En RDC, le tandem CENCO-ECC et les acteurs politiques de l’opposition ne jurent plus que sur la tenue d’un dialogue politique national inclusif. Ce serait la condition sine qua non du retour de la paix, particulièrement dans les territoires martyres de l’Est du pays, et de l’instauration de la cohésion nationale, insiste-t-on. Seulement, entre les mots et les réalités auxquelles ils renvoient, l’écart est parfois béant. La cohésion nationale ne relève pas uniquement de l’agir d’acteurs politiques. Et le dialogue national inclusif cache bien plus qu’un dialogue.
Devant les caméras de TV5 Afrique, mardi 5 août 2025, Prince Epenge, porte-parole de la coalition Lamuka de Martin Fayulu, s’est laissé aller à marteler sur les priorités politiques de l’heure, de leur point de vue : «d’abord le dialogue national inclusif. Il faut qu’on se dise des vérités. Il faut qu’on panse les plaies … les efforts de Washington et la Déclaration de principes de Doha sont un petit pas dans la bonne direction. Mais ces deux accords ne suffisent pas. Il faut les consolider à travers un dialogue national pour résoudre les crises de manières durable et irréversible».

De toute évidence, selon la coalition Lamuka (en fait, une excroissance politique de l’Ecidé, le parti politique de Martin Fayulu), mettre un terme à la guerre et à ses affres dans une partie du territoire national est un objectif secondaire. Seul un dialogue entre acteurs politiques congolais peut ramener la paix tant souhaitée.
Du reste, les impératifs du dialogue national inclusif également réclamé par la quasi-totalité d’acteurs politiques de l’opposition sont diversement déclinés. Au cours de la même intervention sur TV5 Afrique, Prince Epenge déclare que «dans trente mois, il y aura des élections générales. Selon notre constitution, nous sommes à deux ans et demi de la fin du mandat de celui qui dirige le pays Congo actuellement. On ne peut pas aborder cette échéance sans qu’il y ait réconciliation, sans qu’il y ait cohésion. Nous réclamons un dialogue entre Congolais». De ce point de vue, le dialogue serait plutôt nécessité par le besoin de baliser la voie vers les prochaines élections. Et non pas pour régler les problèmes sécuritaires, ici aussi, relégués au second plan.
Dialoguer pour régler des contentieux
En réalité, la position de Lamuka et de Martin Fayulu varie sur cette épineuse question. Tantôt, la coalition et son leader en appelle au dialogue pour conjurer la crise sécuritaire de l’Est rd congolais ; tantôt ils invoquent et évoquent le dialogue pour régler des contentieux politiques sans rapports directs avec la crise sécuritaire du pays.

Profitant de la commémoration du Génocost congolais, le 2 août 2025, Martin Fayulu a ainsi relancé son appel à la formation d’un camp de la patrie et à l’unité pour faire face aux menaces de balkanisation du pays. «Les victimes du génocide congolais attendent toujours justice et réparation, malgré des preuves accablantes. La balkanisation planifiée de la RDC alimente ce crime de masse. Nous ne pouvons pas rester indifférents. Unissons-nous dans le Camp de la Patrie : redressons nos fronts, faisons front aux menaces et honorons la mémoire de nos compatriotes tombés», a-t-il déclaré. Ce candidat malheureux aux présidentielles 2018 et 2023 faisait allusion à une idée lancée, le 5 juin 2025 à l’issue d’une rencontre avec le président Tshisekedi, consistant à s’unir pour faire face à l’adversité. «Vous savez que le pays traverse une période très difficile. Nous sommes attaqués de partout, nous avons besoin de cohésion nationale», avait-il déclaré. «Toutes ces crises que nous traversons – sécuritaire, sociale, politique – ont une seule solution : le dialogue», avait encore soutenu le président de l’Ecidé et de Lamuka, qui ne cache pas ses faveurs pour des assises conduites par les religieux de la coalition CENCO-ECC. Les princes de ces confessions religieuses dites traditionnelles promènent une proposition de pacte social pour la paix et le bien vivre ensemble en RDC et dans la région des Grands Lacs depuis janvier 2025, qui a largement trouvé preneurs dans les travées de l’opposition politique en RDC, mais peine à gagner celles de la majorité au pouvoir. A l’issue de son entrevue avec Félix Tshisekedi, en juin dernier, Martin Fayulu avait assuré lui avoir «demandé de tout faire pour rencontrer les évêques de la CENCO et les pasteurs de l’ECC pour discuter afin de voir ce pacte social qu’ils proposent, comment est-ce que nous pouvons le mettre en avant».
Des termes qui ne disent pas tout
Seulement, «cohésion nationale», «dialogue national» … dans la réalité politique rd congolaise, les termes ne renvoient pas toujours à ce qu’ils veulent dire. Lorsque Martin Fayulu et ses «pairs» de l’opposition recourent à grands renforts de déclarations tonitruantes aux notions de «cohésion nationale» et «dialogue national», «il y a à boire et à manger», selon ce politologue de l’Université de Kinshasa.
Parce qu’un rapide recourt à l’IA renseigne que «la cohésion nationale désigne le degré d’unité et de solidarité au sein d’une nation, impliquant un sentiment d’appartenance partagé et des comportements favorisant une vie commune harmonieuse. Elle se manifeste par des liens sociaux forts, un respect mutuel et une volonté de travailler ensemble pour le bien commun. La cohésion nationale est essentielle pour la stabilité et le développement d’un pays, notamment en période de crise». Le sentiment d’appartenance, la solidarité, le vivre ensemble, la confiance, les objectifs communs, l’éducation, la défense, la justice sociale, la bonne gouvernance, ainsi que le dialogue et la participation sont donc les éléments clés de la cohésion nationale, de ce point de vue.
La notion de cohésion se perçoit encore mieux selon l’acception qu’en donne Marc Guerrini de la faculté de droit public à l’Université Côte d’Azur (France), qui estime qu’elle «semble renvoyer à la fois à un sentiment d’appartenance à une communauté mais aussi à des comportements qui tendent à assurer une vie en commun paisible entre les membres de cette communauté».
Le sentiment d’appartenance à la RDC
Dans cet entendement, la cohésion nationale ne saurait être réduite à la seule sphère politicienne, et, encore moins, à des conciliabules entre acteurs politiques. Parce que le sentiment d’appartenance à une nation relève de nombreux facteurs historiques, culturels, éducatifs, économiques … qui leur échappent. «Une œuvre musicale de Koffi Olomide peut favoriser le sentiment d’appartenance à la RDC plus qu’un slogan de Prince Epenge», commente à ce sujet ce politologue kinois. Le moins qu’on puisse affirmer est que le sentiment d’appartenance à la nation congolaise ne résulte pas de l’apport d’acteurs politiques qui s’entr’écharpent plus qu’ils ne s’entendent, même sur l’avenir de leur propre pays. Dans l’opinion à Kinshasa, beaucoup n’ont pas oublié le «Boma muluba tika nyoka» (Tuez le muluba, épargnez le serpent), scandé par les militants mobilisés par Martin Fayulu, Place Ste Thérèse, samedi 2 février 2019.

Seuls peuvent relever de la responsabilité des politiques, les comportements susceptibles d’assurer une vie en commun paisible entre les membres de la communauté nationale. Parce que chaque leader politique revendique une portion de la population congolaise acquise à ses causes et idées. Les comportements sociaux des partisans peuvent assurer ou perturber la vie en commun, selon les indications de leurs leaders politiques. L’apport d’acteurs politiques à la cohésion sociale consiste donc à inciter et encourager leurs partisans à adopter des attitudes comportementales de nature à assurer une vie en commun paisible. Il relève d’obligations inscrites dans la constitution qui stipule que les partis politiques ont l’obligation d’assurer l’éducation civique de leurs militants.
Dialoguer pour contourner la majorité
Nul besoin de dialogue ou de conciliabules politiciens pour s’acquitter d’obligations civiques fondamentales mais néanmoins élémentaires. «Dialoguer pour se rassurer mutuellement de l’accomplissement de ses devoirs civiques en tant que leader politique ressemble à un chantage contre la République», font observer les détracteurs de l’idée d’un nouveau dialogue politique national pour restaurer «la cohésion nationale» en RDC. «L’appartenance à la RDC dans ses frontières héritées de la colonisation ne fait aucun doute dans le chef de la majorité des Congolais dont l’opposition aux multiples tentatives de balkanisation du pays depuis 1960 est manifeste», se défend à ce propos, Ernest Kakule, un activiste des droits de l’homme de Beni au Nord-Kivu.
Le prétexte électoral évoqué par Prince Epenge ne trouve pas non plus grâce auprès des détracteurs du dialogue politique inclusif. «Discuter de l’organisation des prochaines élections ne nécessite pas un dialogue national», selon ce député de la majorité qui estime que le parlement peut débattre valablement de la question. Sur ce sujet, il apparaît plutôt que l’opposition, pourtant représentée au parlement, tente de contourner la majorité en faisant de la question électorale une affaire extraparlementaire. «Ce sont les résultats électoraux de 2023 qui sont ainsi contestés. Le dialogue est un déni de gouverner et de décider seul des problèmes courants du pays exprimé par la minorité que représente l’opposition», selon cet élu national. De ce point de vue, le dialogue national inclusif appelé de tous leurs vœux par les opposants congolais n’est donc pas un simple dialogue. Il exprime la négation et la méconnaissance de l’existence d’un pouvoir légalement établi en RDC et une exigence de remise à plat.
J.N.