COMME LUMUMBA, LONGTEMPS APRES SA MISE A MORT : Sankara hante toujours ses détracteurs

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Le capitaine Thomas Sankara

15 octobre 1987 – 15 octobre 2017, il y a exactement 30 ans et deux jours à la parution de cette édition du Maximum, succombait sous les balles traîtresses de ses compagnons de lutte, le père de la révolution burkinabè. Le capitaine Thomas Sankara, alors président de la République du Burkina Faso, conférait avec un groupe de proches collaborateurs lorsqu’un commando aux ordres de Blaise Compaoré, son alter ego au sommet de l’exécutif burkinabè, faisait irruption et abattait à bout portant le jeune leader qui s’était courageusement présenté au-devant des assaillants dans l’espoir d’épargner les vies de ses collaborateurs. Ce fut peine perdue parce que tous avaient subi le même sort, à l’exception d’un seul, qu’on avait cru mort. « Le commando était venu pour tuer », témoignera plus tard le rescapé.
La France de Mitterand
Au-delà de Blaise Compaoré, rétribué par une présence au sommet de l’Etat burkinabè qui a duré jusqu’à il y a seulement deux ans, se cachaient à peine des bourgeoisies à la tête de pays voisins et des intérêts occidentaux. Ce n’est vraiment plus un secret : c’est C’est la France de François Mitterrand et la Côte d’Ivoire de Félix Houphouët Boigny qui ont scellé le sort de Thomas Sankara. C’est en décembre 1986, près d’un an avant la date fatidique du 15 octobre 1987, que l’ordre de « faire partir » le jeune Chef d’Etat souverainetiste avait été donné. Parce que le révolutionnaire burkinabè opposait un «non » jugé arrogant à la perpétuation des relations léonines entre son pays et l’ancienne puissance coloniale.
Le chef de l’Etat Ivoirien, a pesé de tout son poids politique et de sa longue expérience à la tête de la Côte d’Ivoire et des réseaux de la FrançAfrique pour « couler » Thomas Sankara. En mettant une belle franco-ivoirienne, élève dans un lycée d’Abidjan entre les jambes de Blaise Compaoré. Et en finançant à coup de milliards de F CFA une guerre médiatique et de tracts dénonçant la déviation dictatoriale du régime, qui consacra la séparation des compagnons d’armes que furent Sankara et Compaore.
Anti-impérialisme
Comme Patrice-Emery Lumumba quelque 28 années avant lui, le tort de Thomas Sankara avait été de dénoncer et de s’opposer à l’exploitation des richesses africaines par les Occidentaux. Pourtant, le révolutionnaire burkinabè prônait seulement un développement autocentré fondé sur la valorisation de l’africain et des ressources africaines. Un combat qui passait inévitablement par une reconquête des esprits. « La plus grande difficulté rencontrée, a expliqué Sankara à un journaliste américain, est constituée par l’esprit de néo-colonisé qu’il y a dans ce pays. Nous avons été colonisés par un pays, la France, qui nous a donné certaines habitudes. Et pour nous, réussir dans la vie, avoir le bonheur, c’est essayer de vivre comme en France, comme le plus riche des Français. Si bien que les transformations que nous voulons opérer rencontrent des obstacles, des freins ».
Lorsqu’il succombe sous les balles d’un sbire aux ordres de son ami Blaise Compaoré en cet après-midi du 15 octobre 1987, Thomas Sankara avait déjà résolu de se consacrer essentiellement aux problèmes organisationnels et aux actions de mobilisation des masses de son pays. Sa pensée et les succès de son action sur les populations avaient, néanmoins, déjà traversé les frontières du Burkina Faso. Le jeune leader avait su, en effet, trouver les mots justes pour dénoncer l’impérialisme et le néo-colonialisme. En quatre ans de pouvoir, le héros burkinabè avait su remettre son peuple débout, lui montrant la voie à suivre et lui redonnant sa dignité. Cet héritage à nul autre pareil est combattu avec acharnement aujourd’hui encore, y compris par ceux-là même qui prétendent le porter haut, mais le réduisent en slogans fourre-tout.
Récupération
Au Burkina Faso même, mais aussi à travers un certain nombre de pays africains, des groupes de jeunes qui se revendiquent de mouvements dits « citoyens » et « pro-démocratie » se réclament volontiers de Thomas Sankara. Principalement lorsqu’il s’agit de contester et de défaire les pouvoirs établis afin de les remplacer par d’autres acteurs dont on peine à identifier la moindre parenté ou proximité idéologique avec le révolutionnaire fauché à fleur d’âge en octobre 1987. A Ouagadougou, « Le balai citoyen », une organisation dite de la société civile, a joué un rôle présenté comme déterminant dans l’abandon du pouvoir et la fuite de Blaise Compaoré le 31 octobre 2014. Le groupe, animé par des jeunes leaders qui n’avaient jamais connu que le pouvoir de Compaoré, se glorifie d’avoir « contribué à la mobilisation de la population » en érigeant d’éphémères barrières un peu partout dans la capitale burkinabè ou en occupant des places publiques stratégiques d’où ils sillonnaient bruyamment les quartiers environnants aussi bien pour mobiliser que pour terroriser les députés de leur parlement. En réalité, ce n’est pas ce qui fit fuir le tombeur de Thomas Sankara : Blaise Compaoré a été « dégagé » par des acteurs politiques et de la société civile qui se réunissaient quelque part dans la capitale, ont recruté des jeunes et d’anciens militaires radiés en 2011 à coups de billets de Francs CFA (5.500 à 25.000 F Cfa/personne selon des sources citées par nos confrères de Jeune Afrique), fabriqué des cocktails molotov. Ces dissidents, anciens complices de Compaoré pour la plupart, se sont procurés des armes blanches (coutelas, lances pierres, gourdins…), ont distribué des cartes indiquant les bâtiments publics à attaquer. Le lendemain matin, 31 octobre 2014, Ouagadougou flambait, et Blaise Compaoré, lâché par sa « base » n’eut d’autre issue que la fuite.
Instrumentalisation
Si « Le balai citoyen » avait bien mobilisé au nom des valeurs pour lesquelles Thomas Sankara est mort, force est de constater que la suite des événements a complètement échappé à son contrôle. En supposant qu’il ait jamais contrôlé quoique ce soit, tant il apparaît aujourd’hui que le mouvement dit citoyen a été manipulé pour ne pas dire détourné des valeurs qu’il prétend incarner. Parce que rien n’indique que le pouvoir qui a succédé à la dictature de Blaise Compaoré au Burkina Faso n’a rien de révolutionnaire au sens de la lutte sankarienne caractérisée par l’anti-impérialisme et la lutte contre le néo-colonialisme. Loin s’en faut. « Le balai citoyen » et les autres mouvements dits citoyen auront servi de marchepieds à des acteurs politiques burkinabè ambitieux derrière lesquels il est loisible de voir la main des mêmes puissances impérialistes et néo-colonialistes occidentaux qui les coachent aujourd’hui.
Pire, il est de notoriété publique que comme nombre de ces mouvements qui furent à l’origine des printemps arabes qui secouèrent une partie de l’Afrique au début de la décennie, « Le balai citoyen » burkinabè, les jeunes Sénégalais de « Y en marre » et autres ont été grassement financés par le milliardaire américain Georges Soros. Ces mouvements dits de la société civile œuvrent en réalité à la mise en œuvre de ce qu’on appelle « le nouvel ordre mondial », le nouveau désordre mondial, en fait, qui consiste en une sorte de redistribution générale des rôles – et des richesses – dans le continent noir entre puissances occidentales. Rien à voir avec l’idéal du développement autocentré et de la valorisation des richesses africaines par les Africains, le cheval de bataille de Thomas Sankara.
Les mouvements dits citoyens et de la société civile, héritage de Thomas Sankara a été véritablement récupéré par les puissances impérialistes et retourné contre les Africains.
J.N.

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