MONDE : Trump, la classe dirigeante et l’accord de Paris

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Début juin, Donald Trump annonçait avec fracas retirer les Etats-Unis de l’accord de Paris sur la lutte contre le réchauffement climatique. Une promesse de tenue pour le nouveau président. Qui a soutenu cette décision aux Etats-Unis ? Pourquoi ce choix a-t-il été sèchement critiqué par une grande partie de l’establishment US, pas très soucieuse de l’environnement ? Que vaut l’accord de Paris et comment pourrait-on efficacement lutter contre le réchauffement climatique ? Fred Goldstein nous dit tout. (IGA)

En annonçant son retrait des Accords de Paris sur la lutte contre le changement climatique, Donald Trump a confirmé son alliance idéologique droitière avec la faction ultra-chauviniste de Steve Bannon à la Maison-Blanche. Son discours annonçant le prétendu retrait était également un discours de campagne pour l’élection présidentielle de 2020.
En fait, Trump n’avait pas besoin de sortir de l’accord. L’accord n’est pas contractuel. Il ne mange pas de pain. Il n’existe aucun mécanisme d’application. Il n’y a aucun moyen de vérifier sa mise en conformité. Tout est volontaire. Et de toute façon, Trump prend déjà des mesures pour saper la conformité des États-Unis en s’attaquant au Clean Power Plan, qui limite la location de terres fédérales pour l’extraction du charbon et d’autres activités polluantes.
La dénonciation par Trump des Accords de Paris est certainement réactionnaire. C’était un coup totalement politique, susceptible de faire appel aux éléments les plus arriérés et chauvins de sa base politique ainsi qu’à ses partisans les plus à droite dans la classe dirigeante.
Mais Trump et Bannon ne l’ont pas fait tout seuls. La décision a été soutenue par le milliardaire Koch Brothers, le milliardaire du gaz naturel T. Boone Pickens, le chef des Républicains au Sénat Mitch McConnell et le Président de la Chambre Paul Ryan, entre autres.
Vingt-deux sénateurs Républicains des États du pétrole, du gaz et du charbon ont signé une lettre à Trump l’exhortant à rejeter les Accords de Paris. Ces 22 sénateurs ont reçu au moins 10 millions de dollars du gaz, du pétrole et du charbon depuis 2012. (Guardian, 1er juin)
Pourquoi la classe dirigeante chahute-t-elle le retrait de Trump ?
Cependant, de grandes parties de la classe dirigeante ont protesté contre la décision de Trump. Cela ne signifie pas que les PDG des grandes entreprises se sont transformés en écologistes. Au contraire. Les accords de Paris permettraient aux patrons de ralentir quelque peu le changement climatique tout en conservant, sinon en améliorant, leurs bénéfices. Non, leur plus grand souci au sujet du retrait est la perte potentielle des marchés des technologies énergétiques.
Comme le magazine Forbes, un porte-parole des grandes entreprises, l’a déclaré : « L’important ici que l’évolution est en cours vers un monde soumis aux contraintes carbone et que les technologies pour faciliter cela sont maintenant intégrées. La Chine a totalement adopté cette évolution, promettant d’aider à mener la charge aux côtés des économies avancées du monde. »
Forbes poursuit : « La plupart des milieux d’affaires, y compris les entreprises internationales de l’énergie, ont exhorté l’administration à ne pas se retirer », a déclaré l’Ambassadeur Richard Morningstar, qui est le président du Global Energy Centre de l’Atlantic Council. « Avec cette action, nous cédons le leadership sur le climat et les nouvelles technologies à la Chine et à l’Europe. » (1er juin)
Écoutez le point de vue de l’ancien directeur adjoint de Greenpeace, Ken Ward, qui devra bientôt répondre au tribunal d’accusations criminelles pour la fermeture d’un pipeline de sables bitumineux afin d’éviter de nuire au climat.
« La valeur de l’accord de Paris réside dans son objectif de limiter l’augmentation de la température à 1,5°, mais pas dans ses mécanismes de mise en œuvre, qui sont volontaires, insuffisants et impossibles à surveiller. Mais cet objectif modeste sera bientôt violé, ce qui fait de l’accord une sorte de feuille de vigne, offrant une couverture politique à ceux qui voudraient minimiser la crise climatique un peu plus longtemps.
La Conférence des parties de l’ONU n’est certainement pas l’organisation la plus adaptée pour contraindre les intérêts puissants et archaïques des énergies fossiles ainsi que les autres mauvais acteurs et États voyous du climat. L’accord de Paris offre aux compagnies pétrolières, gazières et charbonnières une plate-forme visible à l’échelle du globe, à travers laquelle elles peuvent marchander leur influence et apparaître engagées pour le climat tout en continuant à faire du lobbying pour leurs affaires comme si de rien n’était. Cela ne sauvera pas le climat. ” (The Hill, 31 mai)
Des entreprises comme Exxon, BP et Shell, entre autres, ont protesté contre le retrait de Trump. Mais ces entreprises ont été attaquées à l’échelle mondiale pour leur dévastation de l’environnement. Les accords leur donnent une “feuille de vigne” alors qu’ils ne les contraignent en rien. Sans surveillance, sans exécution ni sanction, il appartient au gouvernement capitaliste de Washington de faire respecter ses obligations.
Beaucoup de grandes multinationales ont financé le sommet de Paris. Si tous les engagements pris à Paris par tous les pays étaient respectés, le climat serait toujours en grave danger avec une hausse de 2° dans l’atmosphère. Les pays opprimés voulaient que la cible à atteindre en matière de réchauffement climatique ne dépasse pas 1,5°, mais ils ont perdu.
Ce faible accord laisse aux monopoles une main libre pour réviser, tricher, dissimuler et poursuivre les affaires comme d’habitude.
Alors qu’Obama exerçait une légère pression sur eux, Trump leur a donné carte blanche et même un coup de pouce en s’attaquant aux règlements existants.
Certes, les grands impérialistes sont préoccupés par l’avenir de leur système. Ils étaient aux premières loges pendant l’ouragan Sandy. Les inondations ont littéralement fermé Wall Street et ont entraîné une coupure de courant générale dans tous les quartiers du lower Manhattan à New York. Cela coûte des milliards de dollars pour réparer les métros et les tunnels dans la ville.
En outre, l’apparition accélérée de tornades, d’ouragans, de précipitations excessives, d’inondations, de sécheresses, d’incendies de forêt et d’autres catastrophes climatiques qui sont diffusées à la télévision ont un impact sur les autorités locales, étatiques et fédérales, ainsi que sur les compagnies d’assurance et les entreprises détruites. Le coût se chiffre en dizaines voire même en centaines de milliards de dollars.
Voilà comment Wall Street et les grandes entreprises voient les choses. Ils ne pourraient pas se soucier de la grande masse des personnes qui souffrent de pertes dévastatrices, de blessures et de morts à cause du changement climatique. Les capitalistes s’inquiètent de la menace qui pèse sur leur structure financière et physique.
Le Pentagone et les banquiers craignent le changement climatique
Le Groupe consultatif sur le climat et la sécurité, un groupe volontaire et non partisan de 43 experts de l’armée, de la sécurité nationale, de la sécurité intérieure et des renseignements, y compris des anciens cadres du commandement général et du commandement Pacifique, a publié un cahier d’information en 2016.
National Geographic commentait l’année dernière : “Le document d’information affirme que le changement climatique présente un risque significatif et direct pour la préparation, les opérations et la stratégie militaires des États-Unis, et les dirigeants militaires disent qu’il devrait transcender la politique. Cela va au-delà de la protection des bases militaires de l’élévation du niveau de la mer, disent les conseillers militaires. Ils demandent à Trump d’ordonner au Pentagone de sortir des scénarios climatiques catastrophiques, de suivre les tendances en matière d’impacts climatiques et de collaborer avec les communautés civiles. Les tensions liées au changement climatique peuvent accroître la probabilité de conflits internationaux ou civils, de défaillances de l’État, de migrations massives et d’instabilité dans des régions stratégiquement importantes dans le monde, affirment les experts de la Défense.” (15 novembre)
Le livre d’information omet de rappeler que le Pentagone est l’un des plus gros pollueurs au monde.
À titre d’exemple du problème de l’armée, la base navale de Norfolk, en Virginie, a été inondée à plusieurs reprises ces dernières années, entravant la préparation militaire pour déployer les moyens d’agression. Le Pentagone compte des centaines de bases portuaires qui sont menacées d’obstacles similaires à cause de la marée montante des océans. Bien sûr, de leur côté, les civilisations indigènes insulaires et côtières, des Fidji au Bangladesh, font face à une catastrophe.
Citibank est une banque mondiale avec des succursales dans plus d’une centaine de pays et une forte participation dans la protection de l’impérialisme US et mondial. Citibank a calculé les conséquences du changement climatique pour le système impérialiste mondial en 2015.
“Un nouveau rapport de Citibank a estimé qu’agir sur le changement climatique en investissant dans l’énergie faible en carbone ferait épargner au monde 1,8 billion de dollars d’ici 2040 par rapport à un scénario où les affaires continueraient comme d’habitude. De plus, ne pas agir couterait un supplément de 44 billions de dollars d’ici 2060 à cause des effets négatifs du changement climatique.
‘Le rapport, intitulé Darwinisme énergétique, a examiné le coût de l’énergie prévu au cours des prochaines décennies, les coûts de développement de sources d’énergie à faible teneur en carbone et les implications des choix énergétiques mondiaux’ (ThinkProgress, 31 août 2015).
Le défi environnemental que pose la Chine aux grandes entreprises US
Il revient que General Electric (GE) et d’autres entreprises industrielles ont demandé à Trump de rester dans le pacte. Ces compagnies ont déjà élaboré leurs plans d’entreprise pour gagner des parts de marché des énergies renouvelables comme l’énergie éolienne ou solaire. GE fabrique des éoliennes. De nombreuses entreprises fabriquent des panneaux solaires, des instruments et des dispositifs pour cette nouvelle technologie. Ils ont déjà investi en fonction des Accords de Paris. Ils craignent qu’en n’étant pas autour de la table, ils puissent être distancés par la Chine et l’Europe à mesure que les nouvelles technologies et les nouveaux marchés se développent.
Les patrons aux États-Unis doivent également s’inquiéter de voir leurs voitures et d’autres produits émettant du carbone ne plus répondre aux normes internationales et se voir exclus des marchés d’outre-mer. En d’autres termes, l’accord de Paris concernait les bénéfices ainsi que la protection des entreprises et des impérialistes.
L’Administration nationale de l’énergie de la Chine a prévu de consacrer plus de 360 milliards de dollars d’ici 2020 aux sources d’énergie renouvelable comme l’énergie solaire et l’énergie éolienne. Grâce en grande partie à la fabrication chinoise, les coûts dans les industries du vent et de l’énergie solaire s’effondrent, ce qui les rend de plus en plus compétitives avec la production d’électricité à partir de combustibles fossiles comme le charbon et le gaz naturel. (Notons qu’Obama a appliqué un tarif de 76 % sur les panneaux solaires chinois, entraînant des coûts plus importants pour les consommateurs US).
Le New York Times a écrit le 5 janvier : ‘Même les chiffres à la une sur l’investissement total et la création d’emplois peuvent sous-estimer ce qui se passe déjà sur le terrain en Chine. Greenpeace estime que la Chine a installé en moyenne plus d’une éolienne par heure, chaque jour de l’année 2015. Chaque heure écoulée, la Chine couvre également l’équivalent d’un terrain de football avec des panneaux solaires.’ La Chine a également entrepris un programme de reboisement qui absorbera des quantités massives de CO2 dans l’atmosphère.
Il est donc facile de voir pourquoi Jeff Imelt, PDG de GE et ses collègues patrons sont remontés contre Trump. Ils estiment que le président les place en difficulté, non seulement par rapport à la Chine, mais aussi par rapport à l’Europe, et plus particulièrement par rapport à l’impérialisme allemand.
Les moyens de pollution sont des moyens de production
Les travailleurs et les opprimés devraient être particulièrement attentifs au fait que tant de personnalités et d’institutions au pouvoir ont promis de maintenir leur soutien aux accords de Paris. Les États de New York, de Californie et de Washington font partie des 30 États membres du réseau de l’Alliance pour le climat des États-Unis. Environ 180 villes forment également un réseau similaire. Et les grandes entreprises promettent de continuer avec les Accords de Paris.
Pour les masses, cela signifie que la classe dirigeante défie la Maison-Blanche et la promotion de son propre programme environnemental, indépendamment de l’État capitaliste central, y compris l’Agence de protection de l’environnement.
En d’autres termes, Trump a le contrôle de la Maison-Blanche et les Républicains ont le contrôle du Congrès, mais la bourgeoisie a le contrôle des moyens de production. Et c’est le contrôle sur les moyens de production — les centrales électriques, les puits de pétrole, le gaz naturel, les mines de charbon, les usines, les moyens de transport, etc. — qui confère aux patrons le contrôle des émissions de CO2, l’approvisionnement en eau, la qualité de l’air, les produits chimiques dans la terre et ainsi de suite.
Le plus important dans tout cela, c’est qu’il existe toujours une politique efficace de lutte contre le changement climatique, une politique dans l’intérêt de toute l’humanité, une politique qui ne dépend pas du maintien des bénéfices des pollueurs : il faut que les moyens de production, la source de la pollution, soient retirés des mains de la bourgeoisie pour être remis aux ouvriers et aux opprimés. En d’autres termes, le socialisme est le seul moyen de sortir de la catastrophe climatique à venir.
FRED GOLDSTEIN
Source originale: Workers.org
Traduit de l’anglais par Investig’Action
Source: Investig’Action

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