Politique

ADRESSE DE FELIX TSHISEKEDI A LA NATION : Débauchage à l’Assemblée nationale ?

Annoncée comme un tsunami, l’adresse de Félix Tshisekedi à la Nation n’aura été en fin de compte qu’une annonce de report. De toute évidence, le projet annoncé tambour battant par nombre de sociétaires de l’UDPS de dissolution d’une Assemblée nationale trop indocile à leur goût ou de révocation du 1er ministre Sylvestre Ilunga Ilunkamba, que les mêmes caressent depuis que ce dernier s’est insurgé de voir un membre de son gouvernement usurper ses fonctions en apposant le contreseing sur des actes du président n’était pas encore arrivé à maturité lorsque le chef de l’Etat a été obligé de s’adresser à la nation, ayant, sous le coup de la contrariété fait annoncer par ses services, l’annulation de la réunion hebdomadaire du conseil des ministres en rétorsion contre les ministres FCC qui avaient, à une seule exception, boycotté la prestation de serment des juges constitutionnels dont la nomination s’est faite de manière inconstitutionnelle selon le FCC.
En substance, le message du président de la République qui a débuté avec de vives remontrances au sujet des entraves dont souffrirait le déroulement du programme sur la base duquel il a été élu n’a pas été à la hauteur du suspens suscité par un effet d’annonce dramatisé à souhait notamment à travers une mise en alerte des forces de police et un communiqué de l’ambassade des Etats-Unis enjoignant les ressortissants américains de prendre des précautions d’usage en période insurrectionnelle ou de conflit armé.
Théâtralisation d’une banale controverse
Les Congolais sont restés sur leur soif. La seule chose qu’ils auront apprise ce jour-là, c’est la volonté du président Tshisekedi de changer de partenaires dans la gouvernance du pays au motif que « des divergences qui persistent entre les signataires de l’accord FCC-CACH plombent les ailes de notre envol vers le développement».
Visiblement à l’étroit dans le seul costume de président de la République, Tshisekedi semble tenté par l’hyper-présidentialisation du système politique que le constituant congolais a pourtant voulu semi-présidentiel, donc, semi-parlementaire. Ses exigences apparaissent donc à cet égard sans commune mesure avec les attributions dévolues par la constitution de 2006 en vigueur.
En effet, l’Etat de droit sous la dispensation de la troisième République est une matérialisation des principes sacro-saints de la séparation des pouvoirs qui veut que le pouvoir arrête le pouvoir. En sa qualité de chef de l’exécutif, le président de la République est, aux termes de l’article 69 de la constitution, le garant du bon fonctionnement des autres institutions. Il lui revient de veiller particulièrement à l’indépendance des unes par rapport aux autres y compris à lui-même et à la courtoisie qui doit caractériser leur collaboration harmonieuse. C’est tout le contraire de cette obsession d’émasculer le parlement et le gouvernement à laquelle on assiste.
Emasculation du parlement et du gouvernement
Lassé de devoir composer avec un gouvernement dont la majorité des membres sont issus de la plateforme FCC de son prédécesseur avec lequel il avait pourtant conclu un accord de coalition, Félix Tshisekedi voudrait «consulter les leaders politiques et sociaux les plus représentatifs», dans l’espoir de constituer une nouvelle majorité parlementaire autre que celle issue des élections générales du 30 décembre 2018, les mêmes qui l’ont porté au pouvoir. «Ces consultations visent la refondation de l’action gouvernementale autour des principes de participation à la gestion du pays», a-t-il expliqué.
Châteaux en Espagne
L’annonce officielle faite par le président Tshisekedi sur le travail de débauchage auquel ses services s’adonnent depuis le début de son mandat avec le soutien de quelques chancelleries occidentales paraît quelque peu prématurée. Les résultats de la neutralisation escomptée de son partenaire Joseph Kabila relève encore de la présomption jusqu’à ce jour.
Si ses anciens alliés de Genève Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba ont fait part, selon certaines sources, de leur disponibilité à l’approvisionner en députés nationaux pour lui donner le (faux) espoir de se doter d’une nouvelle coalition majoritaire baptisée «Union sacrée de la nation» qui ne survivra certainement pas aux prochaines échéances électorales de 2023, tel ne semble pas être le cas de l’écrasante majorité FCC qui continue à faire bloc autour du sénateur à vie Joseph Kabila dont on comprend mieux maintenant le grand retour à la dernière rentrée parlementaire. Aussi influent sur la scène politique congolaise que l’est en Pologne un certain député Jaroslaw Kancisky, le peu disert sénateur Joseph Kabila s’était tout simplement contenté de s’afficher aux côtés de trois chefs de corps qui relèvent de sa majorité parlementaire sous les vivats de l’assistance pour défrayer la chronique.
Son image flanqué du 1er ministre Sylvestre Ilunga, de la présidente de l’Assemblée nationale Jeannine Mabunda et du président du Sénat Alexis Thambwe Mwamba valait effectivement mille mots. Au regard des derniers développements de l’actualité, l’on peut déduire que Kabila, dont on connaît par ailleurs la capacité d’anticipation, prévenait déjà que le parlement qui lui est acquis était une forteresse inexpugnable. Sa majorité parlementaire l’est et le restera. Elle n’ira jamais mendier ailleurs le pouvoir que lui confère de droit la constitution, notamment celui de disposer d’un gouvernement qui ne peut qu’en être l’émanation.
À la présidence de la République, on ne voit pas les choses de la même manière. Le haut représentant du chef de l’État qui est depuis longtemps sorti de sa réserve pour distribuer des anathèmes sur les réseaux sociaux est à la manœuvre et s’agite comme un éléphant dans un magasin de porcelaine pour rameuter par des menaces ou des promesses de prébendes, des postes des adhérents au schéma de la «présidence impériale» dans lequel il a décidé d’entraîner Félix Tshisekedi. Dès le lendemain du discours du chef de l’État, ce conseiller du président qui ne cache pas son inclinaison à l’ésotérisme a choisi une manifestation politique pour lancer un véritable avis officiel de débauchage. «Le pouvoir c’est nous. Si à l’Assemblée nationale et au Sénat il y a des présidents délégués, à la Cité de l’Union africaine et au Palais de la nation il n’y a pas de président délégué. Le chef de l’État est le père de tout le monde. Il ne refuse personne. Que vous soyez AAA, BBB, CCC, PPP, venez mes chers amis, n’hésitez pas, répondez à l’invitation du président de la République aux consultations», s’est-il égosillé sans se donner la peine de donner le moindre soubassement légal ou politique de cet aggiornamento. «Pour Yezu, seule la fin justifie les moyens comme à l’époque de la défunte dictature du parti unique mobutiste dont il fut l’un des principaux stratèges», note un politologue de l’Université de Kinshasa.
Méfiance de la classe politique
Il n’est pas certain que Félix Tshisekedi garde le même panache après ses consultations que celui qu’il avait affiché à son entrée triomphale au Palais du peuple, siège du parlement qu’il avait «réquisitionné» en violation des lois congolaises pour abriter la cérémonie chahutée de prestation de serment de 3 juges constitutionnels le 21 octobre dernier. C’est le moins que l’on puisse dire en prenant en compte la méfiance de la classe politique significative depuis son appel d’offre de vendredi passé.
Dans la majorité comme au sein de l’opposition, beaucoup n’oublient pas que le cinquième président congolais a la réputation de ne respecter ni sa parole ni la signature qu’il appose sur les accords qu’il conclut. Des appels à la prudence en direction des députés se sont multipliés sur les médias où plusieurs analystes présentent Félix Tshisekedi comme un ‘’enfarineur’’ qui a roulé tous ceux qui ont jusqu’ici été en alliance ou en coalition avec lui.
Hyppolyte-Ariel Sumey, un avocat politiquement engagé aux côtés du PPRD de Kabila a ainsi publié sur la toile un posting évocateur à ce sujet dans lequel on peut lire: «trahir pour consulter ou consulter pour trahir ? ». Même inquiétude chez Kabongo Ilunga, un proche de Moïse Katumbi, leader du parti Ensmble qui écrit : «qu’est-ce qui prouve que Katumbi, Bemba, Muzito ou Fayulu ne finiront pas comme Vital Kamerhe, qu’ils ne seront pas houspillés et insultés à longueur des journées comme l’a été Joseph Kabila ? Quelle garantie leur donne-t-on à cet égard ?». Quant à Berry Muekatone de l’opposition Lamuka du duo Fayulu-Muzito, il a choisi le sarcasme pour exprimer les mêmes réticences : «maintenant qu’il est coincé, l’enfarineur cherche des béquilles. Mais qui pourrait faire confiance à un individu versatile qui a piétiné la volonté de tout un peuple ? Il ne respecte ni sa parole ni sa signature. La trahison est dans son ADN. L’opprobre promise à Genève frappe à sa porte ». Allusion à la formule grandiloquente de l’engagement signé à Genève par l’actuel président congolais acceptant comme tous ses autres collègues qu’en cas de violation l’opprobre s’abatte sur lui, quelques heures avant de se retirer dudit engagement.
Dans le même sens, la journaliste Christelle Kahij Yav a écrit, s’adressant au chef de l’Etat : «en deux ans seulement, vous avez violé tous les accords pour lesquels vous vous êtes engagés : Accord de Genève, Accord avec l’UNC créant le CACH, Accord de coalition avec le FCC».
Jean-Pierre Lisanga Bonganga et sa Dynamique pour une Sortie de Crise (DYSOC) ont quant à eux réservé immédiatement une fin de non recevoir aux sirènes de la présidence de la République. Dans une déclaration politique tonitruante, Lisanga justifie leur refus de composer avec Tshisekedi en ces termes : «de toute évidence, on ne peut pas avoir la prétention de trouver une solution objective lorsqu’on est soi-même une partie du problème. Le président Félix Tshisekedi étant un des éléments de la crise, il n’est pas qualifié pour prétendre trouver seul une voie de sortie de crise. Sa formule de consultations est donc sans objet. La véritable union sacrée se fait autour du respect de la constitution et des lois de la République, et non autour d’un individu».
Députés conspués et ridiculisés mais convoités
«Boma députés, tika nyoka !» (exterminez les députés mais préservez les serpents). Tel était le slogan des ‘’combattants’’ de l’UDPS à chacune de leurs expéditions punitives pour violer impunément l’enceinte pourtant réputée neutre du parlement au moindre mot d’ordre de leurs dirigeants sous l’œil débonnaire d’une police complaisante. Jusqu’à il y a à peine quelques jours, dans tous leurs discours, ces partisans fanatiques de Félix Tshisekedi n’hésitaient pas de traiter les élus du peuple congolais de «députés nommés» ou de «majorité mécanique», non sans revendiquer arbitrairement pour eux-mêmes une prétendue majorité populaire. Une situation qui fait sourire un professeur émérite de droit constitutionnel de l’Université de Kinshasa pour qui «si des juges constitutionnels ont pu prêter serment dans l’enceinte du parlement devant les ‘’parlementaires debout’’ de l’UDPS, le président Tshisekedi ne peut pousser sa logique jusqu’au bout en consultant sa fameuse majorité populaire de l’UDPS pour former un nouveau gouvernement pour notre pays».
En tout état de cause, du côté de la chambre basse du parlement, les plaies des grossières persécutions subies de la part du camp de Félix Tshisekedi n’ont pas encore eu le temps de cicatriser. La plupart des députés approchés par nos limiers disent ne pas avoir oublié la mort tragique d’un de leurs collègues des suites des coups qui lui ont été assénés férocement devant le palais du peuple par les gros bras du parti présidentiel qui s’attaquaient violemment aux véhicules de tous les élus qui prenaient le risque de venir simplement à leur lieu de travail.
Comme quoi, il arrive parfois que l’arroseur soit à son tour arrosé.
JBD

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