APRES LA GUERRE DU COLTAN : C’est la ruée sur le cobalt congolais

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Le cobalt, matière première essentielle pour les automobiles du futur, est à 80 % Congolais : c’est ce qui agace … les « maîtres » autoproclamés du monde. Et explique leur acharnement sur le régime indocile de Joseph Kabila…
Dans les médias dits mondiaux qui conditionnent largement la perception que le commun des mortels se fait des évolutions politiques, économiques et sociales de la planète, les ressources naturelles de la RD Congo sont de nouveau à la Une. Confirmation que le pays de Lumumba est et demeure le scandale géologique qu’il a toujours été « à cause de l’abondance de ses ressources minières, pétrolières, énergétiques et forestières », ainsi que l’écrit Thomas Wilson de l’agence Bloomberg dans un article très lu sur les réseaux sociaux en RD Congo, entre autres. Et pour cause : « Après l’exploitation du caoutchouc pour les pneus des véhicules ;du coton dans l’industrie du textile ; du diamant et de l’or pour l’accumulation de richesses (coloniales ou despotiques); le cuivre dont l’usage a permis la modernisation de nos modes de vie ; et de nos jours, le coltan et la cassitérite, minerais rares indispensables dans la fabrication de nos portables et de nombreux autres matériels informatiques, voici la République Démocratique du Congo qui apparaît encore comme le futur grand fournisseur de la modernisation du monde au travers de son cobalt », révèle l’auteur. Une révélation pour ceux qui n’en savaient rie qui aurait été flatteuse pour les Congolais si leur pays, toujours « fournisseur de la modernisation du monde » n’en payait, depuis les ères de l’esclavage et de la colonisation, un dramatique, injuste et révoltant tribut. En RD Congo, c’est depuis 1994 que le crépitement d’armes à feu, les déflagrations d’obus, les exterminations par armes blanches de groupes armés téléguidés sont devenus le lot quotidien des populations civiles. Comme des champignons, des « forces négatives », pour reprendre un euphémisme propre aux bureaucrates onusiens, apparaissent et réapparaissent à un rythme quasi saisonnier, s’affrontent et affrontent les forces gouvernementales de manière récurrente et systématique depuis plus de vingt ans. Sans trop émouvoir les bonnes âmes de l’opinion internationale qui contrôlent les « médias globaux ». Même notre confrère Thomas Wilson et Bloomberg, les auteurs des nouvelles révélations sur les richesses naturelles rd congolaises n’échappent pas à cette cynique indifférence. En effet, c’est à peine si allusion est faite, dans leur papier consacré au cobalt rd congolais dont dépend l’avenir de l’industrie automobile, au drame humain que subissent les populations de ce pays aux dimensions également exceptionnelles. Larmoiements et apitoiements ne cadrent pas avec la ligne éditoriale de ce média américain, un des plus puissants à travers le monde, créé en 1981 par Michael Bloomberg, un ancien maire de New York.
Bloomberg est lui-même un groupe financier américain spécialisé dans les services en faveur des professionnels des marchés financiers et dans l’information économique et financière aussi bien en tant qu’agence de presse que directement, via de nombreux médias (télévision, radio, presse, internet et publication de livres). Ce n’est pas la peine de rechercher les statistiques des pertes en vies humaines rd congolaises, le média américain ne s’adresse pas à la Croix-rouge internationale. Bloomberg Businessweek, né en avril 2010, est un magazine économique hebdomadaire né de la reprise par Bloomberg LP de Businessweek. Il n’a peut-être pas son pareil pour analyser les enjeux économiques mondiaux et le profit que les organisations financières mondiales, ses clients, en escomptent.
Besoins croissants
L’importance stratégique du cobalt s’accroit avec la lutte, mondiale, en faveur de la conservation de la nature de l’environnement et du développement durable. Elle commande impérativement la réduction des émissions des gaz polluants, c’est connu, et appelle à la suppression progressive des moteurs à carburant qui équipent les véhicules automoteurs. « La plupart des grands constructeurs automobiles se sont engagés dans une transformation de leur industrie en se lançant dans la construction de millions de véhicules électriques. Ce qui, par conséquent, entraîne une augmentation des batteries lithium-ion ainsi que des matériaux nécessaires à leur fabrication dont fait partie le cobalt », écrit Thomas Wilson.
Minerais rare, donc cher, le cobalt se retrouve principalement… en RD Congo (63 % de la production mondiale, susceptible d’attendre 73 % d’ici 2025 selon les estimations les plus sérieuses). C’est un sous-produit issu de l’extraction du cuivre et du nickel qui servait principalement au durcissement de l’acier, avant que sa capacité à conduire efficacement l’électrice ne le rende indispensable aux batteries rechargeables. « Une batterie typique d’une voiture électrique contient environ 15 kilogrammes (33 livres) de cobalt, bien que certaines variétés utilisent moins de 5 kilogrammes », signale-t-il. Et d’après les estimations de « Bloomberg New Energy Finance, BNEF », d’ici 2030, la demande mondiale de ce minerai pourrait être 47 fois plus importante que celle de l’année dernière.
Selon les données publiées par Bloomberg, au cours des deux prochaines décennies, la flotte mondiale de véhicules électriques pourrait atteindre 282 millions, soit environ 16 % de toutes les voitures qui seront alors en circulation. D’ores et déjà, la firme automobile Tesla a plus que doublé ses ventes de ce type de véhicules depuis 2014 et vise d’en écouler 500.000 l’année prochaine. Pour sa part, l’allemande Volkswagen AG prévoit d’investir $ 24 milliards d’euros d’ici 2030 pour équiper les véhicules électriques, et $ 60 milliards supplémentaires pour les batteries. Quant à la suédoise Volvo, il prévoit cinq modèles électriques dans sa gamme d’ici 2021, tandis que Daimler AG, propriétaire de Mercedès-Benz, elle a investi 1 milliard de dollars pour accélérer la production de véhicules électriques aux États-Unis.
Production rd congolaise
La RD Congo est créditée de 40 % de réserves mondiales de cobalt. Il en est, depuis 2013, le 1er producteur et exportateur planétaire. Selon les statistiques de la Fédération des Entreprises du Congo (FEC), la production nationale de cobalt s’est située à 64.000 tonnes en 2016, après avoir atteint les crêtes de 69.390 tonnes en 2015 pour une production qui n’a cessé de croître depuis l’adoption de la nouvelle loi sur les mines après avoir été pendant longtemps négativement impactée par la « première guerre mondiale africaine » en 2002. Bloomberg le souligne noir sur blanc, mais se garde de faire observer (ce n’est pas dans sa ligne éditoriale) que cette législation a la particularité de faire la part belle aux « minings », au détriment de l’Etat rd congolais. Qui tente laborieusement depuis quelques années de rectifier le tir mais se heurte à un refus délibéré des puissances financières derrière le paravent des entreprises minières internationales. « Après une tendance de production à la hausse depuis trois ans, la production du cobalt, estimée à 64 000 tonnes, est inférieure de 8 % par rapport à 2015. La production du cobalt électro-lytique a diminué suite à la suspension des opérations de KCC (Kamoto Copper Company, une filiale de Glencore, Ndlr) en 2015 », écrit la FEC dans son rapport 2016. Le document renseigne que le pays compte 15 producteurs du cobalt, dont 6 représentent à eux seuls 80 % de la production nationale. Parmi eux, Glencore, Eurasian Natural Resources Corps (ENRC) et China Molubdenum Co, qui investissent massivement pour faire face à la demande croissante, selon Bloomberg. Mais à vau-l’eau tout de même, puisque les prix du cobalt sur London Metal Exchange, LME, sont passés, eux aussi, du simple au double depuis 2015, et atteignent 60.125 USD/T.
Naturellement, c’est le Suisse Glencore qui caracole en tête du palmarès des exportateurs rd congolais de cobalt. En 2015, sa mine de Mutanda a revendiqué l’exportation de 24.500 tonnes du métal, soit 40 % de la production rd congolaise et près d’un quart de la production mondiale. Une part qui augmentera dès que Glencore reprendra sa production suspendue. « La mine devrait produire environ 300.000 tonnes de cuivre et 20.000 tonnes de cobalt d’ici 2019 », a déclaré son directeur général, Ivan Glasenberg, cité par Bloomberg. La firme Kazakhe ENRC, prévoit également d’accroître sa production en la portant à quelque 14.000 tonnes supplémentaires par an à partir de son usine de Metalkol Roan, qui débutera fin 2018, a déclaré, en juin, son PDG. Sans compter les entreprises chinoises qui se développent également en République Démocratique du Congo. En 2016, 7 des 10 plus grosses entreprises minières appartiennent à des Chinois. Et pas plus tard que l’an dernier, China Molybdenum a acquis la mine de cuivre et de cobalt de Tenke Fungurume auprès de l’américain Freeport-McMoran Inc. pour 2,65 milliards de dollars.
Silence sur la part de l’Etat
Sur la part qui revient à l’Etat rd congolais dans cette ruée sur son cobalt, on assiste à un silence assourdissant. Thomas Wilson et Bloomberg n’en pipent mot, si ce n’est pour dénoncer à la fois la sorte d’injustice naturelle qui fait de ce pays le premier et seul exportateur du cobalt et le fait que l’Etat veuille influer sur sa production. C’est, manifestement, le nerf de la guerre de cet article très prisé par la richesse de ses analyses sur la demande mondiale du cobalt. « Peu de marchés de produits de base sont dominés par un seul fournisseur, ce qui pose un problème pour les constructeurs automobiles du monde entier », révèle, sans ambages, Bloomberg. Les inquiétudes du géant de la presse économique américaine semblent largement partagées en Occident, à en juger par la réaction d’un analyste de Cobalt Darton Commodities Ltd (Royaume Uni), Andries Gerbens, qui soutient lui aussi que « la dépendance de l’offre de cobalt sur la RDC est une situation risquée ». C’est l’autre face des révélations de Bloomberg : une véritable déclaration de guerre contre la République Démocratique du Congo, au propre comme au figuré. Qui commence par cibler le pouvoir politique en place à Kinshasa, auquel il est reproché ce monopole, de toute évidence. Pour Bloomberg, il y aurait un souci du fait que la RDC, « ce pays des tropiques africains où il n’y a jamais eu de transition pacifique et où le travail des enfants est encore utilisé dans certaines parties de l’industrie minière », écrit Wilson. Une vieille rengaine qui rejoint celle de plusieurs autres médias globaux qui dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils son occupés à préparer l’opinion à une sorte d’OPA du capital mondial sur le « grand fournisseur de la modernisation du monde » qu’est la RDC : « Le président Joseph Kabila refuse d’abandonner le pouvoir après l’expiration de son dernier mandat en 2016. Depuis sa prise de fonction en 2001, le président Kabila, âgé de 46 ans, et sa famille ont constitué un vaste réseau d’affaires qui atteint tous les coins de l’économie, y compris les intérêts miniers ; la majeure partie des revenus d’exportation du pays provient de l’exploitation minière », lit-on dans l’article de Bloomberg. Comme si le monopole de possession du cobalt avait un quelconque lien particulier avec ce pouvoir politique à qui Adriens Gerbens reproche de chercher « les moyens d’accroitre son contrôle des actifs et des opportunités de profit ». Faisant allusion aux modifications de la loi minière de 2002 en discussion au parlement rd congolais à la demande du gouvernement, le britannique dénonce en effet « le gouvernement congolais (pour avoir) exhorté le législateur à accélérer les changements prévus dans les lois minières qui augmenteraient les redevances sur le cobalt à 3,5% contre 2% actuellement ». S’ensuit, une liste de récriminations plutôt longue, parmi lesquelles on peut retenir, entre autres « l’attention accrue des autorités (qui) peut également entraîner des perturbations de l’approvisionnement affectant ainsi les prix. Le mois dernier, le gouvernement a bloqué les exportations de cuivre et de cobalt de la joint-venture sino-congolaise Sicomines dans un conflit en vue de l’exportation des minerais raffinés sur place » ; ou encore que « au mois de mars dernier, la Gécamines a mis en cause son partenariat avec Forrest afin de reprendre le contrôle de son projet de cobalt GTL-STL à Lubumbashi qui produit 5.000 tonnes par an ». C’est plus qu’évident. Pour les multinationales de l’automobile, de la production et de la consommation du cobalt, l’idéal eut été que de pouvoir politique ou d’Etat rd congolais il n’en existe pas. Pour laisser libre cours et ôter toute entrave à l’exploitation de ce minerai.
Lynchage médiatique
Autant de silences et d’omissions sur les protagonistes de l’information diffusée par Bloomberg indiquent qu’elle est lourdement orientée… contre le pays producteur du cobalt, ce « carburant de l’automobile de demain ». Ce n’est sûrement pas un hasard si, quasi concomitamment avec la publication de Thomas Wilson a été diffusé un rapport largement médiatisé du Centre Carter sur le même sujet. Distribué vendredi 3 novembre 2017, ce rapport attire l’attention sur la prétendue « volatilisation de quelques 750 millions USD des revenus de la Gécamines entre 2011 et 2014 ». Mais aussi et surtout sur le fait que cette entreprise dont l’Etat est le seul actionnaire contrôle les meilleurs permis miniers du pays et soit ainsi, de fait, « le principal gardien des mines les plus convoitées du Congo des deux dernières décennies » ! Un « crime » de monopole, très unilatéralement dénoncé en l’espèce, parce qu’il occulte les ambitions sans fards du tout puissant Glencore dans la production et l’exportation du Cobalt à l’échelle mondiale. Qui veut noyer son chien l’accuse de rage…
Silence sur la voracité des minings mondiaux
A l’entreprise Suisse Glencore, dirigée par le Sud africain Ivan Glasenberg est intimement associé le nom de son célèbre fondateur, Marc Rich, condamné par la justice américaine pour fraude, extorsion de fonds, délit d’initié, violation de l’embargo contre l’Iran, ainsi que pour la plus grande fraude fiscale de toute l’histoire des Etats-Unis. De son vrai nom Marcel David Reich, ce natif d’Anvers en Belgique (1934), détenteur des nationalités israélienne, américaine, belge, espagnole et Suisse a réussi l’exploit de compter parmi les 10 personnes les recherchées par le FBI américain, en se réfugiant en Suisse où il a fondé Glencore en 1974 (devenu Glencore Xtrata en 2013 avec la bénédiction de l’Union Européenne). Le 20 janvier 2001, peu avant de quitter ses fonctions à la tête des Etats-Unis, Bill Clinton a amnistié Marc Rich, provoquant un tollé d’autant plus réprobateur que la presse américaine révèle, quelques mois après, que l’ex. épouse de Marc Rich avait contribué à hauteur de quelques millions de dollars US à la campagne présidentielle de l’ancien président américain. Les révélations du centre Carter ne sont donc pas paroles d’évangile, loin s’en faut, lorsque des gros intérêts financiers sont en jeu. C’est le cas en RD Congo.
Il est du reste notoire que dans la guerre contre le monopole de possession et de production du cobalt, le géant Suisse est tout sauf un saint. Que Bloomberg ou encore la Fondation Carter soient muets sur cette vérité est révélateur de la cause qu’ils défendent. Plus monopolistique que Glencore en l’espèce, on ne trouve pas mieux, en effet. « Le groupe est aussi devenu assez puissant et monopolistique pour s’adjuger aujourd’hui le rare privilège d’être l’une des sociétés minières capables de fixer les prix, plutôt que de les subir », révèle à ce sujet Chris Hinde, du Mining Journal, selon qui les agents de change de Glencore dans le domaine du commerce des matières premières œuvrent dans « un monde assez secret » et « fixent effectivement les prix de certains produits très importants ». De nombreuses autres accusations pèsent sur Glencore et attestent de son activisme politique sur le continent. Notamment, ce contrat pétrolier signé avec le Sud-Soudan trois jours seulement après que l’accession de ce pays voisin de la RD Congo à l’indépendance à la suite d’une longue et sanglante guerre de sécession avec le Soudan ; ou encore cet autre contrat signé avec la National Oil Company Libyenne pour l’approvisionnement en essence et produits raffinés juste avant la levée des sanctions prises par l’ONU contre le pays de Mouammar Kadhafi.
De tout cela, rien dans les colonnes de Bloomberg, ni dans le rapport de la Fondation Carter. Trop beau, trop gentil pour être vrai et honnête.
J.N.

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