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CORONAVIRUS : Dé-mondialisation

Coronavirus, ce fléau des temps présents qui défraie la chronique fait d’autant plus peur qu’il vient remettre en question toutes les certitudes et tous les dogmes sur lesquels repose la vie moderne. Le 18 mars dans son adresse à la Nation, le président de la République Félix Tshisekedi a annoncé d’un ton grave une batterie de mesures préventives inédites de confinement et de lutte contre la propagation de la pandémie. Joseph Kabila, le chef de l’Etat sortant, d’habitude peu disert, a brisé samedi le silence qu’il s’est imposé depuis la fin de son mandat début 2019 pour appuyer et soutenir les décisions annoncées par son successeur. En France, Emmanuel Macron, déclarait le 16 mars lors de son que le monde était « en guerre » contre ce virus global. A l’évidence, on se trouve face à un ennemi plus dangereux que le terrorisme djihadiste. Face à un tel ennemi invisible, mal connu et dont les tentacules se renferment sur la quasi-totalité de la planète, les désaccords ont tendance à se taire. L’heure est à l’union sacrée contre ce tueur sans froid et implacable. Oublié le décalage entre des rôles soigneusement – et péremptoirement – attribués aux hommes et aux nations du vaste monde. Fini le triomphe arrogant du néolibéralisme arrogant qui faisait annoncer par Fukuyama « la fin de l’Histoire » au lendemain de la chute du mur de Berlin. Dans les pays les plus emblématiques du nouvel ordre qui s’était autoproclamé ‘’global’’, les gouvernements et les personnels soignants, déjà exsangues et dépourvus de réponses adéquates aux attaques du virus maléfique en sont réduit à s’accuser mutuellement d’en être responsables de leur expansion ou à recommander les voies et moyens de la contenir dans des limites statistiquement acceptables…
Partout d’héroïques « blouses blanches » se vouent à secourir les victimes du Covid-19 dont on ne meurt pas à tous les coups, ce qui laisse un espoir qu’on ne se trouve pas plongé dans l’Armageddon et qu’il y aura bien un après Covid-19 dont les premières esquisses s’observent déjà en Chine où les guérisons sont désormais plus nombreuses que les nouvelles contaminations.
Si le coronavirus ne provoquera pas la fin du monde, il annonce néanmoins la fin d’un monde au sens d’un modèle de vie. Les grandes industries d’après-guerre n’ont eu de cesse de dépecer leurs joyaux respectifs en un nombre exponentiel de sous-produits qui ont envahi les moindre recoins de la planète, faisant miroiter aux peuples circonvenus par un marketing agressif leurs avantages comparatifs et compétitifs. Ici, ils ont instrumentalisé une main d’œuvre bon marché, là, de grandes compétences technologiques, ailleurs, des avantages fiscaux ou encore vivier quasi inépuisable de consommateurs piaffant d’étrenner « ce qu’il faut absolument posséder ». S’est ainsi créé une immense chaîne de valeurs qui a littéralement quadrillé tous les pays, se moquant comme d’une guigne des frontières que des philosophes et juristes bien-pensants s’efforçaient d’effacer au nom de la mondialisation et du droit d’ingérence. Grâce à la discipline de son peuple ainsi qu’à la clairvoyance et le pragmatisme de sa classe dirigeante depuis 1949, la Chine avait fait une intrusion inattendue aux premières marches de cette chaîne. Grand atelier global, premier marché mondial, elle vient de connaître un net ralentissement de son économie notamment dans les secteurs de l’automobile, de la pharmacologie ou de l’électronique. Pas étonnant que le système soit appelé à traverser d’importantes turbulences et que bruissent rapidement les rumeurs d’une possible « dé-mondialisation ».
Pour autant, cette désorganisation annoncée de bon nombre de maillons déterminants des chaînes de l’économie globale va-t-elle aboutir à la fin d’une économie hyper-mondialisée ? ne s’agit-il que d’un coup de froid passager ?
Il est peu probable que la machine implose de sitôt. Parce que détricoter des circuits de production et de distribution, optimisés à coups d’investissement colossaux, de pratiques et d’habitudes chevillées dans les façons de faire aux quatre coins du globe serait très long, fastidieux, coûteux et incertain.

Un « retour des usines » à la maison
Un fait est certain : les événements récents ont fait prendre conscience aux et aux autres des effets nocifs de la dépendance des pays non industrialisés, comme la République Démocratique du Congo, à l’égard de contrées lointaines. Une dépendance qui semble faire partie de l’ordre des choses dans la mesure où l’on a souvent accordé priorité à la politique de la concurrence, supposée avoir un effet baissier sur les prix, plutôt que d’œuvrer à la mise en place d’une véritable politique industrielle, qui aurait ainsi contribué à fixer les segments des filières stratégiques sur le sol national ou africain dans divers domaines comme le secteur minier, l’agroforesterie, l’alimentaire, les télécommunications, le numérique et… la santé, numérique. Plutôt qu’une totale « dé-mondialisation », c’est à une avancée vers plus d’autonomisation des circuits économiques que l’on va assister ici après la crise du Covid-19. Une autonomisation alimentée par une politique de « relocalisation » des activités d’assemblage final.
Quatre facteurs peuvent expliquer cette inclinaison : premièrement, la formule de production « low cost » à l’étranger devient moins intéressante du fait de la hausse des coûts de la main d’œuvre dans les pays du Sud dopés par la hausse des salaires et la syndicalisation/politisation systématique des travailleurs dans la plupart rattrapent ceux des pays industrialisés ; deuxièmement, les coûts et les conditions de transport de plus en plus onéreux qui font réfléchir bien des producteurs, tentés de produire sur place ; troisièmement, la robotisation de plusieurs tâches d’assemblage et de montage qui laisse entrevoir des réductions de charges dans les pays industrialisés de même que tout comme les technologies numériques peuvent faciliter, à partir du sol national, l’organisation de bon nombre des activités de services mondialisées ; quatrièmement, la sensibilité des consommateurs à la qualité des productions, aux exigences environnementales et du commerce ‘’équitable’’ qui compliquent les productions délocalisées. Les décideurs en République Démocratique du Congo auraient tort de négliger ces tendances inexorables ? L’heure est venue de cesser de se voiler la face devant des évidences aussi flagrantes. Au moment où, face au Coronavirus, les gouvernements à l’échelle planétaire se recroquevillent frileusement derrière leurs frontières, le Congo-Kinshasa a intérêt à relancer la production intérieure qui en est à ce jour au degré zéro quasi nulle avec un pouvoir d’achat instable. Agir autrement revient à exposer le pays dans un avenir très proche à mourir de faim en cas d’une catastrophe de type global sur la chaîne alimentaire ou à une disparition des suites d’une « guerre de l’eau » si le dérèglement climatique venait à pousser certains Etats autour de nous victime d’une sécheresse sévère à décider de s’emparer de cette denrée dont notre pays dispose en abondance.  Cette pandémie est une menace sérieuse sur l’économie fragile d’un pays comme la RDC déjà miné ses vieux démons de la mauvaise gouvernance persistante sur fond de contradictions politiques. Le budget de 11 milliards USD adopté récemment par le parlement était déjà peu réaliste au regard plan de trésorerie publié quelques semaines seulement après par le ministre des Finances selon lequel le cash-flow total réel n’excédait pas 5 milliards USD. Selon cette source, les flux de la trésorerie de février 2020, indiquaient des recettes de 260 millions USD et des dépenses de 364 millions USD, soit un déficit de plus de 100 millions USD. Pire dans ces dépenses 77,9 % sont relatives aux rémunérations tandis que 2,5 % étaient réservés aux investissements. C’est ce type de gouvernance incurieuse qui est à la base du ralentissement de l’économie déploré en 2019. La croissance a reculé à 4,6 % alors qu’elle était de 5,8 % en 2018. Les réserves en devises qui étaient de 1,2 milliard USD début 2019 sont tombées à moins de 800 millions USD un an plus tard, entraînant une régression sociale.
La RDC a perdu trois places sur l’échelle mondiale de l’index de développement humain alors que entre 2001 et 2018, cet indicateur s’était constamment amélioré grâce à une croissance continue.C’est sur ce sombre tableau que vient se greffer le fléau du Covid-19 dont le professeur Jean-Jacques Muyembe a dressé une projection qui donne la chair de poule : la possibilité de 10 % de décès !
Sur le plan économique, ainsi que l’observe l’analiste Hubert Kabasubabo, « avec le ralentissement vers la récession de la Chine (qui) importe et transforme plus de 80 % du cuivre et du cobalt congolais ainsi que la plus vaste proportion de notre coltan (les transactions commerciales entre les deux pays sont passées de moins de 25 millions USD en 2003 à plus de 2,8 milliards USD vers 2012-2013 voire plus en 2017-2018), il fort probable que les exportations de minerais vers ce pays et les importations congolaises en provenance de la Chine, connaissent un recul de l’ordre de 10 à 30 % dans les trois prochains mois. Ce qui pourrait passer les recettes douanières et taxes attendues de près de 1,5 milliard USD à 200, voire 200 millions USD. Il en est de même des recettes fiscales, projetées à plus de 3 milliards USD, dont une large portion provient des entreprises minières qui pourraient probablement chuter à moins de 2 milliards USD endéans un trimestre ».
Ces projections conduisent à envisager révision des recettes publiques en deçà de 4 milliards USD avec toutes les conséquences dramatiques sur le plan social que cela suppose.
Force est de constater que le chef de l’Etat est rentré des USA sans aucune promesse ferme d’appui budgétaire à la hauteur des besoins de la reconstruction colossale de ce sous-continent. Le développement de la situation sécuritaire à l’Est (Nord-Kivu, Sud-Kivu et Ituri) comporte des contraintes financières appelant une révision à la hausse des dépenses portant sur les opérations tactiques des FARDC dans ces provinces perturbées au risque de voir l’insécurité s’y aggraver. « Cette projection multi-systémique démontre donc que la RDC est dans une fragilité préexistante qui va amplifier les répercussions des effets géoéconomiques du Coronavirus dans ce pays », conclut Kabasubabo qui invite le président Fatshi et son gouvernement à initier dans les meilleurs délais « un brainstorming de réorientation stratégique substantielle pour éviter une hécatombe (car) un simple marketing politique sans profondeur et sagacité stratégique sera inféconde ». Il faut maintenant repenser les objectifs et les actions prioritaires en termes opérationnels et mettre courageusement en œuvre des modalités optimales d’augmentation des revenus et de réduction des dépenses de l’Etat.
Cela passe par des initiatives correctives de rationalisation structurelle des institutions politiques centrales (Président, Gouvernement) et l’implémentation en urgence des dispositifs d’élimination effective de la fraude fiscale et douanière qui aillent plus loin que le discours.
Sur le même axe, la RDC est en droit d’instituer une modalité de taxation de certaines composantes précieuses du coltan et du pyrochlore comme le niobium.
Le réalisme commande également que les dirigeants cessent de considérer la Chine qui vient d’administrer une démonstration impressionnante de ses capacités et sa résilience comme une puissance hostile alors qu’elle la seule à pouvoir à ce jour par solidarité gratifier la RDC d’un matelas de réserves pouvant aller jusqu’à 10 milliards USD auprès des Chinois afin d’accélérer la reconstruction modernisatrice de notre pays sans les pré-conditions auxquelles nous ont habitué les « partenaires traditionnels » (occidentaux).
Le taux d’endettement de la RDC étant à moins de 20 % du PIB (alors qu’il est de plus de 80% pour plusieurs autres pays africains), en plus des solutions sanitaires et humaines contre le coronavirus, un tel appui aidera à propulser la RDC vers l’émergence.
La crise du Covid-19 met les pouvoirs publics congolais au défi d’en finir une bonne fois pour toutes avec l’illusion qu’ils ne peuvent trouver les voies du développement et de l’émergence du pays qu’au travers de la dilution fusionnelle quasi parfaite dans les politiques intégrationnistes des ensembles supranationaux comme les institutions de Bretton Woods qui leur tient lieu de politique économique. Contrairement à la croyance naïve professée par d’aucuns ci et là, la République Démocratique du Congo n’est pas considérée par les maîtres autoproclamés et bien-pensants dans l’hémisphère Nord comme un maillon « incontournable » de la communauté internationale.
Aujourd’hui comme hier, la forte parole de l’ancien président français Charles de Gaulle selon laquelle « les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts » reste toujours d’actualité.
Le Maximum

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