Les réactions de la classe politique congolaise face à la situation sécuritaire du pays depuis le déclenchement de la dernière agression rwandaise en 2021 sont singulièrement contrastées. Au silence qui a entouré la prise des villes de Goma et de Bukavu par l’armée rwandaise début 2025, succède une saisissante levée de boucliers. La signature de la Déclaration de principes entre la RDC et les terroristes pro-rwandais du M23/AFC, sous l’égide de la diplomatie qatarie, le 19 juillet 2025, a déclenché un torrent de réactions mitigées. La majorité applaudit tandis que l’opposition fait chorus pour une nouvelle transition politique hic et nunc.
Même si les observateurs restent circonspects sur les chances de succès de la déclaration d’intention signée par le Gouvernement de la RDC et les rebelles soutenus par Kigali, Doha semble avoir douché les espoirs d’une conquête du pouvoir par les armes, objectif affiché par l’armée rwandaise et ses supplétifs congolais avant de s’embourber dans les gorges profondes du Nord et du Sud Kivu depuis bientôt 4 ans. Suffisamment pour que les adversaires politiques de Félix Tshisekedi et sa majorité au pouvoir se rabattent précipitamment sur un dialogue politique inclusif, sous la supervision d’un quarteron de prélats catholiques et protestants.
La dynamique insufflée par l’évolution des processus de paix de Washington et Doha bousculent jusqu’aux revendications, longtemps ressassées, des affidés du Rwanda. Du départ de Tshisekedi du pouvoir, ultime but brandi par Corneille Nangaa avant d’être revendiqué par Joseph Kabila, le 23 mai dernier, il en est de moins en moins question. Ni des absurdes revendications territoriales et ethnicistes des mentors de Kigali. Dans une déclaration postée sur son compte X, le 21 juillet 2025, le porte-parole des renégats congolais Bertrand Bisimwa, se contente d’affirmer que «ni sur le champ de bataille, ni sur la table de négociations nous n’oeuvrons pour notre départ du pays. Les négociations visent plutôt à établir les conditions favorables pour que chaque citoyen vive tranquillement dans notre pays. Il s’agit d’un débat autour de questions de gouvernance, qui sont centrales dans la crise actuelle».
Kabila change le fusil d’épaule
On ne demande pas mieux, dans les travées de l’opposition où tout ce que le pays compte d’acteurs politiques ne jure que par l’instauration d’un dialogue politique inclusif justifié à grand renfort de sophismes. A l’instar des kabilistes du PPRD/FCC, dont l’autorité morale est pourtant plus que convaincu de collusion avec la rébellion et ses initiateurs rwandais. Selon le dernier Rapport final du Groupe d’experts de l’ONU sur la RDC (mai 2025), «si les poids lourds politiques et militaires, dont Joseph Kabila, Moise Katumbi et John Numbi ne se sont pas officiellement ralliés à l’AFC/M23, ils ont été régulièrement en contact avec M. Nangaa et avec Kigali et Kampala». Ici aussi, le réalignement est un virage à 90 degrés. Réagissant à la signature de la Déclaration de principes de Doha, Aubin Minaku, vice-président du PPRD, déclare sur TV5 Afrique que «nous ne pouvons que saluer cela, en tant qu’hommes de paix. Mais la crise congolaise est polymorphe. Elle est bien au-delà des aspects purement militaires, particulièrement à l’Est du pays. Elle doit être réglée dans sa racine à travers le dialogue, un dialogue inclusif, un dialogue global, y compris Kabila, qui est aussi à la recherche de la paix à sa manière».
Multiplication de nouveaux départs
Quelques heures après le dénouement de Doha, samedi 19 juillet, Francine Muyumba en profitait pour accuser le gouvernement d’avoir privilégié «la conservation du pouvoir au détriment de l’une des missions fondamentales de l’Etat : la sécurité et la protection de l’ensemble du territoire national». A quoi Patrick Musungu, étudiant en droit à l’Unikin, réplique en ironisant sur «ceux qui pensent qu’il eût fallu dès le premier coup de feu rebelle que Tshisekedi renonce au pouvoir et négocie avec des égorgeurs de femmes et d’enfants congolais».
Mais l’ancienne ambassadrice de la Jeunesse africaine sous Joseph Kabila n’en démord pas pour autant. «Le Congo a besoin d’un nouveau départ. Il est impératif de sortir de cette logique de gouvernance privilégiant la ruse, le silence forcé, les non-dits, et la peur, pour entrer dans un dynamique d’honnêteté politique et de responsabilité républicaine. Cela ne peut se faire que par un dialogue élargi entre Congolais, dépassant les clivages politiques, ethniques, et régionaux, pour construire une paix solide, inclusive et durable».
Même Thomas Lubanga, l’ancien chef de guerre iturien jugé et condamné par la CPI en 2012 pour conscription et enrôlement d’enfants de moins de 15 ans, mais qui a repris les armes et mis sur pieds une nouvelle rébellion qui écume sa province d’origine, y est allé de sa théorie du dialogue politique. « Ce serait une grave erreur d’approche que de limiter la crise multiforme à laquelle fait face la RDC à un accord sur l’exploitation minière», déclarait-il aux médias à Kampala où il s’est exilé, ce 16 juillet 2025. Il faut une «démarche plus inclusive, globalisante et holistique», selon ce chef de guerre qui, pince-sans-rire, ajoute néanmoins que «le salut de la RDC est dans la fin du régime de Monsieur Félix-Antoine Tshisekedi». Inclusivité, vous avez dit inclusivité ?
Déni de droit de gouverner
C’est le même refus obsessionnel de voir le gouvernement congolais résoudre seul la crise qu’on retrouve chez la plupart des leaders de l’opposition, comme les katumbistes Claudel Lubaya et Seth Kikuni, réunis désormais au sein d’un cadre de concertation des forces politiques et sociales qui n’améliore guère leur ancrage social réel. Dans une réaction à la signature de la Déclaration de Doha, publiée le 21 juillet dernier, ils estiment que «le spectre de la résolution du conflit ne saurait être limité aux seuls belligérants» parce que la crise tire son origine dans l’illégitimité des institutions. Il est donc impératif à leur avis de «privilégier une approche holistique qui prend en compte ses multiples aspects : moral, politique, institutionnel, humanitaire, social et économique. Il est inacceptable que le pouvoir négocie des accords d’intégration régionale imposée, pour résoudre partiellement une crise sécuritaire dont il est en partie responsable, sans y associer l’ensemble du corps social et politique de la Nation». Le déni de gouverner, identique à celui qui a motivé les rébellions AFC/M23, est latent.
‘‘Causes profondes’’, pour Sessanga aussi
Delly Sessanga, autre acteur politique de l’opposition prêche, lui aussi, pour la même chapelle dialogale. Dans un communiqué, le 19 juillet, ce candidat malheureux aux dernières élections présidentielles et législatives estime que «ce protocole doit être renforcé par un véritable dialogue afin de répondre aux attentes du peuple congolais, qui aspire à une stabilité durable». Pour le président d’Envol, qui recourt au narratif rwando-rebelle en l’occurrence, «il est clair que ‘les causes profondes’ de ce conflit ne pourront être efficacement traitées que dans le cadre d’un dialogue réellement inclusif, conformément à l’appel lancé par l’ECC-CENCO en faveur d’un pacte social pour la paix et le vivre ensemble, ancré dans le respect de la constitution et des lois de la République».
Même si, ainsi que le fait observer ce politologue de l’Université pédagogique national (UPN), la structure religieuse CENCO-ECC est, elle-même, une abérration au regard de l’ordre juridique interne de la RDC. «C’est la composante Confessions religieuses, comprenant huit congrégations, à savoir les catholiques, protestants, kimbanguistes, Armée du Salut, musulmans, orthodoxes, églises du réveil, qui est formellement reconnue au titre de composante de la société civile. La révendication par le duo CENCO – ECC de la représentation de cette composante relève donc d’une usurpation flagrante de qualité», estime-t-il.
CENCO-ECC, tandem anticonstitutionnel
Martin Fayulu et son regroupement Lamuka se sont livrés à un impressionnant exercice de contorsion pour soutenir le pacte social pour le bien vivre ensemble en RDC et dans la région des Grands Lacs, proposé par la CENCO et l’ECC début janvier dernier pour mettre fin à la guerre, malgré les perspectives de fin des hostilités ouvertes à Doha.
Pour y parvenir, Fayulu prend acte de la signature de Doha et félicite les diplomaties américaine et qatarie, en omettant ostensiblement la moindre allusion à la participation gouvernementale à cette évolution du dossier. D’aucuns y voient le ressentiment de son échec aux élections présidentielles de 2018 et 2023 remportées par Tshisekedi.
Martin Fayulu énumère ensuite les conditions d’instauration d’une paix durable en RDC, qui s’avèrent les mêmes que celles postulées dans l’accord de Washington et la Déclaration de principes de Doha. Qu’il s’approprie avant d’aligner ses arguments en faveur d’un véritable dialogue entre toutes les forces vives de la Nation : «l’unité, la réconciliation et la cohésion nationale ne peuvent être atteintes qu’au travers la cessation effective des hostilités … Lamuka soutient l’organisation d’un dialogue national inclusif, réunissant toutes les parties prenantes congolaises, sous la médiation conjointe de la CENCO et de l’ECC, avec la facilitation de l’Union africaine».
Fayulu ne crache pas sur la primature
Interrogé par des médias sur son éventuelle candidature aux fonctions de 1er ministre d’un gouvernement de transition, Martin Fayulu ne crache pas sur le morceau. Il accepterait la proposition si elle émanait du dialogue politique souhaité, assure-t-il.
A l’opposition, tous semblent donc favorables à l’instauration d’une nouvelle transition politique. Elle replacerait tout le monde dans l’orbite du pouvoir afin de régler les problèmes qui se posent au pays, les mêmes depuis trois décennies. En même temps qu’elle opérerait une nouvelle remise à plat démocratique après celui de 2006. Ce faisant, «l’opposition politique congolaise reproduit, consciemment ou non, les desseins politico-économiques de Kigali, qui s’emploie depuis 30 ans à rythmer la vie politique de son riche voisin à coups d’agressions armées et de rébellions par procuration», selon plusieurs analystes. Un diplomate européen à Kinshasa se demande pourquoi tout recommencer au lieu de laisser la majorité au pouvoir aller au bout de sa tâche, faisant ainsi progresser le processus démocratique lancé il y a une vingtaine d’années. «L’appel à une solution fourre-tout est anachronique et inutile. L’essentiel est que l’opposition politique jouisse de toutes les libertés constitutionnelles pour faire valoir ses idées, proposer un projet de société aux prochaines élections», martèle-t-il.
Certes, le tableau n’est peut-être pas encore fort reluisant. Mais, ce n’est pas une raison pour transformer les divergences de vues inhérentes à toute démocratie en crise nationale. Pour peu que l’on respecte la constitution et les lois en vigueur au pays, estime-t-il encore.
J.N.