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BENI : Massacres et dividendes politiques

Dans la région de Beni au Nord-Kivu, ce sont bien plus de 600 personnes, des civils inoffensifs, qui ont perdu la vie du fait de tueurs à la machettes qui, jusque-là, s’attaquaient aux villages alentour de la ville de Beni, difficiles à protéger par les troupes des Fardc et de la Monusco, pourtant nombreuses dans la région. Selon la mission des Nations-Unies en RD Congo et les Fardc, les tueurs de Beni ne sont autres que des résidus des rebelles ougandais de l’ADF, plus ou moins défaits après plusieurs opérations d’éradication menées depuis 2014. Réduits à leur plus simple expression, qui n’en demeure pas moins meurtrière hélas, ces ADF n’ont plus d’autres ressources qu’une tactique de guérilla : s’attaquer, le plus souvent de nuit, aux populations civiles qu’elles tuent à l’arme blanche avant de prendre le large. L’enfer dure depuis près de deux ans maintenant, donc. Et ne semble pas prêt à se muer en purgatoire. Probablement parce que les crimes de Beni profitent aussi bien à leurs auteurs qui s’adjugent des pans juteux de carrés miniers aurifères situés dans les zones qui se vident de leurs habitants qu’à quelques complices locaux. Qu’il faut identifier.
Samedi 13 août 2016, les tueries de Beni ont dépassé le seuil de l’horreur et du défi à l’autorité établie acceptables. Les tueurs ont osé et réussi à se rapprocher le plus possible du centre névralgique de l’une des principales villes du Grand Nord Kivu, Beni-Ville, en assassinat 36 personnes à Rwangoma, un hameau périphérique du chef lieu du territoire de Beni. Avant de fondre dans la nature. Vêtus des tenues Fardc, les assaillants ont attendu 19 heures locales, la nuit tombante donc, pour s’en prendre à leurs victimes avant de prendre le large dans la nature broussailleuse alentour. Ni les Fardc, qui bivouaquent ci et là dans la ville, ni les casques bleus de la Monusco, également présents en grand nombre à Beni, n’ont pu intervenir à temps pour arrêter les tueurs pourtant aperçus par les populations qui les avaient prises pour des éléments Fardc quelques heures plus tôt dans la journée. Le pire, pour le pouvoir en place à Kinshasa, c’est que les dernières tueries de Beni se sont perpétrées 5 jours seulement après que Joseph Kabila, le Président de la République, eut séjourné dans la contrée, précisément pour tenter d’apporter une solution définitive à l’insécurité récurrente à Beni et ses environs. En séjour dans la région, Joseph Kabila, également commandant suprême des Fardc, n’a pas raté l’occasion pour inspecter troupes et campements, y compris dans le parc des Virunga non loin de là, pour s’assurer que tout allait bien.
Les 36 morts de Rwangoma, le 13 août dernier, ont donc pris l’allure d’un message politique adressé à Joseph Kabila : une inspection des troupes et des moyens mis ou à mettre à leur disposition sont insuffisants pour mettre un terme à ce que d’aucuns qualifie aujourd’hui de crimes contre l’humanité ou de génocide de Beni. Il faut chercher derrière les ADF qui tire les ficelles de la mort des civils innocents et dans quel but. Point n’est besoin d’aller bien loin dans cette recherche pour se rendre compte qu’à Beni et alentours, les civils paient les frais d’ambitions politiques déçues, tues ou étouffées. Celles de ces ambitions qui, depuis le week-end dernier, se manifestent d’une manière ou d’une autre, ne sont peut-être pas aussi étrangères que ça au drame des populations rd congolaises du grand Nord Est congolais.
Les massacres de Rwangoma ont donné lieu, quelques heures après que l’horreur eût apparu au grand jour, à quelques réactions populaires à Beni, un groupe de manifestants a battu le pavé, lundi 15 dans la matinée, pour protester contre une insécurité qui se rapprochait de plus en plus de la cité. La réaction populaire semblait s’être arrêtée là. Mardi 16 août 2016, un autre groupe de curieux amassé sur le parcours de la délégation du premier ministre Augustin Matata, dépêché dans la ville par le Chef de l’Etat, s’est fait réprimander par des huées. Mais ici aussi, la réaction s’est arrêtée là.
Toutes autres apparaissent les manifestations organisées qui se sont faits jour mercredi 17 août, avec des manifestants en plus grand nombre et plus organisés puisqu’ils auraient eu le temps de la rédaction de documents qu’ils entendaient déposer à la mairie de la ville. Les échauffourées qui s’en sont suivies ont provoqué la mort d’au moins 3 personnes, dont un agent de police et un fou pris pour un terroriste infiltré. Tout autant que ces dizaines de jeunes qui ont parcouru la quarantaine de km séparant Butembo de Beni pour venir protester contre des tueries qui, après tout, durent depuis deux ans. On doit l’initiative de cette randonnée pédestre à Crispin Bindule, un élu local membre de l’UNC de Vital Kamerhe, déjà connu de l’opinion comme l’auteur d’une motion controversée contre le premier ministre, Matata Ponyo, à l’Assemblée nationale. A l’évidence, les morts de Beni semblent récupérables et sont récupérés à des fins politiciennes. Manifestement contre le pouvoir et l’autorité publique en place.
Mercredi 17 août, la société civile de Beni s’est fendue de lettres ouvertes au Président de la République et autres pamphlets du genre, fort légitimes dirait-on, mais qui n’en ont pas moins la particularité de substituer la prose juridiste propre à ce type d’organisations à la loi, aux usages et à l’Etat. La société civile du Nord-Kivu, pourtant connue pour la pertinence de ses observance et l’efficacité de son travail de terrain, en est venue à exiger, outre la démission des membres du gouvernement central chargés de la sécurité et de la défense nationale, l’annulation de décisions prises par l’Etat-major opérationnel de Beni, consistant à changer les tenues habituelles des Fardc, dont les tueurs de Rwangoma s’étaient également servis pour tromper et les populations et les troupes loyalistes chargées de leur protection. Si l’attaque du 13 août à Rwangoma avait eu pour objectif de saper définitivement le peu d’autorité de l’Etat en cours de restauration dans ce territoire longtemps demeuré la chasse gardée de groupes rebelles qui ont écumé le territoire national au début des années ‘2000, elle aura atteint son objectif : grâce à cette frange de la société civile de Beni, aussi.
Sur ce registre de l’exaltation du non-Etat à Beni, voire sur toute l’étendue de la RD Congo, les ténors des Forces dites acquises au changement (ou plutôt acquises au remplacement des tenants du pouvoir en RD Congo), n’ont pas loupé l’occasion de se positionner utilement sur les morts de Rwangoma. Dans une intervention sur la RFI, Joseph Olenghankoy des Fonus, a vertement critiqué le pouvoir de Joseph Kabila qui, à son entendement, est responsable des morts de Beni qui meurent faute d’autorité étatique effective. « Il n’y a pas d’Etat dans notre pays », s’est écrié cet ancien candidat à la présidentielle qui trône à la tête d’un parti politique qui ne compte qu’un seul élu national à l’Assemblée national depuis 2006.
L’ancien « Enfant terrible » de l’opposition au Maréchal Mobutu dans les années ’90 n’est pas le seul à avoir embrayé sur ce refrain. Dans un communiqué en bonne et due forme, le tout premier signé de son tout récent secrétaire général, le Katangais Kabund Kambund, l’UDPS/Tshisekedi ne dédaigne pas de prendre son parti des deuils nandé de Beni : le gouvernement « illégitime » de Joseph Kabila a failli à sa mission de protéger les populations, décrète-il. Avant d’inviter le Chef de l’Etat et son gouvernement à « tirer les conséquences de cette irresponsabilité » … et de demander au peuple de la région d’attendre des directives qui lui seront incessamment transmises. En lieu et place de qui ? … Tout un programme, que ce communiqué daté du 16 août 2016, 24 heures avant les manifestations autrement plus organisées observées à Beni et à Butembo.
Cerise sur le gâteau de ces dividendes funéraires rwangomaises, la sortie médiatique de l’Envoyé Spécial US pour les Grands Lacs, Tom Perriello. Faisant allusion aux dates butoirs de la tenue de l’élection présidentielle en RD Congo, le diplomate yankee a déclaré à la presse que « Plus on se rapproche de ces dates butoirs, moins les bons scénarios sont plausibles et plus les mauvais sont probables ».
Or, s’agissant précisément de scénarios de fin de régime politique en Afrique, au moins un, déjà divulgué en RD Congo, met en jeu la région martyrisée de Beni-Butembo. L’affaire a été divulguée mi-décembre 2015, après que la Fondation allemande Konrad Adenauer Stifftung eût financé un séjour d’apprentissage de méthodes subversives de renversement de pouvoir à l’île de Gorée au Sénégal au profit d’une dizaine d’acteurs politiques de l’opposition rd congolaise. En plus de l’ex. province du Katanga et de la ville-province de Kinshasa, Beni dans le Grand Nord Kivu figurait parmi les foyers potentiels d’embrasement de la RD Congo dans la cadre d’un schéma de renversement de pouvoir de type burkinabè. Au cours d’une séance plénière à l’assemblée nationale, Aubin Minaku avait carrément crevé l’abcès : « les objectifs inavoués de la rencontre de Gorée étaient de réfléchir sur les meilleurs voies et moyens pour un soulèvement populaire en RDC ; de constituer un front anti-dialogue ; de mettre sur pied des structures subversives ; d’obtenir des moyens financiers aux fins des actions de déstabilisation », avait-il dénoncé. L’accalmie semblait être revenue dans le Grand Nord Kivu mercredi 17 août après-midi. Mais on n’est pas passé loin d’un embrasement généralisé dont l’origine fut l’assassinat à l’arme blanche de dizaines d’innocents par des tueurs à la solde d’acteurs politiques locaux ou étrangers. Les dividendes politiques des crimes de Beni disent beaucoup et trop à la fois.
J.N.

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