Dans les villes et grandes agglomérations des territoires occupés par la coalition RDF/AFC-M23, la vie des Congolais n’est pas rose, loin s’en faut. A Goma, Bukavu et dans une certaine mesure Lubero et dans des zones éloignées des feux de la rampe, c’est le capharnaüm. The New Humanitarian, un tabloïd suisse spécialisé dans les guerres et conflits, publie dans une série de reportages sur la vie dans ces gorges profondes de l’Est congolais, des révélations des journalistes Congolais.
«Ici, nous vivons dans un véritable État policier qui se concentre uniquement sur la sécurité», déclare Mira (nom d’emprunt). «Des soldats rwandais et les miliciens du M23 imposent leur loi, armes à la main. Ils ordonnent à des civils de transporter du bois de chauffage et de l’eau pour leurs bivouacs», explique la légende d’une illustration publiée par The New Humanitarian. La situation dans ces quasi-colonies que le régime rwandais tient coûte que coûte à s’offrir chez le grand voisin est pire que celle vécue durant les pires périodes de la colonisation belge pourtant réputée comme l’une des plus brutales du continent africain.
En territoire de Lubero, il vaut mieux ravaler ses opinions. Surtout si elles sont susceptibles de ne pas rencontrer les préoccupations sécuritaires de l’occupant RDF/AFC-M23. Des jeunes d’une paroisse catholique en ont fait l’amère expérience. «Est-ce que vous nous aimez ?», a, un jour demandé un renégat congolais membre du groupe armé pro-rwandais AFC-M23 à des jeunes fidèles catholiques rassemblés pour participer à une cérémonie religieuse dans un village de cette entité. «Non, nous n’aimons pas ce que vous faites ! », ont répondu en chœur les jeunes gens. Furieux, l’individu a quitté la salle pour fulminer, ses troupes attendant dehors. Le prêtre qui officiait en profita pour prodiguer des conseils à ses ouailles : «tant que les occupants et leurs alliés seront maîtres de notre région et compte tenu de leur habitude de réprimer brutalement tout acte de dissidence, il est préférable parfois de garder le silence», avait-il déclaré. Il ne croyait pas si bien dire. The New Humanitarian fait état de l’interdiction pure et simple de tout rassemblement de masse de jeunes en guise de sanction pour leur défiance.
L’incident avait eu lieu en juin dernier, dans une partie du territoire de Lubero sous occupation des «libérateurs», ainsi que se surnomment pompeusement les renégats à la solde du Rwanda.
Outre les intrusions quotidiennes, à l’instar de ce qui s’était passé dans l’église de Lubero, les habitants ont évoqué des abus plus graves. «Des civils enlevés de force sont chaque jour contraints à exécuter des travaux forcés, des jeunes sont arrêtés ou tués sur un soupçon d’appartenir aux forces de défense et de sécurité de la RDC ou au groupe Wazalendo (les compatriotes), une milice pro-gouvernementale d’autodéfense qui affronte le corps expéditionnaire rwandais et ses supplétifs de l’AFC-M23», peut-on lire dans les bonnes pages de The New Humanitarian.
Véritable État policier
«C’est un véritable État policier qui se concentre uniquement sur la sécurité et ne se soucie nullement de tous les autres aspects de la vie», a déclaré un politologue de Kirumba, la plus grande ville du Sud de Lubero. «Vous constaterez que les établissements de santé manquent de tout : médicaments et personnel médical et infirmiers. Les enseignants ont plus de six mois de retard de salaire», a-t-il ajouté. The New Humanitarian confirme ce que révèlent depuis plusieurs mois les rapports des commissions d’enquête de l’ONU. «Les quelques membres de l’AFC-M23 sont solidement encadrés par des milliers de soldats rwandais, ce qui n’a pas empêché des milliers de désertions vers les territoires contrôlés par les forces gouvernementales congolaises. C’est le dernier d’une série d’agressions par le Rwanda qui remonte aux années 1990. Kigali utilise le M23 pour étendre son influence géopolitique et économique dans la région», témoigne un journaliste vivant cloitré en zones occupées du territoire de Lubero. Il ajoute que «les villes et villages du Sud de Lubero illustrent parfaitement le lourd tribut que des Congolais inoffensifs continuent de payer sous la férule de l’occupant même s’ils occupent rarement la manchette de la presse, qu’elle soit nationale ou étrangère».
Les jeunes, cibles privilégiées
Dans ces villages perdus du fin fond de la RD Congo, les jeunes sont particulièrement menacés. Beaucoup d’entre eux passent de vie à trépas pour un oui ou un non. «Les rebelles présentent invariablement les Congolais n’appartenant pas à l’ethnie tutsie comme des membres des groupes d’autodéfense dits Wazalendo, des miliciens alliés à l’armée congolaise opérant dans les collines et les vallées des hauts plateaux de Lubero». Beaucoup parmi eux ont été tués sur le coup, tandis que d’autres ont disparu, rapporte-t-on encore. «Pour certains, nous organisons des cérémonies de deuil, car il n’y a aucun espoir de les revoir vivants», déclare un politologue reclu à Kirumba. «Pour d’autres, nous espérons qu’ils ont été recrutés de force ou emprisonnés, car cela signifie que nous pourrions les revoir un jour», explique-t-il. Une septuagénaire de cette agglomération déclare, pour sa part, que son fils avait été emmené lors de la prise de la ville par le M23. Père de quatre enfants, «il cherchait de la nourriture lorsqu’il a croisé des rebelles, qui ont prétendu qu’il était un milicien», a-t-elle expliqué.
Et d’ajouter, dans un murmure d’où transpire l’angoisse et l’amertume, que «quand mes petits-enfants me demandent où se trouve leur père et que je suis sans nouvelles, nous nous mettons à prier et à pleurer».
Travaux forcés sous prétexte de Salongo
L’une des filles de l’homme disparu a confié être profondément inquiète pour l’avenir de ses frères et sœurs. «Nous avons perdu notre père, et notre vie a complètement changé», a-t-elle confié. «Il avait promis de se battre pour que nous puissions terminer nos études, mais avec les dysfonctionnements qui grippent la vie sociale dans les territoires occupés par les rwandais et leurs alliés, nous nous sommes résolus à abandonner nos études faute de moyens».
Dans le Lubero profond, lorsque les rebelles de la coalition RDF/AFC/M23 ne tuent pas, ils soumettent les habitants aux travaux forcés. «Les rebelles les réquisitionnent souvent pour construire leurs casernes, transporter du matériel et entretenir les routes, qualifiant cela de forme de salongo – une pratique communautaire où les habitants s’entraident pour les gros travaux et le nettoyage des quartiers». Et, «Toute absence est passible d’amendes exorbitantes, voire de tortures», déclare un habitant de Kaseghe,un village de Lubero. Il précise que les travaux sont effectués tous les jeudis sous la supervision d’une poignée de cadres du M23.
A Pitakongo, un autre village du territoire de Lubero, les hommes sont raflés de force deux fois par semaine, souvent pour entretenir les routes et transporter des rations militaires aux troupes du M23 dans des villages plus éloignés, raconte un habitant, décrivant les amendes et la torture infligées à ceux qui refusent. «En chemin, ceux qui portent de lourdes charges sont parfois brutalisés», ajoute-t-il. «Si vous résistez, vous êtes arrêté. Avec ce type de travail forcé, les gens réfléchissent constamment à la manière de quitter la zone». Le même habitant explique que dans d’autres villages, des dirigeants locaux installés par les rebelles utilisent le salongo et les travaux d’intérêt général comme prétexte pour contraindre les habitants au travail forcé à des fins lucratives à leur profit.
Rafles hebdomadaires d’hommes valides
Selon le chef d’un groupe de la société civile qui a fui son village vers une zone sous contrôle gouvernemental, les militants des droits humains qui ont dénoncé les exactions des rebelles lors de leur avancée sur Lubero ont également été pris pour cibles. «Ils m’ont d’abord menacé, me qualifiant d’allié du gouvernement, suite à des communiqués que notre organisation avait rendu publics pour dénoncer les violations massives des droits humains», a-t-il déclaré. «Ils m’ont ensuite demandé de choisir entre rejoindre leur mouvement et la mort. J’ai donc décidé de quitter mon village pour trouver refuge en zone contrôlée par les FARDC».
Les membres de la presse sont les plus traqués. Un journaliste de Lubero, qui travaille pour le principal syndicat de journalistes de RDC (l’UNPC, Ndlr), déclare que deux de ses collègues avaient été contraints de quitter leur domicile après avoir refusé de diffuser des messages montés par des éléments de l’AFC-M23. Il a ajouté que d’autres, restés sur place, s’autocensuraient. «Dès l’arrivée des rebelles, nous avons modifié nos grilles de programmes», a-t-il déclaré. «Les journaux télévisés, les talk-shows et les émissions sur la sécurité ne sont plus diffusés». Un journaliste d’une radio locale d’un autre village a déclaré que sa station avait suspendu ses émissions après que les rebelles eurent pillé leur petit studio, emportant non seulement la table de mixage, les ordinateurs et les microphones, mais aussi les chaises en plastique et le matelas sur lequel ils dormaient pendant les gardes de nuit.
Des experts de l’ONU affirment que le Rwanda contrôle de facto les opérations du M23, tandis que Human Rights Watch a conclu qu’il est une puissance occupante au regard du droit international, ce qui le rend juridiquement responsable des exactions commises par les rebelles, rappelle The New Humanitarian.
J.N.