Sacrifiant une fois de plus, une fois de trop, aux fondamentaux de l’ingérence humanitaire accréditée par quelques suprémacistes occidentaux, l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki vient d’organiser un énième dialogue inter congolais sans les institutions légitimes de ce pays. Au grand dam de quelques participants qui ont accouru en Afrique du Sud dans l’espoir de briller sous les feux de la rampe, cette initiative du successeur du grand Nelson Mandela s’est terminée en eau de boudin.
Thabo Mbeki dont le mandat présidentiel avait pris fin il y a 17 ans (septembre 2008) suite à une démission provoquée par le désaveu de son parti, l’ANC, après que le juge Chris Nicholson ait constaté ses interférences dans une affaire de corruption concernant Jacob Zuma. Il aime se profiler comme un des pères du mouvement de la renaissance africaine, une théorie qui revendique la promotion des entités nationales africaines confrontées depuis des millénaires à une multitude de défis politiques, économiques, culturelles et scientifiques.
Cette doctrine est considérée comme une version édulcorée du panafricanisme dont on doit l’élaboration conceptuelle la mieux structurée au premier président du Ghana Kwame Nkrumah. Le panafricanisme qui a inspiré des leaders indépendantistes congolais comme Patrice Lumumba ou Antoine Gizenga a été ébauché lors de la Conférence Panafricaine de Londres de 1900 avant d’être cristallisé au Congrès Panafricain de Manchester de 1945 par Kwame Nkrumah et George Padmore en 1945.
Alors que les panafricanistes poursuivent l’objectif d’éradiquer les systèmes colonial et néocolonial, le dessein des adeptes de la renaissance africaine de Mbeki et consorts est de promouvoir, en échange de prébendes, l’inclinaison des élites africaines à céder aux pressions d’acteurs allochtones qui les détournent systématiquement de leurs Intérêts Nationaux afin de faire survivre subtilement la domination d’anciennes puissances coloniales sur des États africains devenus indépendants. Les hérauts de ce courant dont on a vu les phalanges envahir et dévaster la RDC à partir de 1996 se préoccupent plus de leur adoubement par les Occidentaux que de l’autonomie des Africains, entendue au sens rappelé par De Mol d’un principe au nom duquel chaque être humain est motivé à s’autodéterminer au sein de son environnement social, à se sentir relié aux autres, à démontrer son souci pour autrui et à être soi-même l’objet des préoccupations des autres en étant l’origine ou la source de son propre comportement.
Le fait que les représentants les plus significatifs de la classe politique et sociale congolaise aient choisi de snober cette énième mascarade endossée par Thabo Mbeki est un pas dans la bonne direction. L’épisode en rappelle un autre : l’initiative du Forum de l’Université de Liège sur les élections en République Démocratique du Congo mis en train par la Belgique quelques semaines après l’avènement au pouvoir de Félix Tshisekedi en 2019 dans le but manifeste de circonvenir les Congolais et qui fut rejetée aussi bien par les deux camps politiques en présence. CQFD : l’ingérence démocratique et humanitaire qui fonde ce type d’interventionnisme débridé d’acteurs étrangers dans des questions de souveraineté nationale doit être regardé avec circonspection.
C’est après la bousculade échevelée de la chute du mur de Berlin en 1989 et le tintamarre des glas sonnés par chacune des deux superpuissances qui s’étaient affrontées pendant la guerre froide depuis 1947 qu’a surgi dans le landerneau géopolitique le concept de renaissance africaine dont Thabo Mbeki s’est auto-proclamé champion. Les Occidentaux à travers le célèbre ouvrage de Francis Fukuyama La fin de l’histoire et le dernier homme exaltaient leur suprématie ultime tandis que leurs rivaux s’arcboutaient désespérément sur la lutte finale et l’Internationale (qui) sera le genre humain. En RD Congo, le coup d’État de Mobutu le 24 novembre 1965 avait été salué par d’aucuns en Occident comme salutaire pour le monde dit libre. Tant que le tombeur de Lumumba et Kasa Vubu constituait un rempart contre le communisme, les excès de son régime dictatorial avaient été considérés comme bénins jusqu’à la fin de la guerre froide (1989). Ce n’est donc pas par hasard que le processus de son éviction ait été enclenché à partir de 1990, même si l’agonie de sa deuxième République avait duré jusqu’en 1997. Sans transition, Mobutu, le ‘’sympathetic tough guy’’, selon le mot de Clare H. Timberlake, l’ambassadeur américain au Congo en 1960, était en réalité un despote kleptocrate qui devait être rapidement ‘’dégagé’’.
L’entreprise coloniale belge au Congo n’a pas été un long fleuve tranquille, charriant les douces eaux de l’empathie et de la charité altruiste judéo-chrétiennes. Elle n’a prospéré que sur des fondements moraux et juridiques impérialistes inspirés par un corpus idéologique en vertu duquel l’Afrique noire dans son ensemble était une res nullius, une chose n’appartenant à personne, offerte à l’occupation par les plus hardis des Occidentaux.
Après l’indépendance, les suprémacistes occidentaux ont théorisé sur le concept de failed states (États faillis), un référentiel manichéiste qui a impulsé les stratèges de la fixation en RDC d’une culture politique extravertie. Cette notion fait partie des aphorismes casuistiques qui justifient la supercherie de l’ingérence humanitaire. Exactement comme le christianisme avait été instrumentalisé pour justifier l’esclavage ; comme la lutte antiesclavagiste légitima la terreur léopoldienne ; ou encore comme la colonisation belge qui s’était parée du manteau vertueux d’une «mission civilisatrice» en faveur des noirs vautrés dans l’animalité…
La renaissance africaine brandie par Thabo Mbeki et d’autres dirigeants africains comme Paul Kagame, Yoweri Museveni, Melès Zenawi etc. apparaît à l’examen comme une offensive à rebrousse-poil contre la révolte épistémologique de Kwame Nkrumah et Lumumba face à l’aveuglement manichéen des Occidentaux déterminés à subjuguer les africains et afrodescendants. Les Congolais ne devraient pas oublier que c’est son rapprochement avec Nkrumah à partir de 1958 qui a radicalisé l’hostilité des puissances impérialistes à l’égard de Patrice Lumumba, qui a culminé avec son assassinat le 17 janvier 1961.
Un outil de domptage des Congolais
Le mouvement de la renaissance africaine de Mbeki est un outil de domptage des Congolais qui expriment peu ou prou leurs réticences à l’ordre néocolonial. L’ex-président sud-africain n’est pas le seul relais de cette politique visant à maintenir le Congo sous subordination extérieure. L’excellente monographie sur l’ethnogenèse et le nationalisme en Afrique centrale de Thomas Turner ramène à la surface le rôle joué par une certaine confession religieuse dans cet asservissement depuis l’époque de la ‘’trinité’’ constituée par l’administration coloniale, le clergé et les sociétés à charte. On aurait tort de banaliser cette péripétie qui est aux sources de la propension de l’intelligentsia congolaise à recourir aux prélats pour des tâches régaliennes. Sans succès, comme on l’a vu avec l’interminable agonie de la dictature mobutiste entre 1990 et 1997.
Les interférences révisionnistes de nombreux membres des élites font ainsi le lit d’un véritable effondrement des repères normatifs et socioculturels.
Le phénomène de marchandisation de la res publica et les mystifications qui ont, au cours des dernières années, accéléré le délitement des institutions politiques par une avalanche de paralogismes téléguidés et de quiproquos en sont d’éloquentes illustrations.
Alerte contre la balkanisation
Dès 1958, Patrice Lumumba avait mis en garde ses concitoyens contre la balkanisation du Congo par la Belgique. Il a dénoncé sans aménité le géocentrisme culturel et politique occidental et s’est évertué à tordre le cou aux mythologies racistes et impérialistes qui étouffe l’émergence du Congo dans un monde rudement compétitif. Son discours du 30 juin 1960 qui a fait de lui le gibier de la potence coloniale était le cri du cœur d’un écorché vif qui, ayant personnellement souffert des persécutions et discriminations du système colonial.
Dans le même sens, Mabika Kalanda, auteur de La remise en question, base de la décolonisation mentale, observe que le tropisme vers l’extérieur a été un obstacle rédhibitoire à l’émancipation des Congolais.
Même la très célèbre CNS du début des années 1990 ne fut en réalité qu’une catharsis téléguidée par le président Mobutu qui avait continué à diriger le pays sept ans après ce forum. Tous ces tumultes chaotiques de la décolonisation du Congo suscitent dans l’univers mental des Congolais une impression de désarroi qu’aucune technostructure en place n’a été en mesure d’enrayer jusqu’aux temps présents. C’est sans doute la raison pour laquelle on continue à ingurgiter les récits hagiographiques sur l’altruisme des Occidentaux et ce, en dépit du fait que l’idée selon laquelle la colonisation et la coopération au développement qui est son pendant post-indépendance seraient intrinsèquement fondées sur des motivations altruistes, ait été maintes fois démentie par les faits.
Perte de repères
Les conséquences de la perte de repères par les Congolais sont aussi perceptibles dans le rapport du pays avec la région et le continent africain. Ainsi, alors que les exportations de minerais congolais (diamant) devaient remplir de fastidieuses conditionnalités imposées par le processus de Kimberley, un système de certification de leur «propreté» établi en 2003 et réunissant 82 États membres organisé par le Conseil mondial du diamant pour éradiquer le commerce des diamants bruts issus des zones de conflits, le Rwanda qui ne possède pas de diamant dans son sous-sol en est devenu un gros exportateur au nez et à la barbe de la Police des Frontières et des services de la Douane congolaise ! Le même paradoxe s’observe avec d’autres minerais comme le coltan, le diamant, l’or, la cassitérite, le wolframite ou le lithium.
Minerais de tout le monde ?
En visite à Kinshasa et Kigali, en 2008, le président français Nicolas Sarkozy en avait remis une couche en exhortant les Congolais à «laisser les ressources économiques de leur pays être exploitées par tout le monde».
Il est de notoriété publique que depuis 1997, le budget rwandais, financé pour moitié par des appuis budgétaires extérieurs, est alimenté significativement par les ressources minières exploitées illégalement au Congo ou aspirées par ce pays voisin grâce à une fiscalité alléchante. En effet, Le taux d’imposition à l’exportation du coltan au Rwanda est ainsi de 0,3 %, alors qu’au Congo, il est de loin plus élevé, soit 10 %, un ratio qui constitue à lui seul une incitation devant laquelle nombre d’exploitants artisanaux congolais ont du mal à résister. Les autorités congolaises devraient donc prendre à bras le corps de tels problèmes de gouvernance pour conjurer la fragilité qui exacerbe la concupiscence des dévaliseurs. La moralisation de la gouvernance publique grâce à des réformes dont l’objectif est de redonner aux citoyens plus de confiance en leurs institutions et ceux qui les animent est encore plombée par des pratiques antisociales. Il n’y a pourtant pas d’autres chemins à suivre si l’on veut donner aux Congolais l’occasion de tutoyer l’émergence et le développement que ces deux icônes de notre histoire politique n’ont jamais cessé d’appeler de leur vœux.
Mise en place unilatérale de Mbeki
Erving Goffman comparait à juste titre le monde à une scène de théâtre sur laquelle se jouent des pièces mettant en scène des jeux d’ombres et de lumières. La dernière mise en scène unilatérale de Thabo Mbeki apparaît à cet égard comme un leurre destiné à attirer des adhésions à un schéma anachronique.-
LE MAXIMUM