Au dialogue (intercongolais ?) de la Fondation Thabo Mbeki, tenu à Magaliesburg, près du complexe de loisirs de Sun City, rien ne s’est déroulé comme par le passé. Parce que de dialogue proprement dit, il n’y en a pas eu, faute d’interlocuteurs crédibles et légitimes. En terre sudafricaine, seuls les oppositions kabiliste et katumbiste et leurs affidés de l’AFC/M23, ainsi que les églises catholique et protestante de la RDC, ont effectué le déplacement. Pour rien.
La Fondation Thabo Mbeki n’avait pourtant pas dissimulé ses ambitions. Le Deuxième dialogue annuel sur la Paix et la sécurité en Afrique (APSD 2025-African Peace and Security Dialogue), axé sur le thème «Priorités pour la paix et la sécurité en Afrique dans un contexte de crises multiples» avait été présentée à grand renfort de publicité comme une plateforme de réflexion stratégique pour donner à l’Afrique une chance d’avancer vers la paix. Même si, en fait de continent africain, c’est de la RDC et du Mozambique, deux pays en proie à une insécurité récurrente liée à l’exploitation de leurs ressources naturelles qu’il a été exclusivement question. Le dialogue visait théoriquement à identifier les voies vers la paix et à prévenir et contrer la propagation de l’extrémisme violent. Des questions relatives à la situation au Sahel, au Soudan, dans la Corne de l’Afrique, ont été abordées du bout des lèvres. L’objectif étant «d’offrir une plateforme aux dirigeants politiques et économiques, aux universitaires et aux décideurs africains pour discuter des défis actuels en matière de paix et de sécurité auxquels le continent est confronté, partager les meilleures pratiques et élaborer des solutions concrètes. Ce dialogue vise à approfondir la compréhension et à stimuler un débat constructif sur les solutions africaines aux défis de paix et de sécurité», selon le site officiel de la Fondation Thabo Mbeki.
A Magaliesburg ont ainsi été également conviées, quelques personnalités de haut rang du continent. Notamment, les anciens présidents Mozambicain et Mauricien, des diplomates, des experts venus de plusieurs pays et des représentants des parties aux conflits.
Invitations congolaises pêle-mêle
Côté congolais, la Fondation Thabo Mbeki avait lancé de nombreuses invitations, plutôt pêle-mêle. Vital Kamerhe, président de l’Assemblée nationale, Jacquemain Shabani, vice-premier ministre et ministre de l’Intérieur, Jacques Tshisekedi, un frère du président Félix Tshisekedi ont reçu leurs bristols pour le compte de la majorité présidentielle. Tous ont poliment mais fermement décliné l’invitation et snobé le dialogue jugé « inopportun ».
Dans le camp de l’opposition, invité, Joseph Kabila s’est fait représenter par une forte délégation emmenée par Néhémie Mwilanya, son dernier directeur de cabinet. Elle comprenait également, André Kimbuta, ancien gouverneur de la Ville de Kinshasa, l’ancienne sénatrice Francine Muyumba et l’ancien vice-ministre du Budget Félix Momat. Des sources à Johannesburg affirment avoir aperçu Azarias Ruberwa, ancien vice-président de la République pour le compte de la rébellion RDC/Goma, dans la salle des délibérations.
Les rebelles de l’AFC/M23 n’ont pas été oubliés par les organisateurs des assises sudafricaines. Les rebelles ont envoyé à Magaliesburg une délégation conduite par Lawrence Kanyuka, porte-parole du mouvement. Tandis qu’Ensemble pour la République de Moïse Katumbi, également invité, s’est fait représenter par une équipe conduite par le député Christian Mwando.
Même s’il n’y a pas trace d’une intervention du tandem CENCO-ECC au dialogue de la Fondation Mbeki, des sources ont signalé à nos rédactions que des personnes prétendant représenter les églises dites traditionnelles de la RDC ont pris part à ces assises.
Beaucoup d’autres représentants de l’opposition politique congolaise, conviés à Magaliesburg, n’ont pu s’y rendre en raison de problèmes consulaires. A l’exception notable de Martin Fayulu, qui a carrément décliné l’invitation de la Fondation Mbeki, préférant un dialogue national à des assises organisées à l’étranger.
La méfiance de Kinshasa
Reste le contenu des contributions congolaises à ce dialogue présenté par certains comme un processus supplémentaire de règlement de l’équation congolaise. Il ne fut pas très original, en raison de l’absence de la partie gouvernementale.
Comme la plupart des Congolais, Kinshasa s’était méfié dès le départ de l’initiative de l’ancien président sudafricain, jugé trop proche de Joseph Kabila, l’ancien président congolais accusé de sponsoriser la sanglante rébellion de l’AFC/M23. Deux décennies après l’organisation des assises de Sun City qui avaient accouché d’un pacte républicain qui n’a jamais réussi à restaurer la paix en RDC, nombre de Congolais n’accordent pas une confiance illimitée à l’ancien chef d’Etat de l’Afrique du Sud, parrain de cette rencontre projetée entre belligérants et non-belligérants. Loin s’en faut. «L’Afrique du Sud sous Thabo Mbeki est l’un des lieux où l’infiltration du Kongo-Kinshasa par un groupe de ‘‘nouveaux prédateurs’’ kongolais et étrangers a été officiellement actée après la signature d’un faux pacte dit républicain», dit du pays de Nelson Mandela, M. Mbelu, un analyste congolais.
Ceux qui pensent comme lui sont plutôt nombreux dans le pays de Lumumba. Sauf dans les travées de l’opposition politique, amplement représentée à Magaliesburg.
RFI rapporte ainsi que l’AFC/M23 a dit et répété à la cantonade que «Félix Tshisekedi est un obstacle à la paix et il doit partir». Le FCC de Kabila a tenu quasiment la même antienne tout en appelant à des voies pacifiques et au dialogue national pour régler le conflit. Alors que prétextant des fraudes électorales, Ensemble pour la République de Moïse Katumbi avait exigé un dialogue national pour mettre toutes les causes de la crise sur la table. Un point de vue sur lequel il est rejoint par l’organisateur des assises sudafricaines.
Pour Thabo Mbeki aussi, «la solution doit venir des Congolais», parce que «toute ingérence étrangère compliquera les choses».
Le soliloque de Magaliesburg
Le dialogue intercongolais de Thabo Mbeki tenu le 6 septembre 2025, semble donc s’être réduit à un soliloque de l’opposition à la majorité tshisekediste au pouvoir en RDC. A l’issue des assises, des sources dans la délégation de Joseph Kabila ont distribué aux participants leurs «propositions structurantes» qui auraient été «unanimement adoptées», selon leurs relais locaux : la réhabilitation du contrat social et du pacte républicain, hérités de l’esprit de Sun City et inscrits dans la Constitution de 2006, fragilisés par ce qu’ils présentent comme la «dérive autoritaire du pouvoir en place» en RDC ; la relance d’un processus politique inclusif, impliquant la reconnaissance officielle de la crise, un cessez-le-feu effectif, le retrait des troupes étrangères et la tenue d’un dialogue intercongolais, à l’instar du processus de 2001-2003 ; la réévaluation des approches internationales de Washington et de Doha, jugées partielles, au profit d’une méthode «africaine inclusive» priorisant la réconciliation nationale avant toute ouverture aux investissements étrangers.
Le problème, c’est que les fameuses «propositions structurantes» ne sont qu’une réitération du «Pacte citoyen en 12 points», annoncé par Joseph Kabila le 23 mai dernier. Une illustration de la collusion entre l’ancien président congolais et les supplétifs des forces d’occupation rwandaises. On se demande de quel droit cette proposition de l’ancien chef d’Etat et des renégats au service de l’hégémonisme prédateur rwandais devrait prévaloir sur d’autres projets de voies de sortie de crise, à l’instar des processus de négociation engagés par son successeur à la tête de l’Etat.
Le dialogue adossé à la pax kabila est ainsi perçu par d’aucuns comme une paix de gros bras sans foi ni lois qui, après leurs besognes meurtrières, se résolveraient à mettre un terme à leurs turpitudes pour profiter d’une «paix de braves» qu’ils se seraient mutuellement accordés sur les terrains de leurs manœuvres. Sans la moindre pensée pour les victimes de leurs saillies. En plus d’être précaire, parce que préparant de toute évidence le surgissement de nouveaux belligérants tout aussi avides d’espaces de rapines et de pouvoirs, le dialogue et la pax kabila sont foncièrement anti-démocratiques en ce qu’ils excluent le souverain primaire de ces discussions qui détermineront son futur immédiat et lointain.
J.N.