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LE BLOC PATRIOTIQUE RETOURNE A LA RUE, MAIS : Des croisés divisés

Ça va plutôt vite pour le tout nouveau bloc patriotique en gestation. Le rassemblement de tout ce que le microcosme politique rd congolais compte d’esprits chagrins, de professionnels de l’agit-pro, de laissés pour compte de la démocratisation …mis sur pied par quelques princes des églises catholique et protestante se remet à l’ouvrage dès le 21 novembre. Un peu plus d’une semaine après la manifestation, plutôt réussie du 13 novembre à Kinshasa principalement. Les croisés du cardinal Fridolin Ambongo et du révérend Dr. André Bokundoa sont à nouveau sur les sentiers de la guerre contre le pouvoir en place via la Commission électorale nationale indépendante (CENI) et son nouveau président, Denis Kadima. Sous l’appellation assez peu originale de «Forces sociales et politiques de la Nation», ce pendant de l’Union Sacrée de la Nation (USN) qui soutient Félix Tshisekedi n’a même pas encore un mois d’existence.
C’est, en effet, le 24 octobre dernier que les laïcs catholique du CALCC et protestants de Milapro essaient de mettre en oeuvre une nouvelle engeance politique de bric et de broc, regroupant ce qui reste de la coalition Lamuka du duo Martin Fayulu – Adolphe Muzito, le FCC de Joseph Kabila, la Dysoc de Lisanga Bonganga et autres Lucha. Un nouveau regroupement politique trop hétéroclite pour tenir la route, à l’évidence.
Les initiateurs de ce mouvement s’en rendent sans doute compte, ainsi qu’on s’en apperçoit à travers les précautions autour de l’annonce de la création du bloc patriotique en octobre dernier : le regroupement qui reste ouvert aux nouvelles adhésions refuse toute identification à caractère politique de ses nouveaux membres et impose la seule signature du CALCC et de MILAPRO. Des incertitudes demeurent quant à la capacité de ce nouveau venu sur la scène politique à rivaliser avec l’Union sacrée de la nation emmenée par l’UDPS Tshisekedi, dont nul n’ignore la forte prégnance sur ce terrain. La discipline de ses multiples composantes sans réel idéal en dehors de l’exercice du pouvoir est aussi questionnable.
Contestations fourre-tout
Initialement prévue le 6, la marche du 13 novembre visait la contestation de la mise en place du bureau de la CENI, sa dépolitisation ainsi que des réformes électorales, selon les initiateurs. Certes, la mobilisation des militants a réussi, malgré la fine pluie qui a arrosé Kinshasa samedi dès les premières heures, mais le contenu, c’est-à-dire, les motivations affichées par les différents groupes venus à la rescousse des extrémistes catholiques et protestants ainsi que quelques incidents enregistrés ci et là ne promettent rien de bon pour l’avenir de cet attelage hétéroclite. Sans doute parce que les raisons avancées pour pousser les uns et les autres à battre le pavé ne tiennent pas la route.
Pour nombre d’observateurs, en effet, la contestation de la désignation du délégué de la composante confessions religieuses par les seules églises catholique et protestante relevait d’une forfaiture, compte tenu du fait que conformément aux textes légaux en la matière, à défaut de consensus, c’est le choix de la majorité des confessions religieuses qui devait l’emporter. Et ce choix s’était porté sur Denis Kadima, entériné derechef dans l’Assemblée nationale avant d’être investi avec 11 autres commissaires par ordonnance présidentielle quelques jours plus tard.
La fameuse ‘dépolitisation de la CENI’, que les prélats Ambongo et Bokundoa ont emprunté à Martin Fayulu, candidat malheureux à l’élection présidentielle de décembre 2018, ne paie pas de mine, elle non plus. Parce que ce sont les mêmes textes légaux, dont nul ne s’est préoccupé outre mesure jusqu’à ce que le candidat adoubé par les deux hommes partent perdant dans la désignation du remplaçant de Corneille Nangaa. Jusque-là, personne n’avait remis en cause la mise sur pied d’une CENI ‘‘dépolitisée’’ par la présence en son sein de toutes les parties prenantes aux élections pourvant ainsi se surveiller et se rassurer mutuellement en gérant collégialement cette institution d’appui à la démocratie.
Dans ces conditions, «dépolitiser» la CENI équivaudrait à revenir sur l’exercice fastidieux d’une nouvelle modification du texte légal, voté il y a à peine quelques semaines, qui régit la centrale électorale.
Il en est de même des réformes réclamées, qui auraient dû l’être longtemps avant l’enclenchement du processus de désignation des animateurs de la CENI.
Chacun ses desseins
Samedi dernier à l’instigation des catholiques et des protestants, la plupart des manifestants qui ont arpenté les avenues et artères de la capitale semblent l’avoir fait pour revendiquer tout autre chose que ce que proclamaient les initiateurs de cette action.

Tout y est passé, en réalité : des revendications contre la taxe RAM, aux préoccupations sécuritaires en passant par des revendications anarchistes comme la fin de l’état de siège dans les provinces perturbées du Nord-Kivu et de l’Ituri. «Que pouvait-on attendre d’un assemblage aussi composite comprenant des kabilistes et des fayulistes, dont le leader n’a jamais pardonné à Joseph Kabila de l’avoir grugé de sa prétendue victoire à la présidentielle en 2018 ?», s’interrogeait, le 13 au soir, un universitaire de Kinshasa déçu du peu d’attention accordée à l’éducation par les manifestants. Il y avait de quoi.
Emmanuel Ramazani Shadary, candidat de Kabila à la dernière présidentielle et ses pairs Néhémie Mwilanya et Raymond Tshibanda, têtes d’affiche de la nouvelle opposition à Tshisekedi se sont montrés plutôt virulemment vindicatifs vis-à-vis de leur ancien allié dans le cadre de la coalition FCC-CACH. Maniant l’insulte comme à son habitude, l’ancien dauphin de Kabila n’y est pas allé des main morte en fustigeant «les incompétents et les microbes politiques qui sont au pouvoir aujourd’hui» ou encore «cette dictature qui dépasse celle de Mobutu». Tandis que Mwilanya expliquait que «manifester dans la rue contre les maux qui rongent le pays est un devoir patriotique et un acte de salut public. Juste pour dire : nous méritons mieux».
Pas un mot de ces caciques du régime Kabila sur la composition du bureau de la CENI ou sa dépolitisation.
A ce sujet, le calicot de circonstance des kabilistes largement distribué sur la toile traduisait à lui tout seul la confusion qui a élu domicile dans cette famille politique qui a fait la pluie et le beau temps en RDC de 2001 à 2018 : «Nous marchons pour dire non : – au non-respect de la constitution ; – à la dépolitisation de la CENI (sic !) ; – à la suppression de la taxe RAM (resic !) ; – au détournement des fonds de l’enseignement primaire ; à ce régime dictatorial», pouvait-on lire sur ce calicot estampillé «Celcom PPRD».
A l’évidence, Shadary et cie étaient soit distraits, soit de mauvaise foi vis-à-vis de leurs nouveaux partenaires qui, dans un passé récent, leur en ont fait voir des vertes et des pas mûres …
Il est clair que les têtes couronnées du FCC auraient intérêt à écouter ceux des leurs qui à l’instar de Germain Kambinga les abjurent de «se restructurer et définir une nouvelle offre politique à même de séduire la RDC car s’engouffrer dans une brèche populiste et à la remorque de Lamuka au prétexte fallacieux d’un inexistant appel de l’église c’est de l’impolitique».
Troupes sans chefs
L’occasion était trop bonne pour la laisser passer. Martin Fayulu ne l’a pas loupée: «Bravo au peuple congolais pour sa détermination à obtenir une CENI indépendante et dépolitisée. Plus question de fabrication des résultats afin d’installer des dirigeants illégitimes et illégaux», a-t-il triomphalement posté sur son compte tweeter aussitôt la marche du 13 novembre terminée. Trois jours plus tard, le patron d’Ecidé annonçait dans un autre tweet «l’intensification des actions des forces sociales et politiques pour la dépolitisation de la CENI», assortie d’un programme de manifestations ad hoc, le même que celui rendu public par le CALCC et le MILAPRO au cours d’un point de presse.
Le candidat malheureux à la dernière présidentielle, connu pour sa propension à accaparer les initiatives politiques de ses pairs, brûlait manifestement la politesse à ses amis religieux. Ce qui n’arrange guère les affaires de tout le monde dans le caravansérail des forces sociales et politiques.
D’autant plus qu’à la manifestation du samedi 13, ni Fayulu, ni Muzito son alter ego de Lamuka n’avaient daigné pointer le bout de leur nez : «ils se sont calfeutrés comme des lâches chez eux, en compagnie de leurs proches, pendant que nous, nous marchions sous une pluie battante», confie à ce sujet un manifestant proche de la Dysoc de Lisanga.
Parmi les nouveaux croisés de Ambongo et Bokundoa, beaucoup ont fait le même constat amer. D’autres, plus pragmatiques, y voyaient plutôt le signe que «ce n’est ni Fayulu ni Muzito que le peuple suit. Puisque la marche a réussi malgré leur absence notoire», selon un responsable du PPRD qui n’a pas manqué de revendiquer le succès de l’opération. «Nous y avons mis du nôtre. Il suffit d’observer».
Du côté de l’Union sacrée de Tshisekedi, Stève Mbikayi déclarait que «c’est Joseph Kabila le nouveau leader de l’opposition».
Embrouillamini
C’est au milieu de cet embrouillamini que le bloc patriotique (ventriotique, selon un autre cadre de l’USN Elesse Bokokoma) annonce sa seconde démonstration de force (de rue). Dans un message intitulé «Bâtissons des institutions légitimes pour un Congo fort meilleur», CALCC et MILAPRO projettent de nouvelles manifestations publiques «pour obtenir la dépolitisation de la commission électorale nationale indépendante» : un sit-in devant les bureaux de la CENI à Kinshasa- Gombe et dans toutes les représentations en provinces et une autre marche pacifique le 27 novembre 2021 sur toute l’étendue du territoire national.
Porte-parole des protestants, le pasteur Eric Senga a hasardé en ces termes une nouvelle justification de la croisade contre Tshisekedi via le président de la CENI : «Pour nous, Kadima est un problème qui s’ajoute à d’autres qui mettent à mal la crédibilité et la légitimité du processus électoral en RDC. Ce qui est mis en place, c’est la CENI format majorité parlementaire», a-t-il soutenu, oubliant un peu vite qu’une «CENI majorité parlementaire» est tout simplement conforme à la constitution et aux lois de la République qui n’accordent aucune légitimité à une «CENI minorité parlementaire» ou «confessions catholique et protestante», ainsi qu’il semble le croire.
LE MAXIMUM

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