En politique, toutes les batailles ne se gagnent pas dans la rue. Parfois, le véritable combat est plus feutré et se joue sur le terrain de la communication. C’est justement cette leçon que le secrétaire permanent de l’Union sacrée de la nation, le professeur André Mbata est en train d’apprendre à ses dépens. En appelant les adeptes pro Tshisekedistes à contre-manifester le 22 juillet prochain face à l’opposition, il entendait certainement afficher le soutien de la majorité au président Félix Tshisekedi. Mais son initiative a soulevé dans les rangs une question lancinate : l’USN ne risquait-elle pas de tomber dans un traquenard tendu par l’opposition ?
Ces dernières semaines, l’opposition a multiplié les roulements des mécaniques. Après une journée «ville morte» terne tenue le 3 juin dernier, elle avait tenté d’organiser un sit-in devant le Palais du peuple et ce, malgré son interdiction par les autorités provinciales. La manifestation avait été contenue par la majorité au pouvoir avec quelques accrochages bénins ci et là : une quinzaine de policiers et cinq manifestants légèrement blessés, selon le dernier rapport de l’hôtel de ville de Kinshasa.
Au-delà de ces incidents mineurs, l’objectif semblait surtout d’exposer le pouvoir à des critiques en diffusant des images de tensions, de violences, voire de (fausses) morts susceptibles de mettre le feu aux poudres.
C’est dans ce contexte qu’était intervenu l’appel d’André Mbata. Depuis Yaoundé où il participait à une réunion des parlementaires de l’espace francophone, il a demandé aux membres de l’Union sacrée de descendre massivement dans la rue le même jour que l’opposition, pour une contre-manifestation en soutien au chef de l’État, sur un itinéraire quasi similaire à celui de l’opposition. Si soutenir le président de la République est une démarche légitime pour une majorité présidentielle capable de galvaniser des foules innombrables, le choix d’une mobilisation simultanée à celle de l’opposition, fait craindre à d’aucuns un face-à-face aux conséquences imprévisibles.
Le désaveu de Kabuya
Au sein même de l’union sacrée de la nation, cette démarche ne fait pas l’unanimité. Le secrétaire général de l’UDPS/Tshisekedi, Augustin Kabuya Tshilumba, a clairement pris ses distances avec cette initiative. Il a rappelé que son parti n’avait prévu aucune marche le 22 juillet, ajoutant qu’il ne fallait pas «tomber dans un tel piège».
Si le silence flagrant des autres chefs de file de la plateforme présidentielle au sujet de l’initiative Mbata semble semer des doutes, la position de Kabuya, au contraire, traduit le peu d’engouement que suscite cette contre-marche au sein de la famille politique de Félix Tshisekedi.
Pour Augustin Kabuya, toute confrontation dans la rue comporte un risque élevé de débordement. En cas de chienlit, l’attention ne se porterait plus sur les revendications ou les discours, mais sur les violences subséquentes, les arrestations et les blessés. Dans un tel scénario, le pouvoir pourrait rapidement se retrouver au banc des accusés, ce qu’une opposition manifestement en perte de souffle souhaiterait par dessus tout.
En voulant démontrer sa capacité de mobilisation, André Mbata prend le risque de déplacer le débat sur un terrain favorable à l’opposition : celui de la confrontation physique, encore que la marche de la C64 a été autorisée par l’hôtel de Ville de Kinshasa, qui ont toutefois prévenu qu’aucun débordement ne serait toléré.
Dans ces conditions, organiser une contre-manifestation le même jour pourrait compliquer davantage la gestion de la situation. Plusieurs observateurs pensent qu’il serait prudent d’éviter d’autoriser la mâche de l’Union sacrée de la nation à la même date que celle de l’opposition dans un contexte aussi tendu. Car au final, si la journée du 22 juillet venait à dégénérer, c’est la République Démocratique du Congo dans son ensemble qui en paierait le prix. Tout bénéfice pour l’agresseur rwandais Paul Kagame qui devrait déjà entre en train de se pourlécher les babines. C’est aussi l’image de la démocratie congolaise qui en pâtirait gravement.
Reste à savoir si André Mbata maintiendra son initiative ou s’il choisira d’éviter une confrontation dont l’issue demeure hasardeuse. Le piège est visiblement bien tendu. Ce serait irresponsable d’y foncer tête baissée.
FIDEL SONGO