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JUSTICE MILITAIRE : Colonel J. Tshibangu, toujours en prison

Au mois de novembre dernier, les médias et la toile ont vibré sur le sort du colonel des FARDC John Tshibangu, ancien chef d’état-major de la région militaire du Kasaï Central à Kananga. Incarcéré à la prison militaire de Ndolo après son extradition de Dar-es-Salaam (Tanzanie) où il avait été arrêté en exécution d’un mandat de la Justice militaire congolaise pour désertion, rébellion armée et port illégal du grade de général,  cet officier n’a pas été libéré comme annoncé par ses proches. Activement recherché par l’Auditorat général des FARDC après avoir fait défection le 12 août 2012 avec une dizaine de soldats placés sous son autorité, Tshibangu jouait littéralement depuis lors à cache-cache avec les fins limiers des Renseignements militaires congolais. Annoncé tantôt dans les gorges profondes des forêts kasaïennes au centre du pays, tantôt à la tête d’une nouvelle rébellion initiée en jonction avec un des multiples groupes armés qui écument la République Centrafricaine au Nord de la RDC, il avait défrayé la chronique en annonçant avec des accents martiaux la création d’un groupe armé composé de mutins des FARDC dénommé Mouvement pour la Revendication de la Vérité des Urnes (MRVU). Une revendication en guise de soutien à feu Étienne Tshisekedi wa Mulumba, candidat malheureux à l’élection présidentielle de novembre 2011, avait refusé le verdict des urnes en vertu duquel l’alors président sortant Joseph Kabila Kabange avait rempilé.

Un mandat d’arrêt international ayant été lancé contre lui, Tshibangu entrera dans une relative clandestinité entrecoupée de communiqués médiatiques et de messages dans les réseaux sociaux où il postait régulièrement des vidéos dans lesquels on pouvait le voir et l’entendre prononcer des discours menaçants contre la haute hiérarchie militaire du pays : « Je donne 45 jours au président Joseph Kabila pour quitter le pouvoir, faute de quoi, je viendrai avec mes forces pour le dégager les armes », avait-il notamment déclaré.

Officier supérieur jouissant d’une bonne réputation au sein des FARDC (il avait eu l’insigne honneur d’être sélectionné par ses chefs pour conduire le grand parade FARDC-Rwanda Defence Forces marquant la sortie des forces rwandaises venues en renfort aux FARDC à Goma en 2009), John Tshibangu qui menait une carrière exemplaire avait surpris bien des observateurs par sa décision de se mutiner. « Il était en bonne place sur la liste des promotions à très court terme », a déclaré sous la sceau de l’anonymat un de ses chefs contacté par nos rédactions par sa décision. Et d’ajouter : « Il doit avoir été abusé par des fausses promesses de soutien de la part de politiciens et de chancelleries étrangères intrusives dans l’atmosphère délétère qui a suivi la rude campagne électorale de 2011 au cours de laquelle on a assisté à de grossières ingérences extérieures dans les affaires intérieures de la RDC ». Une analyse qui semble corroborée par la complaisance des médias ‘’globaux’’ aux discours aussi irréalistes que belliqueux de Tshibangu et aux complicités et facilités logistiques qui lui ont permis d’échapper pendant plus de 5 ans aux recherches des services d’intelligence des FARDC. Arrêté à l’aéroport de Dar-es-Salaam en Tanzanie le 4 février 2019, il sera livré aux autorités de la République Démocratique du Congo. Après une détention préventive de  quelques mois au siège de l’état-major des Renseignements militaires de Kintambo, le mutin a été transféré à la prison militaire de Ndolo. Son procès s’est ouvert le 25 juillet 2019, avec beaucoup de précautions. « Ce n’est pas un prévenu ordinaire », selon le représentant de l’Auditorat général (Parquet). « Nous serions impardonnables de négliger les règles élémentaires de sécurité pour cet officier qui, depuis sa défection à Kananga a donné du fil à retordre à tous les services lancés à ses trousses », a-t-il ajouté. Les préventions retenues contre lui sont, entre autres, relatives, entre autres, aux infractions de mutinerie, participation à un mouvement insurrectionnel, violation de consignes, incitation de militaires à commettre des actes contraires au devoir, détention illégale d›armes de guerre et outrage au chef de l’État. Autre incrimination à la charge de ce colonel : port illégal du grade de général. Autant d’infractions sur lesquelles les meilleurs avocats de Kinshasa auront du mal à soulever le moindre doute quant à leur commission, l’intéressé lui-même les ayant notoirement revendiqué à plusieurs reprises dans une multitude de communications dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Après l’élection de Félix-Antoine Tshisekedi, fils d’Etienne, le « général » autoproclamé John Tshibangu et ses avocats ont à l’idée de profiter de la nouvelle situation ainsi créée pour obtenir la fin pure et simple des poursuites engagées contre l’officier mutin. Fin septembre 2019, l’avocat Alain Tshisungu déclarait à ce sujet « Ce sont des questions de procédure qui retardent sa sortie de prison. Il a reçu un billet de sortie » alors que la toile bruissaient de postings sur « la relaxation pure et simple du ‘’général’’ John Tshibangu » et que des internautes essayaient de mobiliser des sympathisants pour l’accueillir triomphalement. « Nous avons été appelés, par l’auditeur général des FARDC, le général Tim Mukunto, qui nous a annoncé la libération du colonel John Tshibangu. Le vendredi 1er novembre 2019, un billet de sortie lui a été remis et il devait quitter la prison militaire de Ndolo, vers 16 heures. Le lieutenant qui lui a remis le billet de sortie a souhaité le conduire dans un hôtel à Bandal, en notre absence, nous ses avocats, et sa famille. Le colonel Tshibangu aurait demandé de passer la nuit à Ndolo pour sortir le lendemain. Mais quand nous sommes arrivés à la prison, un inspecteur pénitentiaire avait repris le billet de sortie au motif qu’il avait expiré et qu’il en fallait un autre qui malheureusement n’est pas arrivé », explique Me Tshisungu.

En fait, il y avait un problème juridique de fond subsistait qui nécessitait une procédure. Contrairement aux affirmations triomphales répandues sur la toile, l’officier supérieur renégat avait sollicité de ses juges une mesure de libération conditionnelle et non d’un abandon de poursuites. « Une libération pure et simple du colonel John Tshibangu aurait réduit à néant tous les efforts de renforcement de la discipline au sein des Forces Armées de la République Démocratique du Congo au moment où le pays, confronté à une offensive terroriste de grande envergure dans sa partie orientale, ne peut  pas se permettre de se passer d’une armée professionnelle, soumise à la discipline du corps, à la stricte obéissance aux lois, notamment celles astreignant ses membres à un strict apolitisme », avait confié à nos rédactions une source proche du dossier. Début novembre, Maître Tshisungu confirmait que le dossier du colonel John Tshibangu avait déjà été fixée devant la Haute Cour Militaire. Contrairement aux affirmations passionnées d’internautes passionnés, l’abandon des poursuites par l’Auditorat général des FARDC n’était pas à l’ordre du jour. « Par la fixation de la cause devant la Haute Cour Militaire l’Auditorat était, ‘ipso facto’ dessaisi ». Convaincu par des promesses faites « en haut lieu » que le principe de la libération conditionnelle était chose acquise, l’avocat avait en fait introduit un mémoire unique au niveau de la Haute Cour dont on attendait la délibération en vue d’une décision formelle de mise en liberté provisoire. « A partir de ce moment, notre client commencera à comparaître tout en étant libre », précisait-il à nos confrères  de ACTUALITE.CD, en se laissant aller à une projection selon laquelle John Tshibangu serait libéré sous condition dans la première quinzaine de novembre. Les hauts magistrats militaires en ont décidé autrement.  La défense de Tshibangu avait mis l’accent sur la détérioration de la santé de l’officier supérieur renégat qui nécessitait un suivi médical particulier hors du milieu carcéral mais la Haute Cour après délibération était d’avis qu’il était tout à fait possible  que des soins ambulatoires voire, le cas échéant, une hospitalisation surveillée était préférable dans le cas d’espèce étant donné que « tout dans le comportement antérieur du prévenu indique qu’une évasion était à craindre avec toutes les conséquences néfastes sur la bonne administration de la justice », d’après les mots d’un austère officier général qui a accepté de commenter pour Le Maximum la décision de la Cour refusant la libération conditionnelle du colonel John Tshibangu. « Il est hors de question pour cette cour militaire de laisser à un officier supérieur initiateur d’une mutinerie, d’une désertion de plusieurs hommes de troupes et de port illégal de grade la possibilité de pouvoir échapper à la justice. Ajouter à cela le fait qu’il n’a été rattrapé qu’à Dar-Es-Salaam d’où il a été extradé vers Kinshasa. Quelle serait l’attitude de tous les partenaires avec lesquels notre pays a signé des accords de coopération judiciaire si Tshibangu prenait la poudre d’escampette ? Quelle serait la crédibilité de la RDC qui reste un pays fragile, post-conflit et qui a besoin de cette coopération », a-t-il ajouté.  Cet avis est aussi celui de ce professeur de cet expert du droit pénal militaire de l’Université de Kinshasa pour qui « si d’aucuns croyaient faire plaisir au président Félix Tshisekedi en plaidant en faveur de celui qui a violé toutes les règles sur lesquelles une institution militaire digne de ce nom se construit : la discipline, le strict respect de la hiérarchie et l’apolitisme. Sans présumer du verdict que la haute cour prendra à l’encontre du colonel John Tshibangu, il est important qu’ils n’oublient pas qu’il existe des principes impersonnelles sans lesquels il n’y a point d’armée qui vaille. La mansuétude face à un officier de ce rang qui a eu le culot de se mutiner contre le chef d’Etat, commandant suprême en exercice qu’était Joseph Kabila ouvrirait la voie à la pérennisation d’une culture de la mutinerie et des coups d’Etat dans les FARDC. Hier c’était Kabila, aujourd’hui, c’est Tshisekedi. Quel que soit ce qu’en pense un officier, son devoir est d’obéir à celui qui détient entre ses mains le pouvoir de commander car personne ne fait jamais l’unanimité dans un pays, ainsi qu’on le voit avec M. Martin Fayulu qui estime aujourd’hui être le ‘’vrai’’ président élu. Peut-on se montrer faible avec Tshibangu et empêcher par exemple un officier de la même extraction sociologique de M. Fayulu faire la même chose contre le président Tshisekedi ? », s’est-il interrogé non sans pertinence. Dont acte.

J.N.

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