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HOMMAGE : A la mémoire du professeur Kä Mana

1. Rapport dialectique entre Kä Mana et son maître Oscar Bimwenyi Kweshi
Dans une émission télévisée dédiée à la pensée du professeur Kä Mana qui vient de tirer sa réverence, Freddy Mulumba, directeur général a.i de la RTNC m’a fait honneur de parler de l’évolution de la compréhension toujours renouvelée de la pensée théologique de l’illustre disparu en rapport avec l’oeuvre théologique du professeur Oscar Bimwenyi Kweshi et/ou des théologiens africains de l’inculturation.
Personnellement, j’ai rencontré pour la toute première fois le Professeur Kä Mana en 2020 dans le bureau de l’actuel directeur général a.i de la RTNC où il m’avait fixé rendez-vous pour parler de ma thèse de doctorat sur la pensée théologique du professeur Oscar Bimwenyi Kweshi. Une semaine après cette première rencontre, nous nous sommes rencontrés à nouveau à l’hôtel du Fleuve, toujours à Kinshasa, en présence du Recteur de l’Université catholique du Congo, le professeur Léonard Santedi, et le ministre honoraire de la Francophonie, Me Guillaume Manjolo. La dernière fois que je l’ai rencontré, c’était à Goma dans son bureau de Pole Institut. C’était un homme simple, combatif du point de vue de la pensée, en dépit de son état de santé fragile.
En dehors de ces contacts physiques, j’ai rencontré le professeur Kä Mana à travers ses écrits. En sa qualité de penseur, je l’ai connu à travers ses critiques adressées aux théologiens africains de l’inculturation en général, et au professeur Bimwenyi en particulier. En effet, Kä Mana avait critiqué vers les années 1990 les théologiens de l’inculturation, Tharcisse Tshibangu Tshishiku, Oscar Bimwenyi Kweshi, Alphonse Ngindu Mushiete, pour ne citer que ceux-ci. Avec le temps, il a fait preuve d’une grande honnêteté intellectuelle. Après une relecture de l’oeuvre fonfamentale de Bimweny, Il a corrigé ses positions critiques précédentes relatives à la théologie chrétienne africaine de l’inculturation pour devenir un chantre de la pensée bimwenyienne. Il sied de noter que ces critiques n’avaient pas laissé indifférents certains partisans de la théologie de l’inculturation qui ne lui ont jamais pardonné ses critiques antérieures. Même s’il s’était réconcilié avec Bimwenyi Kweshi.
2. Des critiques de Kä Mana aux théologiens de l’inculturation et à la pensée théologique de Bimwenyi
Pour mieux saisir l’évolution dialectique ou critique de sa pensée théologique en rapport avec la théologie chrétienne africaine de l’inculturation, il faudrait parler du premier Kä Mana des années 1990, et du second Kä Mana de l’an 2000 jusqu’à sa mort. Le premier Kä Mana était trop critique en vers la théologie chrétienne africaine de l’inculturation qu’il trouvait culturaliste, c’est-à-dire fondamentalement axée sur le passé historique et culturel africain. Un passé qui était peut-être de gloire, mais qui n’est plus d’actualité, car appartenant à une autre époque, celle de nos aïeux. Selon le premier Kä Mana des années 1990, les valeurs culturelles que les théologiens de l’inculturation mettent en exergue dans leurs travaux n’ont probablement plus une forte incidence sur la vie des Africains d’aujourd’hui en proie à l’exploitation socio-économique. D’où la nécessité d’une rupture totale avec ce passé, qui ne nous parle plus et qui n’a pas pu affronter la domination occidentale. En conséquence, les théologiens doivent se pencher sur les questions cruciales, de vie ou de mort, qui blessent les consciences des femmes et des hommes africains d’aujourd’hui. Ici, le premier Kä Mana est débiteur du philosophe camerounais Marcien Towa et du théologien camerounais Eloi Messi Metogo qui tenaient à mettre eux aussi de cȏté le fameux passé africain qui n’a pas su défendre l’Afrique contre ses envahisseurs. On peut déjà deviner que le premier Kä Mana avait un penchant pour la théologie chrétienne africaine de la libération selon laquelle il faut libérer l’homme africain du gouffre de la traite négrière, de la colonisation et du néo-colonialisme.
Sa préoccupation était juste mais le problème était mal posé, en ce sens que l’homme africain, qu’il faut libérer, a été aliéné culturellement, historiquement et spirituellement. En fait, les Nègres ont été définis négativement par les négriers et les colons: «vous êtes un peuple sans culture, un peuple sans histoire, un peuple sans religion», leur avait-on fait croire. En plus, le statut ontologique des noirs a fait l’objet d’un débat dans certains centres culturels occidentaux. Sont-ils des hommes, des êtres humains ou bien des singes à peine évolués; ont-ils une âme ? se demandaient les ennemis des noirs. Alors vouloir libérer les noirs tout en négligeant l’approche holistique, qui soit à la fois historique et culturelle, signifierait ne pas les libérer complètement. Car, un groupe d’aliénés mȇme doté de millions et de toutes les nouvelles technologies occidentales n’ira nulle part, parce qu’il est bloqué mentalement.
Par contre, la théologie chrétienne africaine de l’inculturation, appellée culturaliste, veut évangéliser en profondeur l’homme africain, y compris sa culture intrinsèque, ses valeurs fondamentales qui déterminent son être, son agir, ses paroles et ses gestes, ses idées et sa vie, et ce, en prȏnant une approche historique où le passé et le présent sont considérés comme deux vases communiquants. En plus, la pauvreté africaine, comme disait le Camerounais Engelbert Mveng, n’est pas seulement socio-économique et financière, mais plutôt anthropologique; car, c’est toute la personne de l’homme africain qui a été paupérisée, anéantie, traumatisée, purement et simplement reniée par les colonisateurs avec leur projet déshumanisant. En conséquence, il faudrait, dans nos démarches théologiques et philosophiques, lever l’option d’une perspective et/ou d’une approche culturelle et historique, en vue d’une libération holistique des femmes et des hommes de l’univers africain, longtemps aliénés et exploités par des envahisseurs sans scrupules.
Selon les théologiens de l’inculturation, aux Africains, qui ont subi une aliénation historique et qui ont commencé, par conséquent, à s’identifier et à s’assimiler au passé historique des habitants des pays des Alpes, en disant: “nos Ancêtres les Gaulois”, il faudrait restituer leur passé historique, les aider à renouer avec leurs racines historiques, culturelles et spirituelles afin qu’ils vivent harmonieusement. Il ne s’agit pas de devenir les esclaves d’un passé même glorieux, mais plutôt de faire une jonction conciliatrice entre la diachronie et la synchronie, c’est-à-dire entre l’itinéraire de leur trajectoire existentielle, historique et culturelle d’hier et d’aujourd’hui, en vue d’une projection de l’avenir qu’on espère radieux et prospère. Les Africains ne seront pas libérés en s’amputant de leur itineraire historique, culturel et religieux. À ce propos, Oscar Bimwenyi Kweshi disait: «Un Peuple sans passé, sans histoire, est comme un homme sans mémoire. Un être sans référence à aucun repère, pour qui chaque instant est commencement absolu, dépourvu de modèle propre. Prisonnier de l’instant, il ne peut se souvenir. Il ne peut jamais dire: ma longue expérience (de vie) me donna l’éloquence… Ignorant d’où il vient, comment l’amnésique saurait-il où il va? Comment contrôlerait-il sa propre trajectoire? Effacer le passé, la mémoire de quelqu’un, c’est hypothéquer son avenir. Qui peut se souvenir, dispose d’une clé de l’avenir. Bonne anamnèse, meilleur diagnostic. C’est dire si mémoire est pouvoir; un pouvoir révolutionnaire. Dès que les Noirs eurent conquis le pouvoir de se souvenir, dès qu’ils eurent libéré leur passé propre naguère confisqué, dès qu’ils eurent cessé de répéter “nos Ancêtres les Gaulois” et de rougir! de “l’Afrique barbare”, le centre de gravité de l’histoire amorça les manœuvres de réajustement… Les Noirs… retrouvèrent leur mémoire quand ils acceptèrent, grâce à leurs historiens, de se rattacher consciemment et avec fierté à l’Afrique-mère, Patrie historique et spirituelle…» (Discours théologique, pp. 201-202).
Une fois que le professeur Kä Mana a compris la portée de cette démarche, il a corrigé le tir et a commencé à parler, dans sa pensée théologique, des racines historiques et culturelles africaines, du souffle pharaonique de Jésus-Chrit et de l’égyptologie comme socle et gage de développement intégral des femmes et des hommes africains d’aujourd’hui et de demain. Nous pouvons dire que le futur est possible, si nous sommes en harmonie avec notre histoire intégrale, c’est-à-dire avec notre passé et notre présent. Et donc, le passé historique de l’Afrique n’est pas seulement un passé de défaite, disait-il. Il ne commence pas non plus avec la rencontre avec l’Occident, mais fonde ses origines dans la nuit des temps, à l’époque des pharaons noirs qui ont fait la fierté et la grandeur de l’Afrique.
Ce passé de gloire doit, selon le second Kä Mana, constituer le récit-force, le mythe fondateur, l’utopie, l’idéologie réaliste qui habiliterait psychiquement les Africains d’aujourd’hui, jadis aliénés historiquement et culturellement, à une nouvelle conscience historique, en vue d’un nouvel imaginaire collectif axé sur la libération holistique. Car, selon Kä Mana, Dieu qui a voulu que l’Afrique soit le berceau de l’humanité et des civilisations, fera en sorte que l’Afrique soit le futur de l’humanité et des civilisations du monde entier. Le problème est que les Africains, pour la plupart, semblent n’avoir pas cette conscience, c’est-à-dire celle de leur vocation historique, de leur responsabilité vis-à-vis de la gestion des enjeux ou des défis planétaires d’hier, d’aujourd’hui et de demain.
3. Agonie de l’imaginaire en Afrique, la théologie de la reconstruction et l’éducation de la jeunesse africaine.
A la question de savoir ce qu’est l’imaginaire qui relève d’une approche définitionnelle, Kä Mana répondait comme suit:
«Dans l’anthropologie comme discipline scientifique, l’étude de l’imaginaire a conduit à une découverte capitale: au lieu de se réduire à une zone de l’être d’un individu ou d’une communauté, l’imaginaire a été dévoilé comme une dynamique, un “trajet anthropologique”, selon le mot de Gilbert Durand, c’est-à-dire le devenir humain de l’homme. D’après ce sens, le mot désigne la dynamique d’être où s’articulent avec fécondité les puissances profondes de la vie, les forces vivantes de l’inconscient, le limon de la mémoire historique ainsi que les énergies de la créativité réflexive et spirituelle». (Ethique et spiritualité de l’imaginaire en Afrique: construire les logiciels mentaux de la résilience, p. 2).
Selon lui, l’agonie de l’imaginaire en Afrique, qui est le fruit de la traite négrière, la colonisation et le néocolonialisme, «transforme les hommes en esclaves volontaires, en caniches heureux de l’être, en mendiants contents de leur mode de vie et en aliénés sans souci de se libérer véritablement» (Ethique et spiritualité de l’imaginaire en Afrique: construire les logiciels mentaux de la résilience). C’est ce qui fait que les institutions étatiques et ecclésiales africaines soient plongées d’une manière perpétuelle dans le mimétisme politique, économique, culturel, théologique, religieux et spirituel. Ce constat a conduit Kä Mana à prȏner la théologie de la reconstruction en vue d’un nouvel imaginaire collectif et individuel en Afrique. Il s’agit de changer la mentalité, le paradigme, d’éviter l’afro-pessimisme, le fatalisme, l’imbécillisation collective due à une foi aveugle et à l’idiotie dans laquelle la jeunesse africaine semble être plongée. D’où son penchant pour l’éducation de ladite jeunesse afin de redresser son centre de gravité, en éveillant en elle trois dynamiques : a) l’inconscient libidinal, c’est-à-dire la zone de désirs d’une vie abondante; b) l’inconscient mythologique, la zone où sont abrités les récits-force, les mythes fondateurs, les images et les metaphores profondes; c) l’inconscient spirituel, la zone où surgit la foi, l’espérance et la charité, en vue de l’éclosion d’un nouvel imaginaire collectif et individuel axé sur la théologie du bonheur partagé ou mieux d’un vivre ensemble éthique et harmonieux.
4. Kä Mana et Bimwenyi : une convergence de vue théologique du bosquet initiatique
Il ressort de ce qui précède que le second Kä Mana a rejoint la théologie chrétienne africaine de l’inculturation d’Oscar Bimwenyi, qui est fondamentalement une théologie du bosquet initiatique, où le Dieu de Jésus-Christ vient sejourner dans le bosquet enchanté, pour libérer les Africains dans leur culture profonde en vue d’une Afrique libre, c’est-à-dire réconciliée avec le Dieu de ses Ancêtres, avec son passé historique, culturel, spirituel, et au finish, en harmonie avec son présent, en vue d’un avenir à construire ensemble comme communauté. Toutefois, le futur radieux, que nous espérons tous, ne va pas tomber du ciel comme un cadeau. Il découlera du labeur de tous et de chacun. Mais c’est quoi ce bosquet initiatique africain qui a tant fasciné le second Kä Mana ?
Selon Oscar Bimwenyi, le concept du «bosquet initiatique africain» a fondamentalement trois sens: a) le sens topologique, qui se réfère à l’endroit matériel où se réalise la formation des initiants; b) le sens épistémologique, qui concerne par contre le lieu d’où l’on observe la réalité, l’on prend la parole pour produire un discours sensé; c) le sens théologique, qui concerne aussi le lieu de la rencontre entre Dieu et les humains. En effet, le bosquet initiatique n’introduit pas seulement à la compréhension renouvelée de soi et du monde. Il se donne aussi comme un instant fondateur, un moment d’institution et d’articulation des significations majeures, constitutives de la culture profonde du peuple africain. En ce sens, Bimwenyi Kweshi parlait de l’initiation africaine comme lieu topologique, mais aussi comme promontoire à partir duquel un peuple dit son monde et son horizon paradigmatique, comme un lieu épistémologique de production du sens, et enfin comme un lieu théologique où Dieu rencontre les mortels de l’humanité dans sa version africaine.
Ayant compris ce triple sens du bosquet initiatique africain, Kä Mana a donné raison à son aîné, Oscar Bimwenyi Kweshi, qui affirmait métaphoriquement qu’en dépit de plusieurs tentatives de ce que nous appelons modernité occidentale pour dénigrer et incendier la matrice culturelle de l’Afrique, «le bosquet n’a pas flambé et le sens qu’il et qui l’abrite n’a pas été capturé» (Discours théologique, p. 27). Ceci signifie que la culture profonde d’un peuple ne s’efface pas par un coup d’éponge, comme si tout son passé et sa mémoire constituaient radicalement un frein pour l’intelligence de son présent et la projection de son avenir.
Cela étant, il sied de noter que, par rapport à sa critique de la théologie bimwenyienne de l’inculturation, Kä Mana est parvenu à se reconcilier avec le théologien du bosquet initiatique, l’auteur du Discours théologique négro-africain, Oscar Bimwenyi Kweshi. À titre illustratif, le texte suivant, écrit par le second Kä Mana, est plus qu’éloquent : «Oscar Bimwenyi-Kweshi a déconstruit tous les mécanismes par lesquels le discours de notre passé comme passé de défaite nous a rendus esclaves de cette défaite au point de nous faire oublier le vrai passé de grandeur intellectuelle, éthique et spirituelle d’une certaine Afrique qui nous a psychiquement engendrés. Lisez, ou relisez aujourd’hui, l’œuvre magistrale de Bimwenyi-Kweshi: Discours théologique négro-africain, Problème des fondements (Paris, Présence Africaine, 1981).Vous découvrirez, ou redécouvrirez sans doute, dans ce texte capital, une véritable rédemption de la mémoire africaine à travers une réflexion de fond sur la rupture avec notre engluement dans le «Récit» négatif qui est devenu notre être même aujourd’hui. Derrière cette vision de l’Afrique se profile une volonté de rédemption de l’imaginaire congolais et de l’exorcisme de notre intériorité peuplée aujourd’hui de fantômes monstrueux comme ceux de Léopold II, de Mobutu Sese Seko ou de Laurent Désiré Kabila. A partir de maintenant, nous devons apprendre, nous avons à apprendre, nous Congolaises et Congolais, à construire d’autres figures pour une nouvelle destinée. L’avenir de notre pays est à ce prix». (Problème de la Culture dans le Discours Théologique Négro-africain. Lames de fond et modèles théoriques, in Sylvain Kalamba Nsapu et Bilolo Mubabinge, Renaissance de la théologie négro-africaine. Mélange en l’honneur du Prof. Bimwenyi Kweshi, Académie de la Pensée Africaine, section XII, éd. Publications Universitaires Africaines, Munich, p. 25).
Conclusion
En définitive, les deux penseurs, Kä Mana et Bimwenyi Kweshi, se rejoignent sur la problématique du fondement qu’il ne faut pas confondre avec la fondation. On peut même dire «du fondement à la fondation». C’est cela la source de l’ambiguïté ou l’incompréhention qui s’était créée entre les deux dans les années 1990. En effet, le problème de fondement chez Bimwenyi revient à réfléchir sur le lieu, non pas géographique mais épistémologique, de surgissement du discours théologique négro-africain. Ce lieu épistémologique est constitutif de l’imaginaire social africain, il traduit, de ce fait, l’actualité et la vitalité de la tradition historique, culturelle, religieuse et spirituelle africaine qu’il ne faut pas réduire en un simple passé désormais révolu.
En plus, il faut faire attention à ne pas tomber dans une lecture diachronisante de la synchronie de l’histoire ou de la culture profonde du peuple africain. La confusion consiste à assimiler le présent au passé et à croire que, les valeurs culturelles dont parlent les théologiens de l’inculturation, ce sont des valeurs vétustes alors qu’elles opèrent encore comme principes qui orientent l’action salvatrice d’un peuple et déterminent sa finalité ou la projection de son futur. Ce sont ces principes ou normes fondamentales qui constituent le fondement du discours effectué par les Africains, c’est-à-dire son lieu de surgissement épistémologique.
Que le professeur Kä Mana soit admis dans la cour des grands où Oscar Bimwenyi Kweshi, Alphonse Ngindu Mushiete, Tshiamalenga Ntumba, Vincent Mulago, Fabien Eboussi Boulaga, Jean-Marc Ela, Engelbert Mveng et les autres penseurs africains siègent déjà.
Paix à toi, mon frère, Godefroid Kangudie Tshibemba Mana Bintu, alias Kä Mana.
Prof. Alain Mutela Kongo

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