Par Lambert Mende Omalanga
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Depuis trente ans, la République Démocratique du Congo fait face à une agression militaire prédatrice dont le fer de lance est le régime du président Paul Kagame en place au Rwanda. La réponse institutionnelle à ce hold-up sans précédent en Afrique reste encore inefficiente.
A l’intérieur du pays, les contreperformances des forces régulières congolaises (FARDC) dont certaines unités, prétextant la mauvaise gouvernance de l’institution militaire, avaient renoncé à combattre pour endiguer l’invasion sont devenues un lieu commun. La déconsidération des Intérêts Nationaux par des élites égocentriques amenuise la résilience des Congolais face au brutalisme dont ils sont victimes depuis les temps immémoriaux de la traite esclavagiste et le colonialisme. Conséquence : ce pays dans lequel Frantz Fanon a placé la gâchette du ‘’revolver Afrique’’ est de plus en plus perçu même par les plus optimistes comme un géant aux pieds d’argile embourbé dans un immobilisme déconcertant.
A l’évidence, les Congolais ne sont pas encore parvenus à conjurer les démons de la corruption, du clientélisme, des clivages interethniques et des lourdeurs bureaucratiques routinières qui fragilisent leurs capacités de résistance aux rudes manifestations de la concupiscence suscitée par leurs potentialités économiques. Le maillage du territoire national par une panoplie de groupes armés étrangers et nationaux (M23/AFC, ADF, FDLR, Twirwaneho, Mombondo, Mbororo, Kata-Katanga etc.) au nez et à la barbe des préposés des pouvoirs publics et des forces de défense en est une éloquente illustration.
Ces institutions nationales et provinciales ainsi que leurs différents démembrements territoriaux qui se vendent au plus offrant, ces officiers qui détournent la solde de leurs troupes, dilapident les munitions ou rackettent les civils, ces magistrats qui préfèrent se vautrer dans la marchandisation de la justice compromettent le devenir et l’avenir de tout un peuple. Pour juguler ce péril, les élites autochtones doivent se coaliser contre la cristallisation de ces antivaleurs aux quatre coins du territoire national.
Ce dévoiement de la gouvernance publique est révélé notamment par les récriminations des paysans-résistants des territoires occupés du Kivu (Wazalendo) qui harcèlent les agresseurs rwandais derrière la ligne de front. Ces vaillants patriotes se plaignent du déficit du soutien organisationnel et logistique qui leur est fourni par la hiérarchie militaire. La question qui mérite d’être posée est celle du fonctionnement actuelle la Réserve Armée de la Défense (RAD) mise en place par le chef de l’État notamment pour intégrer et réguler cette résistance dont les frustrations couplées à la malicieuse infiltration par des groupes interlopes peuvent générer un nouveau défi existentiel pour la RDC.
Dès 1997, année de la chute du régime Mobutu, le pillage par l’armée rwandaise des ressources économiques congolaises avait défrayé la chronique. Les protestations y relatives du président Laurent-Désiré Kabila, le tombeur de Mobutu qui avait lui-même été adoubé par Kigali, lui ont coûté la vie le 16 janvier 2001. Vingt-neuf ans plus tard, c’est le retour à la case départ avec à nouveau les minerais, les véhicules et les usines du Kivu pillés et transférés au grand jour, sans titre ni droit, vers le Rwanda voisin qui s’en approprie au motif abscons que des membres d’une certaine tribu parmi les 450 que compte le Congo se sentiraient mal dans leur peau… Comprenne qui pourra !
A l’international, les incontestables succès diplomatiques engrangés par le président Félix-Antoine Tshisekedi contre les offensives prédatrices et hégémoniques du Rwanda ne se traduisent pas encore concrètement. On avance certes dans la bonne direction mais de manière trop laborieuse car les défis sécuritaires et humanitaires qui pèsent sur le pays du fait des convoitises étrangères sont loin d’avoir été maîtrisés. Comme des éléphants dans un magasin de porcelaine, le président Kagamé et ses phalanges continuent à dévaster des pans entiers du Congo. Par ailleurs, Les incongruités affichées par les autorités gouvernementales kenyanes à travers la complaisance de son contingent au sein de la force de l’East African Community (EAC) et l’annonce par le président William Ruto de la désignation d’un consul général dans la ville de Goma sous occupation rwandaise illustrent l’indifférence, voire la complicité, de certains décideurs africains dans les tourments infligés par le Rwanda au peuple congolais. Tout comme le retrait de la SAMIDRC et les saillies faussement ingénues du général ougandais Muhoozi Kainerugaba qui mettent en lumière les limites de la solidarité africaine envers la RDC assiégée par une flibuste internationale dont Kagame n’est en réalité que le factotum.
Les processus de normalisation et de stabilisation de la RDC en cours à Washington et Doha grâce à l’entregent de l’administration américaine du président Donald Trump et de l’Émir du Qatar Tamin bin Hamad al Thani apparaissent à cet égard comme une opportunité pouvant permettre de contourner les mille et un obstacles qui jalonnent le chemin de la paix.
Il appert assez clairement que, concomitamment aux pressions protéiformes qui se mettent en place pour contraindre l’agresseur rwandais et ses complices à raison garder, l’optimisation des mécanismes de gestion de l’État congolais s’impose en urgence pour pallier la déconstruction programmée de ce pays que d’aucuns rêvent de ramener au statut de «colonie internationale».
On se trouve de toute évidence face à une menace rédhibitoire contre la République Démocratique du Congo et son peuple. Dans un tel contexte, l’idéal pour ne pas perdre le mince avantage acquis grâce à la robuste action diplomatique du président Tshisekedi, serait d’éradiquer résolument un certain nombre de dysfonctionnements qui plombent les capacités fonctionnelles de nos institutions. C’est une démarche qui implique un changement de paradigme pour anéantir radicalement le cocktail toxique de la corruption, de l’amateurisme, du communautarisme identitaire et du clientélisme.
Pour triompher de tous ces défis, la RD Congo doit pouvoir compter sur tous ses fils et filles, quels qu’ils soient, dans le droit fil de l’enseignement de l’homme d’État chinois Deng Xiaoping, le père de l’émergence de la Chine pour qui «peu importe la couleur du chat, qu’il soit noir ou blanc, pourvu qu’il attrape la souris».
Après la formation du gouvernement Suminwa 2, le moment est venu pour le Président Tshisekedi et son Union Sacrée de la Nation de se mobiliser activement afin de récupérer et sécuriser envers et contre tous des territoires congolais occupés par les forces armées rwandaises et ceux des Congolais qui leur servent de supplétifs. Dans cette optique, des réformes courageuses destinées à déboulonner les antivaleurs et réhabiliter l’autorité de l’État et la cohésion nationale doivent être entreprises. Le parachèvement du Programme de Développement Local (PDL 145 territoires) et la mise en œuvre effective de la décentralisation territoriale s’imposent pour permettre un ruissellement de la prospérité sur toutes les couches de la population. Il en est de même de la remise du pays au travail dans le but de lui permettre de produire pour créer de la richesse et de la projection d’une image et d’un narratif optimistes susceptibles de transcender la bulle intérieure pour rencontrer ‘’ex-abrupto’’ les élucubrations sophistes de l’armée numérique de Kigali.
Au plan institutionnel, ni l’armée, ni la justice ne sont un problème. Le vrai problème, c’est ce que ceux qui en ont eu la charge dans ce pays depuis 1960 en font. L’immoralité et la mégestion au sein de ces institutions régaliennes ont enfoncé le pays dans un chaos abyssal qui l’a transformé en vache à lait pour tous les baroudeurs de la planète. Il s’avère donc impérieux de mettre en œuvre les réformes de l’appareil judiciaire et des forces de défense et de sécurité pour en extirper les dysfonctionnements qui balisent la voie de la déliquescence et de la décadence.
Last but not least, il importe de ne pas éclipser la vérité apodictique en vertu de laquelle l’anticipation d’une sanction, qu’elle soit positive ou négative, reste le meilleur impulseur de la probité. Ainsi est faite la nature humaine. La multiplication des organes de contrôle de la gestion apparaît à cet égard comme un élément déterminant pour donner à la RDC la possibilité de tutoyer l’émergence et le développement. La généralisation des structures de surveillance sociale institutionnalisée est d’autant plus souhaitable qu’elle est de nature à enrayer de manière holistique la corruption et d’autres antivaleurs comme les abus d’autorité, les incivilités et l’incompétence.
En un mot comme en cent, la gouvernance vertueuse en République Démocratique du Congo est une exigence existentielle. Pas une option.-