armée congolaise aussi bien auprès de l’opinion nationale qu’internationale ?
GEC n’a pas jugé opportun d’appliquer les normes requises pour toute investigation sérieuse, notamment dans l’utilisation des sources. Il n’a pas voulu confronter les sources bien que cela soit toujours recommandé. Tous ceux des Congolais que GEC utilise comme rédacteurs ont manqué de courage pour défendre leur travail. Ils ont préféré fuir, discréditant davantage le travail de GEC.
En conclusion
Machiavel a donné quelques maximes générales pour les militaires notamment « tout ce qui sert votre ennemi vous nuit ; tout ce qui lui nuit vous sert. » Les rédacteurs de GEC ont eu mission de ternir l’image de l’armée rd congolaise. De ce fait, et au regard de la mauvaise foi de GEC, l’on peut sans risque de se tromper dire tout haut que cette organisation aura été, volontairement ou involontairement, un outil d‘appui pour les communicateurs au service des djihadistes ADF dans sa campagne d’intoxication et de désinformation mais surtout dans son objectif de brouiller l’identité de l’ennemi en l’assimilant aux FARDC.
Le rapport GEC est un fatras d’allégations mensongères basé sur des rumeurs et des affabulations. L’armée loyaliste de la République Démocratique du Congo n’a aucun intérêt à tuer ses propres troupes et moins encore la population civile qu’elle est appelée à sécuriser et protéger.
Ce qui n’est pas le cas des terroristes ADF. Eux ont, de toute évidence, tué la population civile par vengeance suite à la pression militaire exercée contre eux sur le front et qui rendait de plus en plus aléatoire toute possibilité de ravitaillement à leur avantage.
GEC qui tient un congrès d’évaluation à Rubavu (Rwanda) depuis mercredi 6 décembre 2017 devrait honnêtement présenter ses excuses aux FARDC et au peuple congolais car persévérer dans de telles turpitudes serait plus que diabolique.

Nicaise KIBEL’BEL OKA
Journaliste d’investigation et écrivain
Directeur du journal Les Coulisses et du Centre d’Etudes et de Recherches géopolitiques de l’est du Congo (C.E.R.G.E.C.)
BENI/NORD-KIVU (RD Congo)
Titre original : Groupe d’Etudes sur le Congo (GEC) : amateurisme ou mauvaise foi ?

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