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RDC-BOLIVIE : Similitudes troublantes

Le vent de la pérestroïka venu de la lointaine URSS (actuelle Russie) avait sérieusement secoué l’hémisphère Sud dans les années 90, faisant notamment vaciller des régimes totalitaires en Afrique. En RDC, le maréchal Mobutu avait été sérieusement secoué par le sort tragique réservé par les Roumains au dictateur Nicolae Caucescu et la theâtralisation de l’assassinat de Samuel Doe au Liberia au nez et à la barbe des casques bleus onusiens. Les interactions dans un monde devenu village planétaire font que ce qui se produit ailleurs retentisse sous d’autres cieux, si bien qu’il est toujours prudent de prendre exemple sur les autres pour mieux ajuster le tir.
Les derniers développements de l’actualité dans la lointaine Bolivie présentent à n’en point douter des parallélismes avec les zones de turbulence que traverse la RDC, un pays que l’on croyait sorti de l’auberge depuis l’alternance au sommet de l’État après les élections générales du 30 décembre 2018.
Si l’actualité bolivienne fait autant écho à la RDC post alternance, ce n’est certainement pas en raison de leur alignement commun sur l’Equateur. Avec ses 11 millions d’habitants répartis sur 1.098.580 km2, la Bolivie, pays d’Amérique latine n’a pas les dimensions géographiques du géant d’Afrique centrale.
Cependant, les réalités politiques dans les deux pays risquent de suivre la même trajectoire.
Evo Morales comme Joseph Kabila ?
Élu en décembre 2005, l’ancien président bolivien Evo Morales avait apporté une stabilité politique inédite dans un pays habitué jusque-là à une grande instabilité institutionnelle. L’accession de ce socialiste à la tête de la Bolivie a engagé le pays dans un processus de transformations sociales, économiques et politiques, débouchant sur de réelles avancées en matière de lutte contre la pauvreté et les inégalités. Ces résultats avaient été obtenus grâce à la redistribution du revenu national et des richesses tirées de l’industrie extractive et à la mise en place subséquente des programmes sociaux d’accès à l’éducation et à la santé dans un contexte de croissance soutenue. Une nouvelle constitution avait été adoptée par référendum en janvier 2009, redéfinissant les structures de l’État et garantissant de nouveaux droits, notamment en faveur des peuples autochtones.
En RDC, à l’avènement de Joseph Kabila, le pays avait amorcé une descente aux enfers qui datait des années 80 avec la quasi totalité des infrastructures économiques détruites et une cohorte d’instabilité politique et de guerres.
En effet, lorsque le jeune Kabila succède accidentellement à son père au pouvoir en 2001, la RDC n’était qu’un puzzle de plusieurs rébellions. Il est parvenu à réunifier le pays et à mettre en oeuvre une transition consensuelle pendant laquelle une nouvelle constitution fut adoptée par referendum, remettant le pays sur la voie de la gouvernance démocratique. Élu et réélu en 2006 et 2011, Kabila compte à son actif 2 programmes de gouvernement qui ont eu le mérite de doter le pays d’un embryon d’infrastructures nécessaires à sa viabilité et à un début de relance économique. Mais le verre était toujours à moitié vide pour la plupart de ses détracteurs soutenus par les anciennes métropoles qui lui reprochaient un souverainisme lumumbiste. Soupçonné à tort de vouloir se maintenir au pouvoir au-delà des délais constitutionnels, Joseph Kabila a perdu certains de ses bastions électoraux qui rechignèrent à apporter leur soutien à son dauphin désigné Emmanuel Ramazani Shadary. Ce dernier a perdu l’élection présidentielle au profit du candidat de l’opposition radicale Félix-Antoine Tshisekedi qui préside désormais aux destinées du pays depuis le 24 janvier 2019.
Evo Morales a lui aussi connu des déboires malgré d’incotestables performances réalisées par son gouvernement. Divers épisodes de tension sociale ont marqué son mandat, à l’instar de la jacquerie de plusieurs centaines d’indigènes d’Amazonie en août 2011 qui avaient marché jusqu’à la capitale (La Paz) pour contraindre les autorités à abandonner un projet de construction de route devant traverser une zone écologiquement sensible, à savoir le parc naturel de Tipnis. Ce conflit avait donné lieu à une forte répression policière. D’autres mouvements de grève éclatèrent en 2012 dans les secteurs des mines, de la santé, des transports, et même dans la police en 2013 et 2016.
Contrairement à Kabila qui a respecté la limitation des mandats constitutionnels, Evo Morales a tenté un quatrième mandat consécutif largement contesté. En dépit du rejet par référendum d’une révision de la constitution devant lui permettre de briguer un nouveau mandat (le «non» l’avait emporté à 51,3%), sa candidature avait été autorisée par le tribunal constitutionnel en 2019. Proclamé vainqueur au 1er tour par le Tribunal suprême électoral, Morales fut la cible de nombreuses manifestations violentes au pays, conduisant à l’annulation des résultats, puis à sa démission forcée le 10 novembre 2019. Ayant perdu le soutien de l’armée et de la police, Evo Morales avait dû fuir la Bolivie pour se réfugier au Mexique puis en Argentine.
Dans le chaos institutionnel qui avait suivi sa chute, la 2ème vice-présidente du Sénat, l’opposante Jeanine Anez, avait été proclamée présidente intérimaire de la Bolivie le 12 novembre 2019 et chargée d’organiser de nouvelles élections. On croyait alors la page Morales définitivement tournée… C’était sans compter avec la réorganisation de son parti, le Mouvement pour le Socialisme (MAS) qui parvint à se lancer efficacement dans la course avec son dauphin Luis Arce que les sondages placent en tête des intentions de vote aujourd’hui.
Retournement de situation
Jeudi 17 septembre à La Paz, dans un message télévisé, la présidente Jeanine Anez, candidate de la droite, soutenue par de larges pans de la communauté internationale, a piteusement annoncé le retrait de sa candidature. «Aujourd’hui, je mets de côté ma candidature à la présidence de la Bolivie», a-t-elle gazouillé, expliquant avoir pris cette décision «en raison du risque de voir le vote démocratique divisé entre plusieurs candidats, et qu’à la suite de cette division, le MAS de Morales finisse par remporter les élections prévues le 18 octobre prochain». Elle a appelé à l’unité de la droite. «Si nous ne nous unissons pas, Morales revient; si nous ne nous unissons pas, la démocratie perd; si nous ne nous unissons pas, la dictature l’emporte», a-t-elle lancé.
En réalité, Anez quitte la course à la suite de la publication d’un sondage effectué par la Jubilee Catholic Foundation, qui ne lui attribuait que la 4ème place, avec quelques 7% d’intentions de vote, loin derrière le dauphin d’Evo Morales qui arrive en tête avec 29,2%.
Ainsi donc, voué aux gémonies par une ancienne opposition qui peine à relever le défi tout en étant aux affaires, le FCC de Joseph Kabila est loin d’être devenu un vestige du passé. Il n’est pas exclu que ce qui vient de se produire en Bolivie s’observe au pays de Lumumba, avec un retour en grâce de Joseph Kabila qui a eu en plus l’élégance de se retirer dignement du pouvoir en facilitant même une transition pacifique historique. Déjà plusieurs langues se délient pour se plaindre de la déliquescence de l’État, de la multiplication des groupes armés, de la recrudescence de l’insécurité dans des centres urbains, de la résurgence du tribalisme, de la perte accrue du pouvoir d’achat, de l’instrumentalisation de la justice, de la réapparition de la pensée unique, des approximations diplomatiques qui mettent à mal la souveraineté du peuple congolais.
En apportant certains réajustement à sa politique dans certains aspects décriés et en tenant compte des reproches de ses compatriotes, Joseph Kabila est capable de refaire surface d’une façon ou d’une autre. Car à présent, on apprécie mieux son apport à la construction de la prospérité nationale.
La beauté de la démocratie réside aussi dans cet art de savoir partir pour mieux revenir.
JBD

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