NI NEW YORK, NI LUANDA, NI KIGALI : Kabila, cap sur le “souverain primaire”

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Tapis rouge pour l'envoyé spécial de Joseph Kabila à Nouakchott le 1er juillet

Elles se multiplient depuis plusieurs années mais finissent en eaux de boudins, invariablement, ces initiatives tendant à « délocaliser » le centre des décisions sur l’avenir de la RD Congo. Après que Bruxelles eut joué des pieds et des mains pour peser sur l’avenir politique immédiat de son ancienne colonie, la France d’Emmanuel Macron s’est bruyamment invitée dans le débat politique rd congolais en convoquant à Paris le Rwandais Paul Kagame puis son collègue angolais Joao Lourenço pour évoquer « la situation politique de la RD Congo ». Aujourd’hui encore, on se demande (Kinshasa s’en offusque carrément, en fait) de quel droit les trois chefs d’Etat pouvaient parler d’un pays souverain en l’absence des autorités de ce pays. Surtout si l’on sait que Paul Kagame, le N°1 rwandais dont le régime est notoirement réputé coupable de plusieurs agressions armées contre son immense et riche voisin, préside aux destinées de l’Union Africaine pour un an. Même si Joao Lourenço dirige pour la même durée la SADC, deux organisations régionale et sous-régionale qui se sont révélées des remparts contre les immixtions occidentales dans les affaires politiques du continent.
Macron tente de diviser les Africains
C’est à Emmanuel Macron que l’on doit ce qui a été qualifiée d’initiative Kagame sur la situation de la RD Congo, fondée sur la projection d’un chaos pré ou post-électoral qui affecterait inévitablement les Etats voisins. Comme si le Rwanda et ses démons internes (génocide) n’a jamais été à la base de la déstabilisation d’un pays voisin !
A Paris en mai dernier, tout s’est passé comme si le chef de l’Etat français tentait de presser ses interlocuteurs rwandais et angolais d’intervenir pour « remettre de l’ordre en RD Congo » (sic !) au détour de la signature d’accords de coopération économique. Lourenço et Kagame semblaient avoir mordu à l’hameçon.
La réunion des chefs d’Etat de la SADC, fin avril 2018 à Luanda, a été présentée comme le rendez-vous de l’immolation de Joseph Kabila et sa majorité au pouvoir, accusés d’entretenir ou d’aggraver ou la crise politique rd congolaise. Mais il n’en a rien été. Certes, force est de noter quelques fissures dans l’unité des dirigeants de l’organisation sous-régionale. A la clôture du sommet de Luanda, le 24 avril 2018, force a été de se rendre à l’évidence et de rentrer dans les rangs : Kinshasa poursuivait sans relâche ses efforts de démocratisation et un processus électoral crédible était en cours, dont tout doit dépendre. « Nous croyons que la situation en RDC s’achemine vers un dénouement heureux, autant que nous avons été informés par les autorités congolaises », a déclaré plus prudemment le chef de l’Etat angolais au terme des travaux de l’Organe de Politique, Défense et Sécurité de la SADC.
Ni Luanda Ni Nouakchott n’ont mordu à l’hameçon
Restait néanmoins une autre rencontre des chefs d’Etat, à l’échelle du continent cette fois-là. Nouakchott, la capitale de la Mauritanie, abritait les 1er et 2 juillet 2018 la 31ème session ordinaire de l’Union Africaine dont l’agenda prévoyait de traiter du dossier de la RD Congo. Un sommet de chefs d’Etat et de gouvernements auquel Emmanuel Macron s’est invité sous le premier prétexte venu. Mais ici aussi, rien à faire si non se rendre à l’évidence : les chefs d’Etat et de gouvernement africains ont fait chorus pour féliciter le gouvernement de la RD Congo et la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) pour « les progrès réalisés dans les préparatifs, l’organisation et la tenue des scrutins prévus le 23 décembre prochain ». D’autant plus que les efforts des autorités bénéficient du soutien de la Commission de l’UA, de la SADC, de la CIRGL, de la CEEAC, d’Etats-membres de l’UA, et des Nations-Unies, ont noté les conférenciers de Nouakchott.
Pas d’autres alternatives politiques possibles en RD Congo, donc. Même le nouveau chef de l’Etat Sud-Africain, le pro-occidental Cyril Ramaphosa, pourtant présenté comme hostile à Joseph Kabila, soutient le processus électoral en cours comme unique voie de sortie de crise. Dans une interview (France 24) qui a dû en refroidir plus d’un, sur le contient et ailleurs, le successeur de Jacob Zuma a soutenu que « Je n’ai rien vu ni entendu qui m’a fait douter que ces élections auront bel et bien lieu (…). Les électeurs ont pu s’inscrire sur les listes, et donc les élections auront bien lieu. Il (Kabila) est fortement engagé ainsi que son gouvernement qui va financer ces élections ». « Plusieurs observateurs ont été invités, la SADC va envoyer également des observateurs avec l’Union Africaine », a ajouté le successeur de Jacob Zuma.
Cap sur les élections, rien à faire
A défaut de délocaliser les centres de décisions relatives à l’avenir politique de cet immense pays au cœur de l’Afrique où les Nations-Unies entretiennent la plus grande mission de maintien de la paix jamais déployée au monde (près de 20.000 hommes) sans parvenir à ces fins affichées de « stabiliser » le pays, il faut tenter de les importer. En dépêchant Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, auprès de Joseph Kabila à Kinshasa. Pour ne pas s’exposer aux critiques des observateurs, le patron de l’administration onusienne a voulu se faire accompagner de Moussa Faki Mahamat, le président de la Commission de l’Union Africaine. C’est la démarche mise en branle depuis le sommet des chefs d’Etats africains d’Addis-Abeba. Mais les autorités congolaises, chauffées à blanc par les multiples tentatives de dépossession de leur peuple, on préféré décliner poliment cette rencontre en invoquant l’« inopportunité pour cause de préparatifs électoraux ».
Kabila ne reçoit pas
Au point où en sont les choses à Kinshasa, beaucoup se demandent ce qu’entendaient faire de mieux que la CENI et le gouvernement de RDC les deux représentants de la communauté internationale. Le processus électoral rd congolais a atteint le chemin de non-retour, notamment avec l’ouverture et la clôture dans les délais prévus de l’enregistrement des candidatures aux élections de décembre 2018. « Qu’est-ce qui peut se dire qui ne puisse l’être par les nombreuses voies de communication qui existent ou par des envoyés ? », s’interroge ce chercheur en sciences politiques de l’université de Kinshasa. Qui se demande en outre pourquoi d’autres Etats dans le continent peuvent organiser en pleine autonomie leurs scrutins sauf la RDC…
La question vaut son pesant d’or, surtout si l’on en juge par l’espèce de pression qui s’exerce autour des autorités de la RD Congo ces derniers mois. Et encore plus si on se rappelle qu’à la même période, en 2011, la communauté internationale avait pesé de tout son poids pour que Kinshasa reporte sa présidentielle et ses législatives.
Une chose est certaine. Voire, plus que certaine : Joseph Kabila semble très peu pressé de s’exposer à tout chant de sirène autre que les scrutins de décembre prochain. Paul Kagame, Joao Lourenço, Nikki Haley, Antonio Guterres, Moussa Faki Mahamat et Cie, Kabila les a tous esquivé, comme on dit en langage sportif, préférant leur déléguer son ministre des Affaires Etrangères, Léonard She Okitundu.
Cap sur le souverain primaire et les élections et rien d’autre avant. Même pas la question de la candidature ou non de Joseph Kabila à la prochaine présidentielle. La parole revient désormais aux 40 millions d’électeurs. Une première dans l’histoire de ce pays.
J.N.

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