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TROIS RIPOSTES APRES AU GRAND NORD : Ebola, syndromes d’auto-flagellation chez les Nande

Déclarée au mois d’août 2018 au Nord-Kivu, dans la région de Beni-Butembo, la 10ème épidémie d’Ebola en RD Congo a dépassé le cap de 565 décès et de 900 personnes atteintes depuis mardi 6 mars 2019, même si par ailleurs on note quelques 304 cas de guérison. L’écart avec la précédente vague d’Ebola dans la province de l’Equateur est impressionnant. Le 24 juillet 2018, quelques semaines seulement avant l’apparition du virus à fièvre hémorragique à Beni, on annonçait la fin de la 9ème du genre en RD Congo, qui n’avait duré que 11 semaines et provoqué 33 décès contre 21 guérisons.
Dans les régions Nande de Beni-Butembo-Lubero, et dans une moindre mesure dans la province voisine de l’Ituri, on doit la persistance de l’épidémie à la résistance de certaines couches des populations locales cyniquement manipulées par des leaders d’opinions locaux sans foi ni lois autre qu’une espèce d’ethnocentrisme victimaire. Pour infléchir la courbe des statistiques macabres, une nouvelle campagne de riposte à l’épidémie a été lancée mardi 6 mars, qui s’étalera jusqu’au mois de juillet 2019. Sa particularité réside dans l’accent mis sur la communication avec les communautés locales, parce qu’elles s’opposent à la riposte, y compris en boutant le feu aux centres de soins contre l’épidémie.
Rumeurs et désinformations

Une délégation parlementaire à la rescousse des équipes de riposte

C’est ce qui est nettement apparu au cours d’un point de presse sur l’évolution de l’épidémie animé à Kinshasa par le ministre de la santé publique, le Dr Oly Ilunga. Autant, du reste, que dans les rapports quotidiens rendus publics par les équipes de riposte déployées dans la région, qui font état de l’impérieuse nécessité de poursuivre le dialogue communautaire avec les communautés dans la ville de Butembo et les zones avoisinantes (chefs de quartiers, leaders communautaires) dans l’espoir de vaincre les réticences des populations à collaborer avec les équipes chargées de la riposte. Parce que « les plus grands obstacles au cours de cette riposte contre Ebola, ce sont les rumeurs et la désinformation », qui ont fait des zones de santé de Butembo et de Katwa des foyers de la résistance de l’épidémie quasiment vaincue dans 17 autres des 19 zones de santé de la région affectées.
On doit les rumeurs et la désinformation sur la fièvre hémorragique à virus Ebola qui sévit dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri aux leaders d’opinions Nande. Ils ont véhiculé l’idée selon l’apparition de l’épidémie dans la région était le fait du pouvoir central qui mettrait en œuvre rien moins qu’un plan d’extermination du peuple Nande, à l’instar des tueries des populations civiles qui sévissent dans la région depuis plusieurs années. Tout le monde s’y est mis à qui mieux mieux, des personnalités les plus crédibles au semi-lettré formé sur le tas .
Leaders d’opinion à prétentions scientifiques
Quelques jours après la déclaration officielle de l’épidémie dans la région de Beni, c’est Boniface Musavuli, un intellectuel Nande connu pour distiller sa science dans les réseaux sociaux, et pour sa haine contre pouvoir en place à Kinshasa qui a sonné la charge. « Selon le Dr Cyril E. Broderick, Ebola a été fabriqué dans des laboratoires américains », publie-t-il sur son mur Facebook. Avant de se raviser et d’expliquer du haut de sa chaire cathodique que « le problème de Beni, ce n’est pas vraiment Ebola, mais les mensonges d’un pouvoir totalement discrédité. On a tellement menti à la population de Beni qu’elle considère désormais que toute parole des autorités est synonyme de ‘mensonge’. Si les autorités disent qu’il y a Ebola, la population considère qu’il n’y a pas Ebola. Si les autorités préconisent la vaccination, la population considère que cette vaccination est un nouveau procédé de massacres … ». Mais le venin était injecté dans le tissu social. Et Musavuli ne se préoccupait guère de l’en extraire, se contentant de l’expliquer, comme pour l’excuser tout en l’entretenant. A Beni où le virus fait ces premières victimes en ces premiers mois de son apparition, le vaccin proposé par les équipes de riposte est présenté aux populations comme « un poison pour exterminer le peuple Nande et accaparer ses terres », rapportent des sources.
Butembo, ville située à une cinquantaine de Km de Beni, ne tarde pas à être atteint aussi bien par l’épidémie que les rumeurs qui en font le lit. Le 29 août 2018, Crispin Mbindule Mitono, un député élu sur les listes de l’UNC de Vital Kamerhe qui a rejoint récemment la coalition Lamuka de Martin Fayulu rassembla ses partisans à Furu, un quartier périphérique qui lui tient lieu de QG. S’exprimant en swahili pour que nul n’en ignore, cet élu ne se fait guère prier pour livrer son point de vue sur la fièvre hémorragique à virus Ebola qui fasait déjà des victimes à Beni. « Si vous voulez mon avis, je ne sais pas comment cette épidémie a commencé. Je pense que cette maladie est une autre force meurtrière qui a été envoyée à nouveau. Et c’est pourquoi je défie le ministre de me prouver le contraire. Montrez-moi, où est-ce que ça s’est passé ? L’épidémie vient vraiment d’où ? Scientifiquement, je ne crois pas qu’il soit possible d’avoir d’abord les meurtres des gens à Beni, et maintenant ceci sans qu’ils ne soient apparentés. Etudiez le déroulement des événements par vous-mêmes. Je ne crois pas qu’ils puissent être sans rapport », enseigne-t-il à une foute toute ouïe devant son élu fraîchement débarqué de Kinshasa, ce siège des institutions nationales où tout se tramerait.
Effets ravageurs et durables à Butembo
Les équipes de riposte manifestent contre les agressions à Butembo

Les effets de cette intoxication sont immédiats, durables et … ravageurs. Puisque le foyer de l’épidémie qui s’est déplacé de Beni s’incruste à Butembo et ses environs. Ici, les populations ne contentent pas de résister au vaccin et de se défiler devant les équipes de riposte : elles attaquent des convois funéraires et ravissent les corps des victimes d’Ebola pour les enterrer elles-mêmes. Voire pire.
Les 24 février dernier, un centre de traitement d’Ebola dirigé par MSF a fait l’objet d’une attaque en règle d’individus assimilés aux combattants mai-mai, ces forces dites d’auto-défense qui pullulent dans la région de Beni-Butembo. Un garde-malade qui tentait de se sauver a été tué par les assaillants. 72 heures après, le 27 février, c’est un centre de traitement MSF de Butembo qui a subi une attaque d’hommes armés qui ont incendié les bâtiments et des véhicules de l’équipe de riposte. Au moment de l’attaque, 57 patients étaient hospitalisés dans ce centre, dont 15 étaient des cas confirmés d’Ebola.
Au cours d’un point de presse, mardi dernier à Kinshasa, le ministre de la Santé s’en est ému : « Deux Centres de Traitement d’Ebola ont été la cible d’attaques préparées et coordonnées. La violence des attaques contre la riposte, que nous ne cessons de dénoncer depuis le début de la riposte, augmente dangereusement en intensité. Lors des dernières en date, des structures médicales ont été attaquées à l’arme automatique et incendiées. Nous déplorons ainsi le décès d’un garde-malade et nous présentons toutes nos condoléances à la famille de la victime », a déploré Oly Ilunga. « Une attaque délibérée dirigée contre le personnel sanitaire constitue un crime très grave. Une fois de plus, nous condamnons avec la dernière énergie de telles actions qui sont injustifiables. Rien ne peut justifier ni expliquer qu’on s’en prenne à des malades dans un hôpital ni à ceux qui les soignent », a-t-il ajouté.
Tout le monde veut profiter … de l’épidémie
Une victime prise en charge par les équipes de riposte

Dans la région de Beni-Butembo, tout le monde veut tirer profit de l’épidémie, en fait. Si le nombre toujours croissant des victimes de la fièvre hémorragique met de plus en plus à mal la thèse du poison exterminateur des Nande, la rumeur et l’intoxication se chargent de multiplier des griefs contre les équipes de riposte, notamment. Elles seraient composées en majorité de personnel importé … de Kinshasa, au détriment des fils du terroir Nande. Dans cette région très régionaliste du pays où la caractéristique principale des populations consiste en l’habileté à tirer profits, bénéfices et gains, la présence de personnes présentées à l’opinion comme des étrangers parmi les équipes de riposte ne facilite pas la tâche. Les demandes relatives à l’implication d’agents de santé locaux dans la riposte se multiplient et confirment ces appréhensions, même si elles sont, elles aussi, loin d’être vérifiables dans les faits. Parce que « après analyses des effectifs, sur les 3.676 personnes recrutées, 3.575 sont Nande. Seulement 57 experts sont venus de Kinshasa pour former et appuyer les acteurs locaux », assure le ministère sur son compte twitter, statistiques à l’appui.
Autoflagellation et victimisation meublent donc la trame du drame d’Ebola chez les Nande de Beni-Butembo-Lubero, même si les autorités sanitaires nationales refusent de baisser les bras devant un nombrilisme ethnique aussi suicidaire. Pour Oly Ilunga, un sursaut patriotique réglerait l’affaire et mettrait fin à cette épidémie de fièvre hémorragique à virus Ebola en passe d’être maîtrisée. « Si on a des problèmes à Butembo et à Katwa, cela veut dire qu’il y a des problèmes de comportement, des problèmes spécifiques à certains groupes inciviques dans cette région-là », plutôt que des problèmes dus à la qualité de la riposte. « Le fait que les grandes villes ont été épargnées par cette maladie. La non-propagation de l’épidémie vers les pays voisins est également un résultat à mettre à l’actif de l’efficacité des équipes », estime le ministre de la Santé. Parce que « les vrais experts savent que, sans la riposte, on ne parlerait pas de 900 cas, on parlerait de plus de 20 000 cas et de dizaines de milliers de morts. C’est ça la réussite de la riposte, d’éviter sa propagation à toutes les grandes villes », selon lui.
J.N.

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