LES ADF A QUITTE OU DOUBLE A BENI : La stratégie de la révolte populaire

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Des étudiants investissent les quartiers désertés de Beni

11 morts, dont au moins un élément des forces de sécurité. Et plusieurs enlèvements, dont des nourrissons, cette fois-ci. C’est le bilan du dernier samedi noir de Beni dans la Grand Nord Kivu. Où les tueries des civils et les attaques contre les positions des Forces Armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) se déroulent désormais comme dans un film d’Hollywood. Les morts en moins, parce que dans cette région essentiellement Nande, elles sont bien réelles. Lorsque les rebelles ADF attaquent en pleine ville de Beni, le monde entier est au courant, grâce aux réseaux sociaux. Au moindre coup de feu, les internautes font chorus pour communiquer et commenter en sens divers sur l’incident, le lieu de sa survenue et les victimes éventuelles.
Un samedi noir de plus en l’espace de 30 jours
Samedi 20 octobre 2018 vers 19 h 00, des tirs à l’arme lourde étaient rapportés du côté de Boikene, un quartier périphérique de la ville de Beni, qui a déjà fait l’objet d’attaques ADF. Des sources indépendantes confirment l’événement au fur et à mesure que passe le temps, ne reste qu’à en attendre l’issue. Mais les affrontements semblent violents. Suffisamment pour que de la ville à assiégée, un témoin déclare que « si Beni ne tombe pas aujourd’hui, il ne tombera plus ». Les FARDC affrontent les ADF en effet, dans la commune de Ruwenzori, vers Mayangose, à en juger par les bruits des détonations d’armes. Matete, Ngadi, Nzuma, Paida et une partie de Kasabinyole, semblent affectés par les affrontements. L’affaire est suffisamment sérieuse, vers 20 H 30, un déploiement des casques bleus onusiens qui viennent en appui aux troupes loyalistes est rapporté. Les affrontements se poursuivent jusque tard dans la nuit, mais Beni ne tombe pas. Ce sont ses habitants qui tombent, comme des mouches. Le bourgmestre de Ruwenzori fait état de 11 tués, dont un élément FARDC. Mais il y a pire, lorsque les combattants ADF refluent, vaincus par les troupes gouvernementales, ils pillent ce qui peut encore être emporté dans ce quartier quasiment abandonné de Beni, et procèdent à des enlèvements de personnes. 15 personnes ont été enlevées samedi dernier, dont un enfant, son âge varie entre 5 et 10 ans, rapporte la société civile locale.
Pas tombé entre les mains des assaillants

Grégoire Kiro, un élu local posant avec une famille qui a échappé au lynchage populaire

Beni n’est donc pas finalement tombé entre les mains des assaillants, samedi dernier, ni les jours précédents, du reste. L’objectif poursuivi dans cette guerre asymétrique n’est donc pas vraiment la prise de la capitale administrative du Grand Nord Kivu. Le harcèlement, de plus en plus régulier de l’agglomération, ne vise pas une occupation militaire de la région. De cela, il semble que les agresseurs ne sont pas capables, ou n’en ont pas l’intention. En attendant de décrypter les buts poursuivis par le terrorisme ADF à Beni et alentours, chacun à Beni y va de ses révélations et de son interprétation des faits. Et ça n’arrange pas la situation. Loin s’en faut.
Dimanche 23 octobre 2018, Beni se réveille en émoi pour la seconde fois en l’espace d’un mois. Jusqu’aux alentours de 10 heures locales, des corps de victimes jonchent à nouveau certaines avenues. C’en est trop pour la population qui s’en charge et décharge sa frustration sur les autorités urbaines. Des grappes de jeunes, les nerfs à cran, déferlent sur la Mairie où elles déposent les dépouilles mortelles. Au fur et à mesure que s’égrènent les minutes, la foule enfle dangereusement, ce qui contraint les forces de l’ordre à user de gaz lacrymogènes pour la disperser. Tout cela passe pratiquement en direct dans les réseaux sociaux : vers 10 h 00, le semblant de quiétude dominicale est brutalement rompu par des coups de feu, des détonations de grenades lacrymogènes, en fait. En réaction aux manifestations des jeunes des quartiers assaillies de la veille, auxquels se sont joints ceux des quartiers riverains. La Mairie est partiellement saccagée, des vitres volent en éclats ci et là ; le bâtiment qui abrite la poste à Beni est mis en feu … les populations protestent contre les tueries, explique-t-on, mais quelque chose cloche.
Butembo en proie aux attaques mai-mai
Parce qu’un jour plus tôt, à Butembo la capitale économique du Grand Nord située à une cinquantaine de km de Beni, c’est le parquet de grande instance de la ville qui été attaqué en plein jour. Par une escouade de combattants maï-maï. Ici, l’attaque n’a rien de périphérique, les lieux sont situés en plein centre de Butembo. Il faut traverser la ville, quasiment, pour atteindre le parquet de grande instance et son petit cachot et en délivrer quelques comparses, également mai-mai. Un agent de police, comme il y en a toujours qui veille sur ce type d’installations, est tué par arme blanche. Un des assaillants se fait abattre par un autre agent de police.
Dans le Grand Nord Kivu Nande, l’air est au « complot d’extermination et de délocalisation des Nande de leurs terres ancestrales ». Et les esprits littéralement mal disposés contre ceux qui sont désignés par le premier venu comme chargé de mettre en œuvre ce complot. On s’en cache de moins en moins, du reste. Un certain nombre de leaders locaux pointent d’un doigt accusateur les technostructures étatiques dans la région : députés, commandants des FARDC, acteurs de la société civile, étudiants, internautes … chacun et tous y ont droit à un moment ou un autre. Des populations à phénotype plus ou moins rwandais sont aperçus un peu partout sauf là où tout le monde peut les voir et, par exemple, les photographier. Samedi dernier, c’est une petite famille, 3 ou 4 personnes qui manquent de se faire lyncher à Kasindi, à la frontière ougandaise. Elle aurait été surprise se rendant quelque part vers Beni où alentour, où elle envisagerait d’aller s’installer. Quelques jours plus tôt, c’est à Beni même que des populations croient découvrir une « cache de familles rwandophones », prétendument entretenue par des officiers FARDC rwandophiles. Ça sent le soufre à plein nez.
Rumeurs assassines
D’autant plus que des rumeurs assez peu vérifiées assurent que parmi les assaillants ADF se trouvent femmes et enfants. Un peu comme si les terroristes poursuivaient l’objectif de s’installer avec leurs familles et leurs bétails aussitôt les affrontements terminés à Beni. C’est tout simplement invraisemblable, mais à Beni, on y croit ferme et dur. Et les populations excédées se montrent de plus en plus mal disposées contre les autorités, et prêtes à en découdre avec elles, plutôt qu’avec les agresseurs.
Au Nord Kivu, les ADF n’ont peut-être pas encore conquis Beni. Mais ce sont des pans entiers de la population de Beni qui semblent mûrs pour que leur entité soit conquise on ne sait par qui…
J.N.

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