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GEDEON KYUNGU MUTANGA WA BAFUNKWA : Le condamné à mort qui fait peur

Tristement célèbre ? Mystérieux et mystique ? Manipulé ? Gédéon Kyungu Mutanga Wa Bafunkwa Kanonga, l’un des derniers chefs de guerre connus de l’ex. province du Katanga, a fait reddition en compagnie de 100 de ses hommes, mardi 11 octobre 2016. Au village de Malambwe, à 70 km de Lubumbashi dans la nouvelle province du Haut-Katanga, le chef des mai-mai Bakata Katanga a rendu armes, amulettes, flèches et gris-gris aux autorités provinciales. Avant une cérémonie officielle de reddition aux allures de triomphe à Lubumbashi, la capitale de la nouvelle province. Ce ne fut pas pour plaire à tout le monde et des voix se sont aussitôt faites entendre, qui réclament châtiment contre ce seigneur de guerre, condamné à mort dans les années 2006 pour crimes contre l’humanité commis au Katanga avant de s’évader spectaculairement de la prison de la Kassapa où il était détenu.
A Lubumbashi, Gédéon Kyungu est apparu en public arborant une sorte de vareuse estampillée de l’effigie du Chef de l’Etat, Joseph Kabila. L’ancien chef de guerre assure, en effet, avoir répondu à l’appel du Président de la République à renoncer à la lutte armée et à prendre part au dialogue politique. C’est la dernière arme que s’est offert cet ancien enseignant d’école primaire du fin fond de l’ex. province du Katanga, et qui inquiète au plus haut point. Parce qu’ainsi « cuirassé » celui que l’on a accusé de meurtres les plus sauvages et d’anthropophagie se prétend éligible à quelque amnistie, comme nombre de ses pairs avant lui. L’affaire Gédéon Kyungu devient donc hautement politique et non plus simplement judiciaire, malgré les appels d’Ong de défense des droits humains, à l’instar de Human Right Watch, qui insistent pour que le gaillard soit replacé derrière les barreaux d’une prison de haute sécurité en République Démocratique du Congo.
Condamné à la prison perpétuité, Gédéon Kyungu l’a été en 2009, après qu’il se fut rendu au contingent béninois de la Monusco du côté de Mitwaba 3 ans plus tôt, en 2006 – d’autres sources assurent que le chef de guerre avait plutôt été vaincu militairement et psychologiquement grâce aux amulettes des casques bleus béninois ! Ainsi semblait se terminer, en eau de boudin comme on dit, un mouvement rebelle d’inspiration maï-maï qui n’avait pas su lire les signes du temps. Car, Gédéon Kyungu, c’est en réalité un ancien des FAP, ces Forces d’auto-défense populaires suscitées par Mzee Laurent-Désiré Kabila au début des années 2000 pour contrer l’avancée des rebelles du RCD/Goma et de leurs alliés rwandais. Avant de créer en compagnie d’un certain Kasongo Ngwele « Chindja Chindja » une milice maï-maï dont il s’éloignera en créant le groupe Bakata Katanga, un mouvement sécessionniste aux antipodes de la doctrine politique nationaliste et unitariste de Laurent Désiré Kabila.
Seulement, les accords de Sun City signés en avril 2002 peu après l’assassinat de Mzee Kabila vont sonner le glas des rébellions et autres mouvements armés, au moins en théorie. Il faut se reconvertir, intégrer les forces armées régulières. Les maï-maï de l’ex. province du Katanga, qui ne sont répertoriés nulle part, sont ignorés. Ils décident de se rappeler à la mémoire des autorités nationales en poursuivant le seul boulot qu’ils connaissent : la guerre. Une guerre contre … les populations civiles et les troupes régulières dont le nouveau commandant suprême n’est autre aue Joseph Kabila, fils de Mzee, puisque de rébellion RCD/Goma, il n’en existe plus. Kasongo « Chindja Chindja » et Gédéon Kyungu sèment ainsi la terreur dans ce qui deviendra le célèbre triangle de la mort de l’ex. Katanga : Mitwaba-Pweto-Manono.
Nouveau Gédéon, Nouveau Bakata Katanga
Le 11 novembre 2011, quelques jours avant la deuxième élection présidentielle au suffrage universel de la RD Congo, Gédéon Kyungu Mutanga réussit à s’évader spectaculairement de la prison de la Kassapa à Lubumbashi où il était détenu. L’affaire est proprement invraisemblable : à 10 heures du matin ce jour-là, une bande de jeunes égrillards armés fait irruption devant l’institution pénitentiaire, tiraille à tout va et libère tous les détenus avant de traîner, presque de force, Gédéon Kyungu vers un mini-bus qui l’attendait. Lorsqu’on reparle du chef de guerre évadé, il arpente les monts Mitumba dans les environs de la mission catholique de Lukafu, en compagnie d’une quinzaine de partisans armés jusqu’aux dents et portant des bandeaux rouges autour de la tête. L’homme se garde bien de retourner à Mitwaba, pourtant, préférant au triangle de la mort les alentours de son village natal, Kabala. Il y prend ses quartiers et mène une vie de pacha, selon des témoignages : ses partisans sont vêtus de salopettes estampillées « Bakata Katanga » (littéralement : les coupeurs du Katanga) et s’adonnent à des travaux champêtres lorsqu’ils ne s’entraînent pas au maniement d’armes à feu. Le nouveau Gédéon est né, qui investira tout aussi mystérieusement qu’il s’était évadé de la Kassapa, à plusieurs reprises, la ville de Lubumbashi. En même temps qu’il amorcera, au nez et à la barbe des autorités de la province, la mutation de sa milice en un mouvement politique qui revendique pêle-mêle la sécession du Katanga ainsi que sa réintégration dans l’armée et le paysage politique national.
Il apparaît dès lors clairement que Gédéon Kyungu et ses Bakata Katanga bénéficient manifestement de soutiens occultes. Le mouvement semble financer par des personnalités et groupes de personnes qui tirent les ficelles dans l’ombre et qui ont dès lors intérêt à ce que la milice et son chef demeurent tels : des noms sont avancés, parmi lesquels des autorités politiques et militaires en place dans l’ex. Katanga, Moïse Katumbi Chapwe, l’alors tout puissant gouverneur de la province cuprifère.
En 2013, Gédéon Kyungu est annoncé aux concertations nationales convoquées par le Président de la République au Palais du Peuple de Kinshasa. Mais le chef de guerre s’avère aux abonnés absents, au finish. L’homme, qui craint encore pour sa sécurité, n’a pas osé faire quitter son maquis douillet pour effectuer le déplacement de Kinshasa. Ses émissaires, eux, sont bel et bien venus et ont rencontré un certain nombre d’autorités à qui ils ont donné des assurances : Gédéon Kyungu veut faire reddition mais ne demande qu’à être intégré dans l’armée à un grade supérieur. Pas gratuitement : l’ancien chef de guerre est prêt à passer à table et dénoncer tous ceux qui se sont sucrés sur son dos, parmi les acteurs politiques de l’ex. province du Katanga autant parmi les représentants de la communauté internationale. « Certaines exactions commises dans le fameux triangle de la mort lui ont été attribuées à tort », confiait au Maximum un envoyé de Gédéon Kyungu en marge des concertations nationales de 2013 à Kinshasa. L’homme pointait du doigt les casques bleus de la Monusco, qu’il soupçonnait d’en avoir perpétré quelques-unes pour justifier leur présence dans la région.
A l’évidence, Kyungu Mutanga Wa Bafunkwa Kanonga détient d’intéressants secrets qu’il sied de porter à la connaissance de l’opinion. Même s’il doit purger la peine à laquelle il avait été condamné en 2009, il devrait tout aussi se défendre des crimes dont il est accusé après cette condamnation, s’en défendre devant la justice, et donc parler.
J.N.

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