MENACES CONTRE L’AMBASSADE US : Kinshasa et Pékin menacés

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Jusque vendredi 30 novembre 2018, la bannière étoilée qui flotte habituellement au-dessus du Centre Culturel Américain de Kinshasa était désespérément invisible. Cela durait depuis que, cinq jours plus tôt, le 25 novembre, un communiqué laconique de l’ambassade et du Gouvernement américains annonçait abruptement la fermeture des installations diplomatiques et consulaires yankees au pays de Patrice-Emery Lumumba. En raison de « sérieuses menaces d’attentats » renseignés par… les services secrets de la première puissance militaire mondiale.
Dans la mégapole rd congolaise, l’affaire est prise très au sérieux, d’autant plus que la rumeur, cette denrée la plus communément partagée ici, s’en mêle. Dès le milieu de la journée, mardi et mercredi derniers, les plus prudents des automobilistes s’empressent de quitter le centre des affaires qui abrite également les fameuses installations américaines. Des corps expéditionnaires occidentaux (tantôt belge, tantôt américains) sont annoncés à Brazzaville où un peu partout dans les capitales voisines de Kinshasa, même si personne ne songe à vérifier la véracité de ces rumeurs. La police nationale, qui décrète la fouille de tout engin roulant dans les rues du quartier des affaires à la Gombe, en rajoute à la psychose, même si cela lui permet en fait de reprendre de l’initiative.
Alerte américaine dans une capitale pacifiste
Dès le départ, en effet, l’alarme déclenchée par les Américains à Kinshasa semble surprendre tout le monde. Sans être un paradis terrestre, la capitale de la RD Congo est une ville généralement paisible, comparée à bien d’autres. S’y côtoient à longueur de journées, des débrouillards de tous acabits qui se contentent de ce qu’ils gagnent au jour le jour, à la différence de nombre de capitales d’Etats voisins où on a vite perdu un avant-bras pour un téléphone portable de luxe. Les kinois sont pour leur part indifférents devant ces hommes et femmes qui étalent aux bords des avenues d’impressionnantes monticules de billets de banque qu’ils proposent en échanges aux devises étrangères : ce sont les cambistes, comme on les désigne ici. Sur les artères de la capitale, il est coutumier de croiser un fourgon bancaire escorté par… un seul agent de police à moto. Les braquages ne sont pas encore d’usage.
Lorsque les yankees se prétendent menacés et affichent ostentatoirement des signes d’une peur panique, cela en étonne plus d’un. Des installations consulaires américaines à Kinshasa, qui ont entraîné la fermeture d’une artère du centre des affaires à la Gombe aux lendemains des attentats contre l’ambassade américaine à Nairobi, les kinois disent que c’est un « bunker » inattaquable. Et beaucoup peinent croire à cette histoire de menace.
Les libanais de Congo Futur ?
Néanmoins, la rumeur, toujours elle, pointe du doigt des ressortissants libanais, notamment parmi la nébuleuse des propriétaires et gérants de Congo Futur, une gigantesque entreprise d’import-export spécialisée dans les ‘vivres frais’ entre autres. Ils feraient partie des sponsors des célèbres Hezbollah du pays du cèdre et blanchiraient les millions de USD qu’ils brassent. Suffisamment pour en vouloir aux installations consulaires américaines, et ainsi passer du jour lendemain du statut de banquiers des islamistes à celui de combattants-terroristes…
L’affaire des menaces terroristes a pris une tournure encore plus sérieuse avec l’entretien accordée par Léonard She Okitundu, le chef de la diplomatie rd congolaise, à la sous-secrétaire d’Etat adjointe aux Affaires africaines, Elizabeth Fitesimmons. Le gouvernement américain prend donc très au sérieux les menaces qui pèsent sur ses installations consulaires en RD Congo parce qu’il y va de la vie d’êtres humains, a notamment déclaré l’envoyée américaine, qui s’est réjouie des mesures de sécurité prises par les autorités de la RD Congo. « Pour le moment, le gouvernement des USA travaille en collaboration avec les autorités de la RD Congo pour en savoir plus », a révélé Elizabeth Fitesimmons en présence de Mike Hammer, l’ambassadeur des Etats-Unis en RD Congo. Les Américains auraient donc pris la liberté d’ébranler la quiétude de l’opinion à Kinshasa et en RDC en général avant même d’en savoir assez ?
Vendredi 30 novembre, Léonard She Okitundu a confirmé les appréhensions yankees devant la presse au terme d’une rencontre avec les chefs des missions diplomatiques à Kinshasa. « C’est une situation très sérieuse ». « Les services américains et congolais ont des informations sérieuses quant à l’effectivité de la menace ». « Il y a une coordination en matière de renseignements qui est faite entre les USA, les pays de la région et le gouvernement de la RDC ». Et aussi que « tout est fait pour que ce qui est projeté ne se réalise pas ». Ce n’était pas trop tôt. Les kinois ont eu droit à une semaine de psychose, qui ne semblait pas prêt de s’arrêter au moment où Le Maximum mettait sous presse, lundi 3 décembre 2018 dans la soirée. Des informations faisant état de renforcement de la sécurité dans le secteur de Beach Ngobila circulaient avec insistance depuis dimanche soir. Les Américains, toujours eux, détiendraient des informations selon lesquelles « une dizaine de djihadistes se préparent à attaquer l’ambassade américaine à Kinshasa et à perturber le processus électoral ». Il s’agit même, selon certaines sources bien renseignées, de « djihadistes ADF tanzaniens », les mêmes qui se sont rendus tristement célèbres dans la région de Beni au Nord-Kivu au cours de ces dernières années.
Les ADF ougandais ?
Dans la partie nord de la province volcanique, ce sont bien plus de 2.000 personnes, essentiellement des civils, qui sont passés de vie à trépas à la suite d’actes de terrorisme barbares et de la guerre asymétrique que les rebelles ougandais imposent aux FARDC et aux troupes onusiennes à Beni et Beni-Territoire. Hommes, femmes, enfants de tous âges y sont proprement massacrés à l’arme blanche par ces hordes pillardes qui incendient des villages, enlèvent des jeunes gens de la contrée qu’ils soumettent à un endoctrinement islamiste avant de les incorporer dans leurs milices criminelles.
Les terroristes ADF n’hésitent plus à s’en prendre aux troupes onusiennes. le 15 novembre 2018 au cours d’une opération menée conjointement avec les FARDC ils ont tué 7 casques bleus de la brigade d’intervention de la Monusco, 6 malawites et 1 tanzanien, de même que 12 militaires congolais. Sans trop émouvoir le gouvernement et l’ambassade des Etats-Unis d’Amérique, demeurés aphones malgré les nombreuses alertes sur le terrorisme islamiste international qui écume l’Est du pays lancé par le gouvernement la RD Congo.
Terroristes Hezbollah ou djihadistes ADF, la réaction américaine aux menaces d’attentats contre leurs installations consulaires suscite moult interrogations. Y compris de la part des autorités congolaises qui, dans un premier temps, ont paru surprises par le modus operandi. En réponse à la question d’un journaliste, au cours d’un point de presse, vendredi 30 novembre à Kinshasa, l’ambassadeur Alain Atundu s’est montré suffisamment explicite sur le sujet. Le porte-parole de la Majorité Présidentielle au pouvoir, connu pour son passé dans les services des renseignements, a expliqué que quelle que soit la nature de la menace dont on détient l’information, les usages veulent qu’on prenne immédiatement les mesures de précaution qui s’imposent pour y faire face sans effrayer les populations. Cela permet, du reste, de mettre la main sur les auteurs de la menace sans éveiller leurs soupçons. C’est dire qu’en la matière, contrairement à l’agitation observée dans le chef des « diplomates-lanceurs d’alerte » américains, l’alarmisme est contreproductif, donc.
Menaces : pas seulement les installations US
Ce faisant, les responsables US en RDC ont lancé ou trahi un message quelques heures seulement après que la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) eût donné le coup d’envoi de la campagne électorale pour les scrutins du 23 décembre 2018. A l’évidence, les menaces révélées par les Américains ne visent pas uniquement leurs installations. Elles visent aussi un processus électoral d’où sont absents les principaux « clients » des puissances occidentales, Moïse Katumbi Chapwe, Jean-Pierre Bemba Gombo, Adolphe Muzito … Les trois candidats recalés à la prochaine présidentielle jouent des pieds et des mains pour torpiller les élections de décembre prochain et substituer le processus électoral par une période de « transition sans Joseph Kabila » à la tête du pays.
A Kinshasa, certains milieux prêtent aux américains l’intention de voler au secours de leurs hommes de main invalidés par la Cour constitutionnelle et dont on sait qu’ils se sont résolus à saboter systématiquement le processus électoral.
La thèse du coup de force yankee contre la Chine
Et ce n’est pas tout. Certaines études prospectives et stratégiques de facture scientifique avancent depuis quelques années la thèse d’un coup de force yankee pour mettre le holà à l’influence de la Chine sur le continent, particulièrement en RD Congo. C’est la fameuse guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine, sur le cobalt rd congolais, notamment. C’est connu. Grâce au contrôle d’au moins 62 % du marché mondial du cobalt, la Chine s’est placée aux commandes du mouvement mondial vers les véhicules électriques. Par ricochet, l’Empire du milieu a ravi une position préférentielle qui lui permet de contrôler l’avenir des systèmes de transport personnels, commerciaux et… militaires. La perspective est loin d’enchanter sa rivale qui voit ainsi menacée sa position de première puissance militaire mondiale.
Seulement, la Chine dépend de la RD Congo d’où elle tire 99 % de son cobalt (Bloomberg) : il suffirait donc de déstabiliser l’immense pays de Lumumba pour fragiliser l’édifice chinois. Les Américains s’y emploieraient de nombreuses manières, selon ces études. Notamment en y suscitant et en y entretenant des « guerres hybrides », ces affrontements entre rd congolais pour de « bonnes » raisons politiques ou ethniques. « Les Etats-Unis et leurs médias unipolaires affiliés aux ordres sont occupés à pré-conditionner le monde à la perspective d’un désastre en RDC si le président en exercice, Kabila, ne démissionnait pas à la fin de son deuxième mandat, constitutionnellement en cours, à la fin de l’année (ou) s’il retardait indéfiniment le vote à venir et/ou modifiait la constitution une nouvelle fois », écrivait il y a quelques années Andrew Korybko.
Le contrôle du cobalt, derrière la perturbation du processus électoral
La déstabilisation de la RD Congo à travers la perturbation de son processus électoral viserait ainsi et surtout les intérêts miniers dans lesquelles la Chine a investi des centaines de milliards USD. Et ce n’est peut-être pas un hasard si, le candidat des invalidés à la présidentielle 2018, Martin Fayulu Madidi, qui ne fait pas mystère de son objectif d’imposer d’une manière ou d’une autre le boycott des scrutins du 23 décembre 2018, a résolu de lancer sa campagne électorale à partir de la région notoirement instable de Beni-Butembo. Ce n’est pas de campagne électorale qu’il s’agit à proprement parler, mais d’une véritable croisade pour une quarantaine électorale dans cette région (lire article en page …).
J.N.

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