Le verdict est tombé, mardi 30 septembre 2025, dans l’affaire opposant le ministère public (auditeur général des FARDC), les parties civiles RDC, les provinces du Nord-Kivu, Sud-Kivu et de l’Ituri, ainsi que des Ong de défense des victimes de la guerre de l’Est, au président de la République honoraire, Joseph Kabila Kabange. Sans surprise. Au terme de ce procès ouvert le 25 juillet dernier, la Haute cour militaire (HCM) a rendu un arrêt lu par son président, le lieutenant-général Joseph Mutombo Katalay Tiende. Il condamne à la peine de mort, «sans admission de circonstances atténuantes», le sénateur à vie pour participation à un mouvement insurrectionnel, crime contre la paix et la sécurité de l’humanité, homicide intentionnel par balles, trahison, apologie de crimes de guerre, viol, torture, occupation armée de la ville de Goma. L’arrêt prononcé lundi dernier ordonne également l’arrestation immédiate de l’ancien président de la République.
Joseph Kabila, jugé par contumace, est également astreint au paiement du montant vertigineux de 33 milliards USD de dommages et intérêts dont 29 milliards USD à l’État congolais et 2 milliards USD aux provinces du Nord et du Sud-Kivu ainsi qu’à celle de l’Ituri, respectivement.
Instigateur de toutes les rébellions depuis 2018
Selon la plus haute juridiction militaire congolaise, qui n’a pas mis de gants pour charger celui qui fut pendant près de deux décennies le commandant suprême des forces armées de la RDC, Joseph Kabila est l’instigateur de toutes les rébellions qui ont sévi dans le pays depuis 1998 : de l’insurrection de Jules Mutebusi (Sud Kivu) aux rébellions du M23 en passant par la mutinerie de Laurent Nkundabatware, aujourd’hui exilé au Rwanda. Le successeur du défunt Laurent-Désiré Kabila a été, pour la HCM, le véritable «pourvoyeur financier» de ces conflagrations armées, utilisant «l’immense fortune amassée durant ses dix-huit ans à la présidence».
L’arrêt rendu par la justice militaire lundi 30 septembre dernier a suscité des réactions en sens divers dans l’opinion. Si un silence de mort entoure la condamnation de Joseph Kabila du côté de la majorité au pouvoir où l’on s’interdit de commenter une décision judiciaire, il en va tout autrement dans le camp Kabila où des voix s’élèvent pour condamner l’ensemble de l’œuvre entreprise par les magistrats militaires. Sans vraiment apporter d’éléments nouveaux susceptibles de faire pencher la balance de l’opinion nationale en faveur du condamné.
Aubin Minaku, Ramazani Shadary, Francine Muyumba, Néhémie Mwilanya, Barnabé Kikaya, José Makila ont embouché les trompettes de la contestation du verdict de la HCM qui condamne l’ex-sénateur à vie. Les arguments avancés, qui peinent à convaincre, vont du recours à un procès d’intention sur un projet de modification constitutionnelle pour permettre au président Félix Tshisekedi de rempiler à la tête de l’État en 2028, au chantage à la menace de la paix et à la perturbation de la cohésion nationale, un argument qui méconnaît le fait que la paix et la cohésion nationale sont déjà mises à mal par l’occupation militaire d’importantes parties des provinces du Nord et du Sud-Kivu par le corps expéditionnaire rwandais qui, avec l’AFC/M23 s’y livre à un sanglant nettoyage ethnique. La condamnation de Joseph Kabila «corrompt superbement et inutilement toutes les initiatives de paix et de dialogue national inclusif en RDC», déclare Aubin Minaku, ancien speaker de l’Assemblée nationale et vice-président du PPRD, le parti kabiliste. Alors que José Makila, un transfuge du MLC qui fut ministre des Transports sous Kabila va jusqu’à revendiquer des turpitudes pour soutenir l’ancien président de la République. «L’homme que Joseph Kabila, dans un sursaut de patriotisme et de paix, avait hissé à la magistrature suprême, alors qu’il n’en avait ni le mérite, ni la légitimité électorale, a choisi de mordre la main qui l’a nourri», écrit-il sur son compte X, affirmant ainsi que l’ancien chef d’État rd congolais avait délibérément truqué les résultats électoraux de 2018, qui s’étaient soldés par la victoire de son successeur, Félix-Antoine Tshisekedi, à la présidentielle.
Partisans, passionnés et peu pertinents
Autre réaction dont la légèreté suscite plus de perplexité : celle de Barnabé Kikaya Bin Karubi, que la HCM n’a pas osé qualifier autrement que comme «chargé de la communication» de l’ancien président de la République.

Probablement parce qu’un ancien chef d’État ne nomme pas d’ambassadeur, le titre sous lequel se présente Kikaya. «On condamne Joseph Kabila Kabange à mort pour soi-disant être le chef de l’AFC-M23. Pendant ce temps, on négocie avec la même AFC-M23 à Doha», déclare-t-il. Alors que dans l’opinion publique en RDC, nombreux sont ceux qui n’ont pas encore oublié les négociations avec les rebelles initiées par l’ex-chef de l’État et qui aboutirent à l’intégration de leurs troupes dans l’armée nationale, entre autres, avec les conséquences que les Congolais déplorent actuellement.
S’agissant de la rébellion de l’AFC-M23 que la HCM affirme être une création de Joseph Kabila, Bertrand Bisimwa, son ‘’président’’, a promptement et vertement réagi au verdict. En prenant crânement sa défense, ce qui revient à confirmer ainsi la collusion entre son mouvement et Kabila. «La condamnation à mort du président Joseph Kabila sous prétexte de son lien supposé avec l’AFC/M23 est une violation de la Déclaration des principes autant que la persistance des offensives armées du régime de Kinshasa. L’AFC/M23 ne s’est jamais trompée sur l’homme d’en face et son jeu», écrit-il dans un posting sur son compte X, validant lui aussi la thèse des juges d’une connivence entre le président de la République honoraire et les renégats de l’AFC/M23 qui servent de supplétifs aux phalanges de Paul Kagame.
La question de la nationalité éludée
Il reste que si l’arrêt rendu par la HCM lundi dernier a établi la responsabilité de Joseph Kabila dans l’activisme militaire qui écume l’Est de la RDC depuis plusieurs décennies, elle s’est gardée de prêter le flanc aux allégations des parties civiles présentant l’ancien président de la République comme un imposteur étranger qui a dirigé le pays pendant 18 ans.
Le crime d’espionnage dans le chef de l’ancien chef d’État, suggéré par les avocats des parties civiles, n’a pas été retenu, la cour estimant qu’elle n’avait pas été saisie sur la question de la nationalité de l’ancien sénateur à vie.
Autre charge non retenue par la plus haute juridiction militaire congolaise, la confiscation des avoirs de l’ancien président de la République. Selon les résultats d’une enquête de Bloomberg, publié fin 2016, «depuis 2003, la famille Kabila a mis en place un réseau international d’affaires avec des participations dans 70 entreprises au moins». Mais aussi, que Joseph Kabila, sa femme, ses deux enfants et huit de ses frères et sœurs contrôlent ainsi plus de 120 permis d’extraction d’or, de diamants, de cuivre, de cobalt et d’autres minerais en RDC.
Les avoirs insaisissables du condamné
L’arrêt rendu par la HCM contre l’ancien chef d’État n’a pour autant pas prononcé de saisie d’avoirs réputés propriétés du condamné, faute de preuves en droit.
Même si dans l’opinion, il en est qui estiment que la décision de la HCM est motivée par le fait que Joseph Kabila détient la plus grande part des ressources économiques de l’État congolais, toucher à son patrimoine risquerait de mettre en péril l’économie du pays. C’est le point de vue d’un internaute congolais, Horfet Tondo.
Néanmoins, la condamnation à mort prononcée par la justice militaire contre un ancien président de la République n’en pose pas moins un réel problème de faisabilité. Dans l’immédiat, les observateurs n’entrevoient pas comment s’opérerait l’arrestation immédiate ordonnée par la HCM contre un condamné insaisissable, autant que ses avoirs, du reste.
S’il réjouit les partisans d’une justice implacable face à la dévastation et l’hécatombe entretenues dans les territoires de l’Est depuis de nombreuses décennies, l’arrêt rendu par la plus haute instance judiciaire militaire congolaise n’en reste pas moins symbolique. C’est un signal, fort, qui indique que nul, fut-il un ancien président de la République, ne saurait se placer au-dessus des lois de son pays. La sévérité du jugement rendu contre Joseph Kabila pourrait peser lourd dans l’opinion publique, à quelques années des prochaines élections. C’est manifestement ce qui enrage ses partisans.
J.N.