L’information était sur toutes les bouches avant qu’elle ne soit confirmée officiellement. Le 12 octobre 2026, le président honoraire de la RDC, Joseph Kabila Kabange, vient de prendre la tête de la rébellion armée qui déstabilise l’Est du pays depuis des années et qui écume les provinces du Nord et Sud-Kivu pour le compte du régime rwandais de Paul Kagame. L’AFC/M23 qui regroupait les renégats congolais servant de supplétifs aux troupes d’occupation rwandaises a disparu pour faire place au Front pour la refondation de la Nation (FRN), présidé par Joseph Kabila en personne.
La nouvelle structure politico-militaire est une mixture de figures majeures de la désormais défunte AFC/M23 connues pour être des malfrats, des anciens militaires de l’APR, associées comme de coutume depuis 1996, à quelques profils congolais destinés à donner une couleur locale à ce que le monde entier sait être une agression militaire étrangère contre le pays de Lumumba. Aux côtés de l’ancien chef d’État plastronnent en effet Corneille Nangaa Yobeluo, l’ancien président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) qui, avec Bertrand Bisimwa, une figure historique du M23, secondent Kabila en qualité de vice-présidents. Emmanuel Sultani Makenga, un officier de carrière de l’armée rwandaise qui avait intégré les FARDC à la faveur de différents mixages durant les guerres du Congo avant de se mutiner et de créer le M23 est le chef militaire de la nouvelle rébellion tandis que Freddy Rukema Kaniki, un Rwandais qui fait l’objet de sanctions internationales pour son implication dans la déstabilisation de la RDC a été désigné secrétariat général de la nouvelle structure. Il est assisté par Benjamin Mbonimpa, précédemment responsable pour l’AFC/M23 des négociations entre ce mouvement et le gouvernement congolais à Doha.
Kabila, la dernière carte de Kagame en RDC
Rien de neuf sous les tropiques, donc. Joseph Kabila n’a fait que troquer le rôle qu’il jouait dans l’ombre en assumant ostentatoirement une sorte de coming out. Son successeur à la tête de l’État, Félix Tshisekedi, l’avait déjà dénoncé à plusieurs reprises sans convaincre une partie de l’opinion. Par la suite, un rapport du Groupe d’experts onusiens sur la RDC avait confirmé ses accointances avec la rébellion pro-rwandaise et ses mentors à Kigali en annonçant il y a déjà quelques mois la restructuration du mouvement rebelle et la propulsion de Joseph Kabila à sa tête sur décision de Paul Kagame.
Joseph Kabila Kabange a donc fini par franchir le Rubicon. Après des années de dénégations, l’ancien président rd congolais s’est affiché à Goma, le 12 octobre, à la tête du Front pour la refondation de la Nation (FRN), mouvement politico-militaire qui réunit autour de lui toute la finede l’ex-architecture AFC/M23. Celui qui contestait la gouvernance de Félix Tshisekedi à distance prend désormais la tête d’une coalition armée. Pour Kinshasa, qui l’accusait depuis longtemps, la scène a quelque chose d’une confirmation. Pour les Congolais de l’Est, elle sonne comme une mauvaise nouvelle de plus.
Les déplacements de Kabila dans les zones occupées par les troupes rwandaises, ses séances de travail avec l’AFC/M23 et le rapport du Groupe d’experts des Nations unies de juin 2026, ont permis d’établir cette association criminelle.
Toutes les sources signalaient que les stratèges de Kigali avaient résolu de présenter la crise sécuritaire et humanitaire créée par l’invasion de la RDF au Kivu comme un problème congolais afin de reléguer la responsabilité du Rwanda à l’arrière-plan.
L’exercice est habile, mais il reste un exercice purement cosmétique. Le changement d’enseigne ne règle aucune des questions que pose cette guerre. Il laisse intacts le statut des territoires occupés, les accusations de soutien rwandais et les responsabilités attachées aux violations commises dans les zones sous contrôle. On peut repeindre une rébellion, on n’en efface pas l’histoire militaire.

L’arrivée de Kabila à la tête de la rébellion pro-rwandaise oblige à distinguer deux niveaux dans la crise. Le premier est la contestation congolaise du pouvoir de Tshisekedi. Le second concerne la collusion avérée entre l’AFC/M23 et le Rwanda. Les ambitions personnelles d’un ancien chef d’État ne suffisent pas à expliquer l’organisation militaire, l’occupation territoriale et les capacités opérationnelles de la rébellion, pas plus qu’elles ne permettent d’oublier le rôle d’un acteur régional aussi boulimique que Paul Kagame.
Pour Kigali, le montage a de quoi séduire. Une coalition conduite par un ancien président congolais a plus de chance de passer pour une initiative nationale qu’un mouvement dont les liens avec une armée étrangère sont régulièrement dénoncés. Pour Kabila, l’alliance avec Kagame apporte ce que Kinshasa ne lui offrait plus, une base territoriale, une force armée et des relais à l’international. Cela explique la rapidité avec laquelle l’AFC/M23 s’est fondue dans la nouvelle structure.
La nouvelle configuration place dans l’embarras tous ceux qui ont naïvement soutenu Kabila alors qu’ils avaient, sous sa présidence, dénoncé à tue-tête le M23 et l’intervention rwandaise dans l’Est. Le sujet dépasse la morale. Il touche à la lecture de la guerre elle-même et à la façon dont la classe politique congolaise appréhende une menace stratégique. La pertinence des mises en garde chahutées du député national Lambert Mende apparaît aujourd’hui.
Comment des personnalités qui voyaient dans le M23 l’instrument d’une agression rwandaise pouvaient-elles s’accommoder d’une coalition dont les principaux responsables sortent de cette même rébellion ? Et comment vendre comme une œuvre de refondation nationale un mouvement qui s’appuie sur des forces d’occupation d’une partie du territoire ?
L’ancien président veut se reconstituer un espace politique pour reconquérir ‘’son’’ pouvoir ; les responsables de l’AFC/M23 veulent une reconnaissance plus large que celle d’un groupe armé ; le Rwanda entend préserver son influence dans l’Est et éviter que la question de son soutien militaire ne reste au centre de toutes les discussions. Le FRN concentre en son sein tous ces appétits et c’est précisément ce qui le rend dangereux, car il agrège la contestation du pouvoir central, l’occupation d’une partie du pays et les ambitions régionales qui entourent depuis longtemps la guerre de l’Est.
Compagnon d’infortune
Tout a basculé pour le chef de l’État honoraire qui se complaisait dans le confort du statut de rebelle dans l’ombre qui lui procurait l’avantage du doute au sein d’une certaine opinion, lorsque «son véritable patron à Kigali s’est senti menacé de toutes parts, et particulièrement par ses partenaires Américains », arguent certains analystes. Ils se fondent sur les sanctions infligées à l’armée rwandaise et à un quarteron de ses chefs par l’Office of Assets Control américain (OFAC), sur la suspension de l’aide américaine au développement du pays des mille collines, sur l’interruption des flux financiers liés à la participation de la RDF aux opérations de maintien de la paix, et surtout sur divers ultimatums de plus en plus pressants exigeant le retrait des troupes rwandaises du territoire de la RDC. «Kagame ne veut pas disparaître seul», avancent certains.
Reste que le nouvel habillage donné par Joseph Kabila à la cinquième offensive rwandaise en RD Congo ne paraît pas de nature à faire oublier que l’homme fort du Rwanda post-génocide en est incontestablement l’architecte. Tant il épouse à la quasi perfection les revendications rituelles de Kigali sur son immense voisin depuis 1996.
Après l’annonce par Kabila et ses lieutenants de la création du FRN, les analystes se perdent en conjectures sur les motivations qui justifient la création de la nouvelle superstructure et son impact réel sur le terrain des opérations militaires et diplomatiques. D’aucuns sont d’avis que ce faisant, Joseph Kabila tente de remédier aux dissensions internes qui ont notablement fracturé le mouvement rebelle, divisé entre partisans d’une progression linéaire et discontinue vers la capitale Kinshasa et ceux qui préfèrent se cantonner dans les terres conquises jusque-là au Nord et au Sud-Kivu par les envahisseurs rwandais.
Mais en s’affichant ostensiblement à la tête d’un mouvement rebelle ‘’politico-militaire’’, l’ancien président de la République le gratifie du crédit qui lui faisait défaut pour paraître ‘’congolais’’ et ainsi, ravaler la cinquième agression armée du Rwanda contre la RDC documentée comme telle par de nombreux rapports onusiens et d’ONG internationales au rang d’une banale crise domestique.
Congolisation débridée de l’agression
Ce faisant, Joseph Kabila Kabange offre au régime de Paul Kagame en place au Rwanda ce qu’on appelle en langage footballistique «une passe en or» pour se disculper des accusations d’agression d’un pays voisin pour laquelle il est sanctionné par les Etats-Unis, ses anciens alliés occidentaux. Un cas flagrant de haute trahison, infraction pour laquelle il a écopé d’ores et déjà d’une condamnation par contumace prononcée par la justice militaire congolaise. Se confirme ainsi l’accusation de ‘’manipulation’’ lancée à son encontre par l’ancien ministre de la Communication Lambert Mende Omalanga au grand dam de certains ténors de la kabilie à l’instar de India Omari qui se résolvent de rendre le tablier à celui qu’ils tentaient fébrilement de canoniser.

La saillie de Joseph Kabila vaut son pesant d’or et est diversement commentée dans les médias et sur la toile. Beaucoup voient dans la posture politiquement suicidaire de l’ancien Raïs de la RDC la confirmation des liens et rapports de subordination qui ont toujours existé entre lui et Paul Kagame en dépit de la brouille de ce dernier avec son père Mzee Laurent-Désiré Kabila et qui s’était soldée par l’ignoble assassinat de ce dernier.
Le nouveau groupe armé kabiliste s’affiche comme refondateur de la nation mais annonce d’emblée vouloir «mettre fin au pouvoir en place à Kinshasa par tous les moyens, y compris la force». On se serait attendu à ce que la «refondation» commençât par un minimum de pédagogie démocratique. On se trouve de plain-pied dans la violence, ce qui situe d’emblée le FRN hors de l’opposition politique car elle se place en face des institutions plutôt qu’à côté d’elles.
Le choix de Goma, ville occupée par l’armée rwandaise depuis janvier 2025 selon les déclarations du président Paul Kagame, achève de dissiper les doutes à ce sujet. Le chef-lieu du Nord-Kivu est le cœur d’une crise qui a jeté des populations entières sur les routes de l’exil intérieur et sérieusement entamé l’autorité de l’État, la souveraineté du peuple et l’intégrité du territoire congolais. C’est là, sur une portion du territoire occupé par l’ennemi, que l’ancien président, qui niait naguère avec véhémence tout lien avec la rébellion, vient de se positionner toute honte bue à la tête de celle-ci. Drôle de refondation de la Nation qui commence par une fusion avec ceux qui en occupent une partie !
Le FRN n’ouvre pas la crise. Il lui donne un nouveau visage.
Rengaine d’un pompier-pyromane
Le 9 octobre, 3 jours avant l’officialisation de la nouvelle structure politico-militaire qu’il chapeaute, Joseph Kabila avait lu un message à la Nation dans lequel il soutenait que «Le pays est en péril : ne pas agir c’est être complice». Il y fustige, notamment, la gouvernance de son successeur à la tête de l’État, caractérisé selon ses propos par le népotisme, la corruption et le tribalisme, ainsi que l’entêtement de son successeur à vouloir changer la constitution.
Problème : l’agression rwandaise ainsi que les mouvements rebelles dont il a pris la tête ont préexisté à toutes ces revendications émises dans sa dernière adresse à la Nation. C’est en 2012, sept ans avant la première élection de Tshisekedi à la présidence, que le M23 a lancé ses premiers assauts meurtriers au Kivu, dans le droit fil de la stratégie hégémonique et prédatrice mise en œuvre par Paul Kagame en… 1996 avec l’AFDL de Laurent-Désiré Kabila. Il appert assez clairement que l’intention de prendre les armes a bel et bien précédé les justifications laborieuses présentées plusieurs années après. L’astuce, typiquement rwandaise, est éculée. Le 2 août 1998 déjà, lorsque Kigali déclenchait sa deuxième agression de son voisin congolais en créant le RCD/Goma, des bouche-trous congolais avaient aussi bruyamment reproché à l’alors président Laurent-Désiré Kabila «une dérive autoritaire et ethniciste… ! ».
De ce point de vue, en officialisant le patronage de la rébellion-agression qui écume la RDC depuis 5 ans, l’alerte au péril lancé par Joseph Kabila apparaît comme celle du pyromane qui appelle les pompiers au secours. La RDC n’est pas plus en péril aujourd’hui qu’en 2021, lorsqu’une rébellion prétendûment ‘’vaincue’’ en 2013 renaissait miraculeusement de ses cendres et se remettait au service de l’agresseur rwandais pour endeuiller le pays et le piller. A l’évidence, l’alerte kabiliste du 9 janvier et la suite qui lui a été donnée le 12 du même mois avec la création du FRN relèvent d’une stratégie visant à susciter des nouvelles négociations ou, plus simplement, à y imposer la participation du nouveau chef rebelle, jusque-là exclu des pourparlers en cours. Car, il n’appartient certainement pas à un auxiliaire de l’agresseur d’alerter sur le péril encouru par l’agressé.
Le groupe armé de Kabila surgit au moment où le président Félix-Antoine Tshisekedi entend faire du dialogue national l’affaire de tous les Congolais et non la chasse gardée de quelques belligérants. Les consultations annoncées doivent associer l’hinterland, les confessions religieuses, la société civile et toutes les catégories des Congolais. Cette orientation réduit l’espace des anciens arrangements particuliers entre chefs de partis et chefs de guerre. Elle ne garantit pas la réussite du processus, mais elle change la source de sa légitimité. Les porteurs d’armes ne pourront plus prétendre confisquer la parole au nom de toute la nation en échange d’une intégration négociée dans les institutions.

C’est manifestement ce que Kabila cherche à conjurer. Dans un dialogue bâti à partir de la base, il perdrait le pouvoir de négociation dont il jouissait dans les conclaves d’hier. En revenant à Goma à la tête d’une coalition armée, il retrouve une capacité de pression qu’un processus strictement politique ne lui aurait jamais donnée. Le FRN n’est donc pas qu’un mouvement de plus dressé contre Tshisekedi. C’est une manœuvre de déplacement du centre de gravité de la crise, de Kinshasa vers les territoires tenus par la rébellion, et de transformer un dossier sécuritaire en projet de conquête du pouvoir national.
On ne sait pas encore quel poids aura réellement le FRN dans l’opinion, ni s’il pourra s’implanter au-delà des zones occupées par les RDF et leurs supplétifs de l’AFC/M23. Le basculement de JKK dans la lutte armée donne un éclairage nouveau aux avertissements répétés de Félix Tshisekedi à son sujet. Il oblige aussi les médiateurs de Doha et les partenaires régionaux à revoir leur lecture du conflit. La question n’est plus seulement de savoir comment négocier avec l’AFC/M23, mais comment traiter une coalition qui rassemble une ancienne autorité de l’État, des chefs rebelles et des intérêts régionaux étroitement liés.
Nonobstant les dynamiques sur le terrain des affrontements militaires au Nord et au Sud-Kivu, la création du FRN reste une posture dialogale : c’est la vieille stratégie du contournement du terrain de la démocratie et de la légalité constitutionnelle par des conciliabules qui, à l’instar du dialogue de Sun City, permettent l’accession au pouvoir par la force brute. Point de Nation à refonder. Plutôt un partage de la Nation.
J.N. avec Le Maximum