UN SOMMET SUR LES INTERETS FRANÇAIS AU KENYA : Tshisekedi – Macron

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Fatshi, en compagnie de Macron et de Uhuru Kenyatta

Les intérêts de la France commandent une ouverture à l’opposition fayuliste et katumbiste et une rébellion anti-kabila. Qui a dit que la Françafrique était révolue ?
Le nouveau président de la RD Congo, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, s’est rendu à Nairobi (Kenya) pour la seconde fois consécutive depuis sa prestation de serment, mercredi 13 mars 2019. Cette fois-ci, le chef de l’Etat devait participer à une assemblée générale de l’ONU sur le climat et l’environnement. Plus exactement à sa 4ème session organisée par le Programme des Nations-Unies pour l’Environnement (UNEP) afin de traiter des problèmes bien connus de changements climatiques qui affectent indistinctement la planète et de ses conséquences. Félix-Antoine Tshisekedi, dont le pays regorge, dans ce domaine aussi, d’énormes potentialités et compte parmi les deux principaux poumons de la planète grâce à son potentiel forestier, avait son mot à dire sur la question aux experts réunis pour la circonstance. Ainsi sans doute qu’à ses pairs, occidentaux et africains.
En fait d’homologues occidentaux attendus dans la capitale kényane, c’est particulièrement avec le Français Emmanuel Macron que le président rd congolais s’est entretenu mercredi dernier en tête-à-tête. Non pas sur les questions relatives au réchauffement climatique, reléguées à l’arrière- plan à l’occasion, mais sur les relations bilatérales qui apparaissent ainsi comme prioritaires, que le soleil darde de ses rayons destructeurs ci et là, ou pas. Ces entretiens franco-rd congolaises se sont tenus dans la soirée, à la faveur d’un dîner auquel prenait également part l’hôte de ce sommet co-organisé par la France, le président Uhuru Kenyatta.
Injonctions d’indépendance

Le sommet sur les changements climatiques de Nairobi

Emmanuel Macron et Uhuru Kenyatta auraient, selon nos confrères de l’hexagone, carrément, demandé à leur homologue de la RDC, de prendre son indépendance vis-à-vis de l’ancien président Joseph Kabila. Et conseillé la constitution d’une équipe gouvernementale « … d’ouverture, donnant de la place à l’opposition et aux camps de Martin Fayulu et Moïse Katumbi notamment ». Mais ce n’est pas tout. Le sommet franco-kényan sur le climat a été l’occasion de ramener à la surface le climat de suspicion qui avait entouré l’élection présidentielle rd congolaise de fin décembre 2018. D’où la très curieuse exigence de Macron d’une sorte de « gage de bonne volonté démocratique » au numéro 1 congolais, à faire valoir vis-à-vis de… l’Union Européenne (et non pas des électeurs Congolais !). Il est vrai qu’en l’espèce, les conditions de réouverture de la Maison Schengen (déjà effective) et de la redéfinition du mandat de la mission onusienne ont pu donner beaucoup à espérer aux partisans de la (re)mise sous tutelle occidentale de ce véritable scandale géologique qu’est la RDC, le péché mortel de Joseph Kabila ayant été d’avoir tenté d’y mettre un terme notamment avec son code minier et ses projets « souverainistes ».
Contre le compromis congolais
Que le gouvernement de la RD Congo ait, sur décision de Kabila, organisé des élections par ses propres moyens ; que la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) ait proclamé Félix Tshisekedi vainqueur de la présidentielle 2018 alors que les « maîtres du monde » avaient décidé que ce devait être Martin Fayulu ; et que la cour constitutionnelle ait confirmé ces résultats de la CENI et solennellement proclamé l’élection du nouveau président de la RD Congo ; rien n’y fait pour la France de Macron. Mi-janvier dernier, Yves le Drian, son ministre des Affaires étrangères, s’était laissé aller, de manière très peu diplomatique, à contester la victoire du candidat de la coalition CACH (Cap pour le Changement) au motif farfelu qu’elle ne correspondait pas aux résultats avancés par un groupe d’évêques catholiques sans titre ni droit dans le processus électoral congolais. Recadré par l’Union africaine et les Nations-Unies, le ministre français s’est livré par la suite à un piteux rétropédalage non sans continuer à égratigner la souveraineté du pays de Lumumba en déclarant ‘in petto’ que la présidentielle rd congolaise s’était « … achevée finalement par une espèce de compromis à l’africaine », manifestement inacceptable outre Méditerranée. Ainsi va la Françafrique, ce néocolonialisme décidément indécrottable, qui, depuis le tristement célèbre Jacques Foccart jusqu’à Emmanuel Macron, veut que les anciennes puissances coloniales continuent de décider à leur guise du devenir des Etats du continent noir, ces anciennes colonies, au cœur des ténèbres de Konrad, qu’ils prétendent avoir rendues à la « civilisation ».
Du mépris pour le sang des congolais

Mais en Afrique en général, et en RD Congo en particulier, beaucoup d’eau, et de sang, ont coulé sous les ponts ces dernières décennies, qui ont ouvert les yeux à plus d’un. Nombreux sont les membres des élites qui s’y offusquent de voir un chef d’Etat étranger, fût-il celui de la France, se permettre ainsi de faire une véritable injonction comminatoire à un homologue du continent noir sur ce qu’il doit entreprendre pour bénéficier de la grâce des maîtres d’hier soixante ans après l’indépendance. « C’est du mépris, rien de plus », fulmine ce diplomate africain interrogé par Le Maximum jeudi 14 mars 2019. Qui relève que « la France fustige ce qu’elle considère comme ‘un compromis à l’africaine’ fondé sur la constitution adoptée par le peuple congolais pour lui substituer un autre ‘compromis à l’africaine’ plus proche d’un putsch favorable à ses intérêts propres ».
En prêtant le serment présidentiel le 24 janvier 2019 au Palais de la Nation à Kinshasa, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo et Joseph Kabila Kabange concrétisaient le premier transfert de pouvoir « civilisé » au sommet de l’Etat en RD Congo. Un compromis, peut-être, mais qui présentait l’avantage de s’adosser à la constitution et de permettre à cet immense pays post-conflit de conjurer les démons des incessantes conflagrations armées fratricides de tous genres qui ont endeuillé ses populations depuis l’indépendance en 1960. De même qu’il lui permet de poursuivre sur la lancée d’une stabilisation économique seule à même de le replacer sur l’orbite du développement et de l’émergence. C’est ce dont rêvent tous les rd congolais, indistinctement. Et qu’il faut comparer au compromis que la France, dont le chef d’Etat prend un malin plaisir à opposer Félix Tshisekedi à Joseph Kabila, dans le dessein évident d’entretenir de potentielles nouvelles saillies de violences dans un pays déjà miné par des guerres et des rébellions pour cause de non inclusivité dans la gestion du pays depuis plus de 20 ans, sans que personne ne vole résolument à son secours.
La pantalonnade de Kenyatta
Si ce cynisme de la France et de l’Union Européenne froisse les observateurs congolais et africains, le rôle attribué au président kényan Uhuru Kenyatta dans cette pantalonnade pour le moins suicidaire en étonne plus d’un. D’autant plus qu’on avait vu lors de la prestation de serment du nouveau chef de l’Etat de la RD Congo en janvier dernier, le président Kenyatta, seul chef d’Etat à avoir honoré son nouvel homologue de sa présence, flanqué de son rival et opposant, Raila Odinga avec lequel il s’était réconcilié avec tambours et trompettes après une sanguinaire crise post-électorale. On rappelle en effet qu’au nom de la paix dans leur pays, les deux frères ennemis des présidentielles kényanes avaient conclu leur ‘compromis à l’africaine’ après que de multiples affrontements post-électoraux qui conduisirent même le président Kenyatta et son vice-président William Ruto devant les juges de la Cour Pénale Internationale de La Haye.
Mercredi dernier à Nairobi, le nouveau chef de l’Etat de la RD Congo a choisi de botter en touche, en s’abstenant de répondre à ces sollicitations pour le moins saugrenues. Probablement parce que comme nombre de ses compatriotes, il est loin d’être dupe de ces manœuvres stratégiques des anciennes puissances coloniales qui consistent à « opposer les bons nègres entre eux pour mieux tirer les marrons du feu ». Une pratique qui date des années de la décolonisation « A l’aube de l’accession de la RD Congo à l’indépendance en 1960, les pionniers de l’indépendance nationale, Joseph Kasavubu et Patrice-Emery Lumumba avaient été montés l’un contre l’autre. Aujourd’hui, on ne voit pas très bien ce que l’un et l’autre, ni même leur pays qu’ils croyaient servir avec loyauté ont pu gagner dans cet antagonisme », explique à nos rédactions un cadre du Front Commun pour le Congo, qui se félicite du silence prudent réservé par Fatshi à son homologue français à Nairobi. « Son propre père, Etienne Tshisekedi avait été constamment opposé durant des années au Maréchal Mobutu puis à Mzee Laurent Désiré Kabila sans qu’aucun d’entre eux n’en tire un quelconque profit », poursuit-il, se réjouissant du fait que le président de la République ait fait preuve de suffisamment de maturité pour éviter aussi subtilement le piège qui lui a été ainsi tendu à l’occasion de ce sommet consacré aux problèmes climatiques, en principe.
J.N.

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