PROVINCES

SANKURU / SEDITION ET SEVICES AU GOUVERNORAT : Mukumadi pète les plombs

Après Tshivis Tshivuadi, président de l’ONG Journaliste en Danger (JED) et Me Benoît Dandja de la Société Civile du Sankuru, c’est au tour de Benoît Olamba, président de l’Assemblée provinciale du Sankuru d’exprimer de vives inquiétudes sur la grave situation qui prévaut actuellement dans la province de Sankuru où le nouveau gouverneur de province a ordonné, le jeudi 20 août, la fermeture brusque de la station locale de la Radiotélévision Nationale Congolaise (RTNC) ainsi que la suspension des émissions de la station privée Radio-Télé Losanganya et l’arrestation de deux journalistes de ce média ainsi que de multiples voies de fait contre des personnes accusées de «ne pas reconnaître son autorité» (sic !).
Recrue de la dernière heure d’un parti de la plateforme CACH du président Félix Tshisekedi, le gouverneur déchu du Sankuru Joseph Stéphane Mukumadi vient de défrayer la chronique avec des violations massives des Droits de l’homme par ses velléités revanchardes irrépressibles dues à son immaturité autant qu’à son attachement fétichiste au juteux strapontin de gouverneur de province.
En effet, la veille de sa dernière descente dans «sa» province, ayant obligé à coup de menaces, intimidations et extorsions les agents publics de l’Etat, élèves, étudiants et vendeurs des marchés de Lodja «mobilisés» par quelques gros bras d’une milice dénommée «les amis de Mukumadi» recrutés en échange de 5.000 FC à participer à son accueil jeudi dernier en qualité de gouverneur du Sankuru depuis l’aéroport national de Lodja, Mukumadi a tenu à imposer à ses critiques au sein de l’Assemblée provinciale qui l’ont mis en accusation sa légitimité « populaire » en organisant une procession dans les artères du territoire de Lodja où, il retourne après plus de 8 mois passés à l’étranger (France) alors que la procédure l’opposant à l’organe délibérant de la province qui l’avait attrait devant la Cour de cassation pour détournement de deniers publics, usurpation de pouvoirs et outrage à l’Assemblée provinciale a bel et bien débuté.
Des pratiques mafieuses
Selon la Loi n° 08/012 du 31 juillet 2008 portant principes fondamentaux relatifs à la libre administration des provinces, article 23. 4°, avant d’entrer en fonction, le gouverneur est obligé de présenter à l’Assemblée provinciale le programme de son gouvernement. Une formalité que Mukumadi avait purement et simplement éludé à deux reprises avant de faire sans titre ni qualité une purge dans l’administration et même au sein des services déconcentrés du gouvernement central en révoquant et nommant à tour de bras des responsables selon ses humeurs, ses intérêts particuliers et ceux d’un quarteron de ‘’parrains’’ à Kinshasa.
S’agissant des détournements des deniers publics que lui reprochent ses grands électeurs, un de ces derniers fait observer que « ce gouverneur s’est réfugié pendant huit mois à l’étranger et se faisait envoyer régulièrement des ‘’frais de fonctionnement’’ de la province par Western Union ou virement bancaire et une partie des fonds alloués à la riposte contre la pandémie de la Covid-19 par ses amis et membres de famille qu’il avait irrégulièrement mis en service sans être jamais entré en fonction faute de présentation de son programme d’action pour validation par l’Assemblée provinciale».
La procédure de sa mise en accusation devant la cour de cassation a été jugée conforme à la constitution par la Cour constitutionnelle au terme de l’arrêt rendu le 16 Juillet 2020 à travers lequel la cour lui avait enjoint de présenter sa démission du poste de gouverneur de province. « Il défie autant cet arrêt de la Cour constitutionnelle de la même façon qu’il continue à narguer l’Assemblée provinciale et la population du Sankuru », s’indigne notre source.
Le comportement de Mukumadi s’inscrit dans la lignée d’une série d’autres libertés prises avec les lois congolaises. Disposant toujours de la nationalité française, il avait déjà outrepassé impunément l’interdiction légale de la candidature aux fonctions de gouverneur d’un détenteur d’une nationalité autre que congolaise à cette fonction il y a près de deux ans grâce à la corruption. « Tout ce que ce monsieur a réussi depuis son acte de candidature aux élections de gouverneur c’est dribbler les règles et les lois de la RDC » estime un observateur de la scène politique du Sankuru.
Grandiloquence et désillusions
Les rares contribuables de la province d’origine du Héros National Patrice Lumumba qui espéraient que malgré tout cela, Mukumadi pouvait représenter pour l’avenir de la province du Sankuru ne serait- ce qu’une once d’espoir ont été bien vite désillusionnés. A peine le gouverneur déchu venait t-il d’atterrir à Lodja qu’il s’en est appris avec une rare violence à des représentants de la presse locale dont le seul reproche était d’avoir été indépendant dans le traitement de l’information et de ne pas glorifier le nouveau potentat. Par la voix de son président Tshivis Tshivuadi, l’ONG Journaliste en Danger (JED) s’est fait l’écho du martyre infligé à deux journalistes de la radio Losanganya, une chaîne privée émettant dans la capitale économique du Sankuru enlevés de leur lieu de travail par une escouade de militaires et de policiers commandés par un certain colonel Kalala des FARDC agissant sur ordre de Mukumadi et emmenés menottés au stade Lumumba de Lodja où Mukumadi en personne va les soumettre personnellement à une sorte de ‘’procès public’’ avant d’ordonner qu’ils soient torturés. JED a dénoncé cette propension à museler la liberté de la presse doublée d’une tendance à confisquer les médias aussi bien privés que publics car Mukumadi avait également ordonner à son complice le colonel Kalala de fermer la station locale de la Radio télévision nation nationale du Congo à Lodja au motif que ses animateurs n’avaient pas suffisamment mobilisé la population pour son accueil. Selon JED, « la station locale de la Radiotélévision Nationale Congolaise, médias publics et celle de la Radio Télé Losanganya, (dont les dirigeants sont proches du député national Lambert Mende, ancien Ministre de la Communication et Médias et ancien challenger de sieur Joseph Mukumadi à l’élection du gouverneur de la province de Sankuru), deux médias établis à Lodja, ville située à environ 400 km de Lusambo, chef-lieu de la province de Sankuru, ont été pris d’assaut, le jeudi 20 août 2020, par un groupe d’éléments des Forces Armées de la RD Congo (FARDC) et de la Police nationale congolaise agissant sur ordre de Mukumadi». Selon la même source, lors de son adresse à la population locale au stade Patrice Emery Lumumba de Lodja, le même jeudi, Joseph Mukumadi a ouvertement accusé la RTNC et Radio Télé Losanganya de « saboter ses actions » en ne mobilisant pas la population locale sur son arrivée à Lodja. Comme si la presse avait pour mission de se substituer aux équipes de mobilisation des partis ou des personnalités politiques lors de leurs déplacements privés.
C’est sur un ordre intimé publiquement par sieur Mukumadi qu’un groupe d’agents de la police et de militaires des FARDC accompagné de quelques membres de la milice privée de Mukumadi ont effectué leur expédition punitive dans les installations de la RTNC et de la Radio Losanganya, où ils ont intimé l’ordre aux journalistes de la RTNC d’interrompre leurs émissions « jusqu’à nouvel ordre ». Ensuite, dans le studio de Radio Losanganya, ils se sont saisis du journaliste Hubert Djoko et du technicien Albert Lokongo avant d’emporter quelques matériels de diffusion de cette station de radio.
Les deux journalistes ont été amenés ‘manu militari’ au stade où Mukumadi tenait son meeting. Ils y ont été humiliés avant d’être acheminés vers les installations de la police où ils seront détenus. François Lendo, directeur de la radio Losanganya sera, lui aussi, interpellé dans les installations de la police où il lui a été demandé d’interrompre toutes les émissions de sa station radio.
Contacté par JED, le colonel Kuma, chef de la police de Lodja qui avait participé à la descente sur les installations de ces deux médias a déclaré avoir obéi aux ordres du gouverneur de province sans en rien savoir de la raison officielle de la fermeture des deux médias. « Je ne sais pas grand-chose. J’attends le rapport de mes services pour savoir les griefs retenus contre les deux médias. J’ai appris par des sources non officielles que la RTNC serait fermée pour manque de neutralité », a-t-il lâché. M. Crispin Osomba, chef de la station de la RTNC/ Lodja, a expliqué pour sa part que les installations de son média étaient toujours assiégées par un groupe de militaires et de policiers armés vendredi dans la mi-journée : « Ces militaires ont vandalisés nos matériels et nous interdisent d’accès sans aucune notification officielle. Pour son arrivée à Lodja, les macarons de presse d’accès à l’aéroport leur ont été refusés par les services du Gouverneur Mukumadi. On ne peut pas nous empêcher de faire notre travail et nous accuser d’être favorable à un autre acteur politique » a-t-il expliqué.
La société civile du Sankuru dirigée par l’avocat Benoît Dandja a dénoncé aussi les violations des droits de l’homme orchestrés contre les membres de la Convention des Congolais Unis CCU, parti politique du député national Lambert Mende Omalanga dont le tort a été d’avoir été le challenger de Mukumadi à l’élection des gouverneur et vice-gouverneur il y a près de deux ans.
Depuis l’élection controversée de Mukumadi, la province du Sankuru n’a pas cessé de multiplier les contreperformances. « On dirait que pour Mukumadi la politique n’est qu’un espace de jouissance et non le lieu privilégié pour débattre des projets de société et des conditions de la vie commune. C’est là que git le problème principal, le vrai problème démocratique, celui qui étouffe et qui fait les beaux jours des semeurs de haine et d’exclusion. Faire porter la responsabilité d’un échec de mobilisation pour accueillir un gouverneur désavoué aux acteurs de la presse, comme s’ils constituaient un bloc, est une faute.
Et agiter le spectre des complots est une facilité, trompeuse donc dangereuse » estime Maître Dandja. Qui rappelle que pendant les quelques mois de l’intérim au gouvernorat par le PPRD Pierre Lokadi, les uns vitupéraient contre le parti de Lambert Mende, Convention des Congolais Unis CCU, les autres le parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD) tenu au Sankuru par les sénateurs Moïse Ekanga et Léonard She Okitundu, sans s’attirer les foudres ni de l’un ni de l’autre.
Qu’il y ait désormais au Sankuru une mise en scène publique par Mukumadi d’une version de l’Etat de droit dont le mode d’emploi se traduit par des arrestations arbitraires, des séquestrations et des tortures à l’endroit des personnes réputées tièdes à l’égard d’un gouverneur est une dérive qui doit être dénoncée.
Une dizaine des militants CCU dont le jeune Lumulonge ont été les premières victimes de cette barbarie. Mais cet usage spectaculaire, qui entend fonder l’ordre sur l’intimidation est entrain de cibler ceux qui ont une opinion politique contraire aux nouveaux malabars. Il touche en grande majorité les humbles et épargne «les intouchables pros Mukumadi». L’on s’étonne du silence et de la passivité du ministre national de l’intérieur, l’UDPS Gilbert Kankonde alors que la société civile locale s’obstine à invoquer le spectre des machinations, d’autant plus vénéneuses qu’elles sont bien entendu masquées et entretenues au Sankuru par un autre media, Radio grand tam-tam du député national Jean Charles Okoto, un des parrains de Mukumadi à Kinshasa.
JED s’insurge cependant contre ces méthodes d’un autre âge employées dans un état de droit. Elles servent visiblement à régler des comptes à des concurrents politiques. Pour JED, l’action « punitive » enclenchée contre les deux médias par le Gouverneur de la province de Sankuru terni non seulement l’image de marque de la RDC mais surtout est en contradiction flagrante avec l’état de droit voulu par Félix Tshisekedi.
Sans une presse et une justice libres, pas d’Etat de droit
On ne peut pas critiquer les journalistes pour manque d’indépendance et leur exiger sous peine de sévices corporels de se soumettre à un camp politique. Il faut libérer la presse des humeurs primesautières des détenteurs du pouvoir et de la tutelle de l’argent. « Je me méfie, de ce fait, de toutes les instances de contrôle qui, sous couvert de déontologie, sont le plus souvent des instances de mise au pas ou d’assujettissement à l’ordre, plutôt que des lieux de régulation et d’arbitrage sereins. La liberté de la presse se construit par le débat libre, pas par la mise sous tutelle, quand bien même elle serait morale et non administrative. Appeler le « peuple » à se soulever contre les médias, à les châtier ou à les « pourrir » évoque des souvenirs pas très glorieux dans notre pays » estime un activiste d’une ONG des droits de l’homme.
La justice est aussi dans le collimateur de Mukumadi et sa bande. Pour avoir annuler quelques actes administratifs illégaux de Mukumadi, ce dernier, ignorant que le pouvoir judiciaire est indépendant, a ordonné au commandant de la Police de Lodja, siège de la cour de retirer tous les éléments de la police nationale affectés à la sécurité de cette juridiction et des magistrats qui la compose. Un ordre annulé ‘in extremis’ à la suite d’une injonction énergique du commandement de la région militaire de Mbujimayi alerté par les intéressés.
A l’évidence, le Sankuru vit un moment d’incertitude, où les digues démocratiques se sont sérieusement érodées. Dans ces conditions, les fantômes sinistres risquent d’y ressurgir. Il ne suffit pas de dénoncer les complots tout en y attisant les haines. Il faut à la fois critiquer fermement et retisser les toiles de l’espérance sans laquelle la province de Lumumba va péricliter.
La combativité est peut-être une qualité mais à la stricte condition d’être au service d’une vision fondée sur des valeurs acceptées par tous. Sans cela, la hargne n’en est que l’envers. Le courage est une vertu mais l’invective révèle la faiblesse davantage qu’elle n’exprime la force.
Qu’un mouvement politique ou un média proteste contre ce qu’il croit être une injustice est un droit que nul ne peut contester. Mieux vaut toutefois se méfier de la façon d’exercer ce droit. Manifestement au Sankuru, il y a une politique de deux poids et deux mesures. C’est un couteau à double tranchant dans les mains de ceux qui sur place ou à Kinshasa s’y adonnent.
Au Sankuru, des millions d’individus sont en attente de projets de développement, de sens partagé, de nouvelle espérance, individuelle et collective, qui les stimule et donne vie aux seuls idéaux valables, ceux de la paix, de la tolérance politique et du développement. À la différence de la situation actuelle, elle ne reposera ni sur une organisation unique ni sur un seul homme, mais sur le sentiment clairement exprimé de ce dont on ne veut plus et de ce que l’on veut construire. Et, dans ce cadre, plus que jamais le Sankuru aura besoin d’une presse libre, pas d’une presse soumise à de nouveaux maîtres.
Alfred Mote avec Le Maximum

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