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PROGRAMME D’URGENCE FATSHI : Sauts de mouton, sauts de mentalités

Les problèmes liés à l’état d’esprit des usagers des voies publiques compromettront le succès de ces constructions coûteuses.
Sauts-de mouton. Le mot est à la mode à Kinshasa, depuis que le président de la République, Félix Tshisekedi, l’avait lancé fin mars 2019 à l’occasion de la présentation de son programme d’urgence, Place de l’Echangeur à Kinshasa. La preuve, si besoin en était, que le problème des embouteillages dans la capitale était pris au sérieux au sommet de l’Etat. Pour fluidifier la circulation automobile et de personnes dans une mégapole de près de 12 millions d’habitants, les sauts-de-mouton avaient déjà été présentés comme la trouvaille du siècle et le sésame qui règle le fléau routier local.
A Kinshasa, embouteillages et bouchons routiers sont plus que des ralentissements de la circulation, ce sont de véritables obstructions des flux roulants qui durent parfois des heures. Et font péter les nerfs, à l’instar de cet agent de police chargé de la protection d’une autorité locale qui avait déversé sa bile et son chargeur sur un chauffeur de taxi-bus récalcitrant, le 20 mars 2019 dans un embouteillage à Ma Campagne (Arrêt Sakombi).
Plaisant exercice de gymnastique
Sauts-de-mouton! Que n’y a-t-on pas pensé plus tôt, se disent nombre de kinois, non sans se remémorer l’exercice plaisant de gymnastique scolaire consistant à sauter un cheval d’arçon. Une petite concentration et un petit élan suffisaient amplement pour vaincre l’obstacle, mais ça c’était scolaire. Dans la réalité des flux circulatoires kinois, les choses sont plus complexes. Le 19 avril 2019, l’Office des Routes (OR) et l’Office des Voiries et Drainages (OVD) avaient fait signer des contrats d’exécution des travaux d’érection des sauts-de-mouton à des entreprises chinoises. Selon que les ouvrages étaient situés sur des voies de circulation d’intérêt national (OR) ou d’intérêt local et urbain (OVD). Selon les textes légaux encore en vigueur, en effet, l’agglomération urbaine kinoise se limite à la rivière Ndjili sur la route de l’aéroport international de Kinshasa et à la Cité verte sur la route qui mène vers le Kongo-Central. La gestion des sauts-de-mouton à ériger au-delà de ce périmètre relève donc de l’OR, celle des mêmes ouvrages à l’intérieur du périmètre urbain relevant des prérogatives de l’OVD. Les entreprises contractuelles avaient 10 jours pour entamer ces travaux d’urgence, mais ce n’est que le 16 mai 2019, plus de deux semaines après, qu’elles se sont mises à l’ouvrage. Non sans aggraver en les perturbant encore plus, les problèmes de circulation déjà laborieux, mais il faut bien prendre son mal en patience, puisque le bout du tunnel n’est plus loin, dit-on. La durée des travaux est de 3 à 4 mois, avait annoncé Benjamin Wenga, le patron de l’OVD, le 19 avril.
Sauts-de mouton OVD, sauts-de-mouton OR

Le saut-de-mouton du Pont Matete

8 sauts-de-mouton sont donc en érection sous la direction de l’OVD: au croisement des Boulevards Lumumba et Sendwe à la hauteur de l’Avenue de l’Université ; au croisement du Boulevard Triomphal et de l’Avenue Kasavubu (Pont Kabu); au croisement des Avenues de la Libération (ex-24 novembre) et Sergent Moke (Assanef); au croisement du Boulevard du 30 juin et de l’Avenue de la Libéra- tion (Rond-point Mandela) ; à la Place Socimat sur le boulevard du 30 juin ; au Rond-point Kintambo Magasin, à la Place Pompage dans la commune de Ngaliema ; à la Place Lalou à Delvaux et à la Place UPN dans la même commune de Ngaliema.
La construction de chacun de ces sauts-de-mouton coûte en moyenne 2.500.000 USD, et le coût global se chiffre à quelque 22.500.000 USD. Et c’est énorme, si l’on table sur le fait qu’un km de route asphaltée vaut 1 million USD, on peut estimer que les sauts-de-mouton kinois équivalent à 22,5 km de routes asphaltées. C’est à peu près la distance qui sépare la Place de la Poste sur le boulevard du 30 juin à la Gombe à l’aéroport international de Ndjili. Bouchons routiers et embouteillages kinois équivalent plus de 20 km de route ? Pourquoi ne pas construire des voies de circulation supplémentaires dans la ville, s’interrogent des experts qui se sont confiés au Maximum. D’autant plus que la construction de sauts-de-mouton en pleine agglomération ne va pas sans poser de sérieuses difficultés.
Délais pressants
Sauts-de-mouton en Europe

Les travaux de construction des sauts-de-mouton n’ont démarré que sur quelques-uns des sites sélectionnés, lundi et jeudi derniers : sur le boulevard Lumumba à la hauteur de l’entrée du quartier Debonhomme à Matete ; au croisement du boulevard du 30 juin et de l’avenue de la Libération à la Gombe ; et à la Place Pompage à Ngaliema. L’aménagement des plateformes de matérialisation des ouvrages y a été entamé par l’OR, les chinois de CREC 8 et de CGCD. Ils ont entraîné la réduction des espaces de circulation automobile, ralentissant sérieusement le flux habituel déjà compliqué à certaines heures de la journée. Impossible de se rendre à l’aéroport sans subir les vendeurs à la criée qui s’en donnent à cœur joie en circulant entre les véhicules à l’entrée De Bonhomme, par exemple. Le même jeudi, un internaute croit bien faire en annonçant des embouteillages monstres sur l’avenue du 24 novembre à la Gombe où les travaux de construction du saut-de-mouton sont en cours. Mais il n’était sans doute pas le seul à en avoir prévenu ses semblables, puisque toutes les voies de dégagement alentours se sont retrouvées envahies et encombrées de véhicule tentant de contourner l’obstacle en cette heure de pointe. Ce fut l’enfer.
Une voie de communication sur une autre
En fait, un saut-de-mouton n’est que le passage d’une voie de communication par-dessus une autre voie de communication. L’ouvrage est également dénommé « bifurcation à l’anglaise », et consiste généralement en un pont, une tranchée ou un court tunnel permettant à une voie ferrée d’en croiser une autre en passant par-dessus ou par-dessous, selon certains dictionnaires. Pour les techniciens, le saut-de-mouton peut être utilisé dans une bifurcation, pour une ligne à deux voies ou plus, et à fort trafic. Il s’agit de résoudre les problèmes posés à travers une installation semblable à celles des autoroutes ou voies rapides (Wikipedia).
Il reste que dans la plupart des cas, les sauts-de-mouton sont érigés pour régler les problèmes posés par l’approche des voies ferroviaires, comme à la Place du Pont Matete à Kinshasa, où un saut-de-mouton existe qui permet aux automobilistes et aux trains en provenance du quartier Limete-Kingabwa de rallier les quartiers riverains de Matete ou de rejoindre le boulevard Lumumba plusieurs mètres plus loin, au quartier Debonhomme. Les sauts-de-mouton sont donc généralement érigés à la lisière des agglomérations : « le saut-de-mouton du Pont Matete a été construit à l’époque où les lieux constituaient une limite naturelle séparant l’agglomération kinoise de sa partie non urbaine. Une immense broussaille existait à l’emplacement actuel», explique un architecte-urbaniste de l’ESAU. Qui estime que les sauts-de-mouton Fatshi ne sont donc pas érigés aux endroits requis. Mais il y a pire.
Solution technique vs solution transversale
Les ouvrages conçus pour régler les problèmes des embouteillages et bouchons routiers dans la capitale rd congolaise sont une réponse technique qui ne tient pas compte de tous les paramètres du phénomène considéré. Notamment, l’état d’esprit et la mentalité des usagers des voies publiques, considéré par les experts comme la base de la plupart des problèmes d’embouteillages. Ils sont dûs dans la plupart des cas au non-respect du code de la route et des normes de circulation, et pas exclusivement à l’exiguïté ou à l’absence des voies de circulation.
Ainsi, au croisement du boulevard du 30 juin et de l’avenue de la Libération à la Gombe existent des feux de signalisation et des marquages superbement ignorés par les chauffeurs. A la sortie de l’Avenue de la Libération, nombre de conducteurs préfèrent le raccourci arbitraire qui évite de contourner le feu de signalisation avant de s’engager dans la direction inverse, vers la cité, provoquant ainsi d’énormes embouteillages en cet endroit où tout stationnement est interdit, en principe. Il en est ainsi de la plupart des sites choisis pour ériger des sauts-de-mouton, où les embouteillages déplorés sont davantage le fait de l’indiscipline des usagers que du réseau.
La mentalité des usagers
Selon certains experts, les solutions mises en œuvre pour résorber les embouteillages à Kinshasa n’ont pas tenu compte de l’essentiel, c’est-à-dire, de la mentalité des bénéficiaires des ouvrages en construction. Elles pourraient donc s’avérer contre-productives. Les sauts-de-mouton Fatshi ont sauté la mentalité kinoise : l’état d’esprit de ces conducteurs qui, faisant fi de la prudence la plus élémentaire, empruntent un sens interdit «pour faire plus court»; ces taxi-motos qui transportent femmes et enfants et roulent à tombeau ouvert vers les lieux cultuels les dimanches ; ou encore ces chauffeurs des minibus Mercedes 207 qui empiètent allègrement sur les voies piétonnes de boulevards kinois à 8 bandes, « question de faire plus vite que la concurrence », généralement âpre entre les conducteurs de ces véhicules dénommés ‘‘esprit de mort’’.
On ne peut non plus exclure de la mentalité locale ces agents de police chargés de la réglementation de la circulation routière et de l’observance du code de la route. C’est un secret de polichinelle : nombre d’éléments de la policière routière marchandent et négocient les infractions et les contraventions au code plus qu’ils ne le font respecter. Il suffit de payer pour s’éviter des désagréments. Inutilement nombreux aux principaux carrefours de circulation à Kinshasa, c’est sous leurs yeux, et, pour ainsi dire, avec leur bénédiction que feux de signalisation routière et lignes de marquage sont ignorés.
Plus que les sauts-de-mouton, ce sont les hommes, ces usagers des routes kinoises qu’il faudrait préalablement rééduquer, avant de s’engager à dépenser l’équivalent d’une vingtaine de de km de routes asphaltées.
J.N

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